Source: The Conversation – in French – By Patrick Eveno, Professeur émérite en histoire des médias, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Après des mois d’auditions, le rapport parlementaire sur l’audiovisuel public a été publié ce mardi 5 mai. Que propose-t-il, à travers ses 69 recommandations ?
Le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public vient d’être publié. 551 pages pour « préparer les esprits à la privatisation de l’audiovisuel public », croit le président de la commission, Jérémie Patrier-Leitus (Horizons) en introduction d’un rapport qu’il dénonce. Il s’attaque à la forme, notamment à « l’hypermédiatisation » du rapporteur. Il dénombre ainsi 36 interviews, dont 11 à la radio et 10 à la presse écrite, données par Charles Alloncle tout au long de la commission. « Il a déplacé en partie notre travail hors du cadre solennel des auditions à l’Assemblée », juge-t-il et note « une utilisation massive des réseaux sociaux (plus de 330 posts sur X, 80 publications recensées sur Facebook, 90 sur Instagram…) », de la part du député, « allant même jusqu’à tweeter en temps réel pendant les auditions ».
Les idées fixes de Charles Alloncle, futur ministre de la culture d’un gouvernement RN ?
Au-delà du spectacle, qui permet à Charles-Henri Alloncle de se positionner comme futur ministre de la Culture en cas de victoire de Marine Le Pen ou de Jordan Bardella en 2027, il faut comprendre ce que propose ce rapport à travers ses 69 recommandations. Ce n’est pas facile, parce que, aussi bien dans les propositions que dans les analyses du rapporteur, la confusion et les procédés caricaturaux, le défaut d’ordonnancement thématique et les nombreuses incises qui ne concernent pas l’audiovisuel public brouillent les pistes ; sans doute de façon intentionnelle. La confusion est permanente entre déontologie journalistique et neutralité ou impartialité ; les procédés, sont le « name and shame », la désignation de cibles nominatives, des amalgames et de cas particuliers qui sont érigés en généralités ; les incises sur la formation des journalistes dans les écoles professionnelles qui n’accueillent pas de journalistes d’extrême droite (Christine Kelly, Laurence Ferrari, Geoffroy Lejeune, Pascal Praud, etc.) ou RSF qualifiée d’association militante.
Enfin, il y a quelques idées fixes, les salaires de France Télévisions (surtout celui de Delphine Ernotte, Recommandations 50 et 56) les animateurs-producteurs (surtout Nagui, Rec. 27 à 31) et les groupes de productions (surtout Mediawan), tout ce petit monde qui se « gaverait d’argent public ». Ceci sans tenir compte du contexte médiatique ou de l’histoire. Ainsi, le salaire de Delphine Ernotte est compris entre 332 000 (part fixe) et 400 000 euros bruts (avec la part variable), c’est évidemment un repoussoir pour nombre de Français ; mais on ne compare pas avec celui de Rodolphe Belmer, président de TF1, dont la part fixe est de 920 000 euros et la part variable d’un maximum de 1 220 000 euros, soit un total supérieur 2 millions (5 fois plus), ou même à celui de David Larramendy, président de M6 qui culmine à 1,5 million…
L’insistance mise sur les fournisseurs de FTV (producteurs et entreprises, Rec. 24 et 25) ne tient pas compte de l’histoire : depuis l’éclatement de l’ORTF en 1974, tout a été fait pour empêcher la production interne des chaînes, afin de ne pas renouveler l’expérience de la SFP (Société française de production) qui était un foyer de syndicalisme et de grèves. Ainsi en 1990, les décrets pris par Catherine Tasca pour répondre à la demande des producteurs privés, imposent à la télévision publique d’externaliser 95 % de sa production. Certes Delphine Ernotte a négocié la diminution de ce quota à 75 %, mais pour produire plus il faudrait embaucher, alors que l’on demande à FTV de faire des économies…
Confusion encore lorsque le rapporteur veut diminuer les sports à la télévision (Rec. 42), sous prétexte que la loi impose déjà la diffusion en clair de certains événements majeurs. C’est ignorer (ou faire semblant) que cela n’empêche pas de payer des droits pour le Tour de France ou la coupe de France, faute de quoi ces retransmissions seraient reprises par d’autres chaînes. FTV est une entreprise qui vit au sein d’un paysage concurrentiel.
En dehors des mesures d’économie préconisées, suppression de FTV Slash, de F4, de la radio Le Mouv, de l’absorption de F5 par F2, de l’INA par la BNF, de la fusion France Info radio et TV avec France 24, (Rec. 2, 44 à 49, 52 et 53), et regroupement de ce qui resterait dans une entreprise unique, que veut Charles Alloncle ? Certes, il s’inscrit dans un mouvement européen et américain des partis populistes, en Suisse (l’UDC propose une nouvelle votation), en Hongrie (Orban), en Tchéquie (Babis), en Italie (Meloni), au Royaume-Uni (Farage), aux USA (Trump), qui veulent la baisse des financements pour mieux contrôler politiquement les audiovisuels publics. Mais quelles en sont les modalités ?
Un audiovisuel aux ordres
Le but est de recréer non pas l’ORTF, trop puissante et trop indépendante (quoique…), mais la RTF qui exista de 1949 à 1964 et qui était aux ordres des gouvernements successifs de la 4e et de la Ve République. Créer une Radio-Télévision Française rétrécie, corsetée, surveillée et fonctionnarisée, qui pourra ainsi devenir un instrument de propagande pour l’exécutif en cas de victoire en 2027. Alloncle préconise, sans le dire, des salariés fonctionnaires (Rec. 1 devoir de neutralité, Rec. 3 sanctions, Rec. 4 devoir de réserve), qui obéiraient aux ordres d’une pyramide dont le sommet serait le président de la République. Ce qui entre en contradiction avec les Rec. 54 et 55 qui demandent aux salariés une plus grande polyvalence et un salaire comprenant une part variable…
L’entreprise ne serait plus une ou plusieurs sociétés, mais une administration publique qui ne dit pas son nom mais qui appliquerait le code de la commande publique et des appels d’offres (Rec. 21 à 23). Ceci sans tenir compte de son environnement concurrentiel… Cette administration, dont le président serait nommé par le président de la République (Rec. 19), les autres membres de la hiérarchie par le ministre de la Culture (Rec. 20), ne serait plus gérée par ce dernier mais par le Secrétariat général du gouvernement, dépendant du premier ministre (Rec. 15). Bref, une mainmise totale de l’exécutif. Ce qui permettra accessoirement (ou principalement) de faire un ménage idéologique, comme le montre la Recommandation 5, qui propose de supprimer toute mention d’appartenance ethnique dans la promotion de la diversité imposée par la loi de 1986 à l’audiovisuel public.
Patrick Eveno ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Rapport Alloncle : vers un audiovisuel public aux ordres en cas de victoire du RN en 2027 ? – https://theconversation.com/rapport-alloncle-vers-un-audiovisuel-public-aux-ordres-en-cas-de-victoire-du-rn-en-2027-282197
