Source: The Conversation – in French – By Florent Lefèvre, Stagiaire postdoctoral en histoire du sport, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Longtemps laissés à l’initiative de la famille et des communautés, le sport et les loisirs au Québec ont connu une structuration progressive. À partir du XXe siècle, leur encadrement se transforme sous l’effet d’acteurs religieux, puis étatiques. Cette évolution contribue à faire de l’éducation physique un domaine central dans la formation des individus.
Les Québécois ont toujours manifesté un fort intérêt pour les activités sportives et les loisirs, qu’ils pratiquent individuellement ou en groupe. Dès le XIXe siècle, certains passionnés ont entrepris de structurer ces activités, mais de façon inégale selon les milieux et les périodes.
C’est toutefois dans les années 1960 que le monde du sport et des loisirs connaît une véritable première révolution. La Révolution tranquille soulève alors une question fondamentale : qui doit organiser le sport et les loisirs au Québec ? La famille, l’Église, l’État ou les associations sportives ?
En moins d’une décennie, l’Église se retire progressivement de la conception, de la planification et de l’organisation du sport, des loisirs et, plus largement, de l’éducation. Ce retrait ouvre la voie à de nouveaux acteurs : les écoles, les institutions sportives, les organisations privées, les universités, les municipalités et le gouvernement. Le sport, les loisirs et, en particulier, l’éducation physique ont progressivement pris une place centrale dans la vie et le développement des individus. Pourtant, cette reconnaissance ne s’est pas faite sans heurts.
Les fondements historiques
Malgré l’importance sociale du sport et des pratiques corporelles, l’histoire de l’éducation physique au Québec demeure encore relativement peu étudiée en sciences humaines et sociales. Quelques chercheurs ont toutefois posé des jalons importants. L’historien Donald Guay et le sociologue Roger Boileau ont notamment retracé l’évolution du sport et de l’éducation physique entre le 19e et le XXe siècle.
Guay met en lumière plusieurs courants qui ont façonné les conceptions du corps et de l’éducation physique au fil du temps : l’agriculturisme, le militarisme, l’hygiénisme, l’humanisme et le scientisme. De son côté, Boileau souligne notamment le rôle central qu’a longtemps joué l’Église dans l’organisation du sport au Québec.
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L’émergence d’une culture physique et corporelle pédagogique
Entre les années 1930 et 1950, l’éducation physique au Québec repose principalement sur deux modèles. En milieu rural domine l’agriculturisme, qui valorise l’effort utile et le travail du corps. En milieu urbain, c’est plutôt le militarisme scolaire qui s’impose, mettant l’accent sur la discipline, la posture et la préparation physique. Dans les deux cas, l’objectif est surtout de former des corps robustes et utiles à la société, davantage que de favoriser le développement global de la personne.
À cette époque, plusieurs organisations jouent aussi un rôle important dans l’animation du sport, des loisirs et de la culture physique. C’est notamment le cas des « patros » — les ancêtres des centres communautaires — et des OTJ (Œuvres de Terrains de Jeux), deux structures largement liées aux milieux religieux.
Toutefois, un troisième courant apparaît : celui d’une éducation physique plus pédagogique. Cette approche est portée par des éducateurs qui défendent une vision plus globale de la formation corporelle. L’éducation physique n’y est plus seulement un entraînement du corps, mais une composante de l’éducation intégrale de la personne — physique, intellectuelle et morale.
Pour concrétiser cette vision, les années 1930 voient ainsi apparaître les premières écoles privées d’éducation physique au Québec, dont l’objectif est de former un personnel spécialisé capable d’enseigner selon une véritable approche pédagogique comme l’institut de Cécile Grenier en 1938 ou l’institut d’Yvan Coutu à la fin des années 1940.
Ces institutions s’appuient à la fois sur l’expertise d’éducateurs formés dans les écoles normales du Québec ou en Europe. Leur création témoigne d’une volonté claire : professionnaliser le domaine et lui donner une légitimité. Entre 1930 et 1950, ce courant demeure toutefois porté par une poignée d’éducateurs engagés. Ces figures clés incarnent la transition entre l’ancien modèle militariste et une éducation physique plus moderne, centrée sur l’élève. Leur action, encore marginale, pose néanmoins les bases de la discipline.
Certaines institutions jouent aussi un rôle moteur dans cette transformation. C’est notamment le cas de la Palestre nationale — la plus ancienne institution sportive canadienne-française — et, à partir de 1951, du Centre Immaculée-Conception dirigé par le père Marcel de la Sablonnière.
Mais les enseignants d’éducation physique ne peuvent porter seuls cette responsabilité. Les parents, les entraîneurs et les clubs sportifs ont également un rôle à jouer. Le défi consiste alors à développer une véritable « mentalité sportive » chez les Canadiens français.
Révolution tranquille et redéfinition du rôle de l’État
Au cours de la Révolution tranquille, le temps de loisir prend une nouvelle signification. Il n’est plus seulement associé à des valeurs religieuses ou morales : il acquiert une dimension humaine et sociale. Peu à peu, le loisir est perçu comme un droit pour les citoyens.
La commission Parent amorce une réforme majeure du système scolaire avec la création, en 1964, du ministère de l’Éducation, ouvrant ainsi un espace institutionnel pour l’éducation physique. Dans la foulée, le rapport Bélisle et la création du Haut-Commissariat à la Jeunesse, aux Loisirs et aux Sports en 1968 confirment l’intervention croissante de l’État. Le leadership religieux de l’Église cède alors progressivement la place à une gouvernance publique et technocratique.
Parallèlement, les associations professionnelles en éducation physique commencent à se structurer. Des regroupements de diplômés cherchent à améliorer la formation, à diffuser les connaissances scientifiques et à faire reconnaître leur profession. L’Association des diplômés en éducation physique et récréation, fondée à Montréal en 1960, figure parmi les premiers organismes du genre. Dans la région de Québec, les éducateurs physiques se regroupent également au sein d’un chapitre francophone de l’Association canadienne d’hygiène, d’éducation physique et de récréation.
Ces organisations insistent notamment sur une distinction importante : le sport n’est pas éducatif en soi. Il le devient lorsqu’il est encadré par une approche pédagogique.
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Comment les universités ont répondu à l’appel de la professionnalisation
Dans les années 1960, la formation des éducateurs physiques au Québec connaît une période charnière. Alors que la discipline souhaite être reconnue comme un pilier de l’éducation et du développement de l’individu, les universités s’organisent pour répondre à cette demande croissante.
Plusieurs établissements jouent un rôle pionnier, notamment McGill, Sir George Williams (aujourd’hui Concordia), Laval, Montréal et Sherbrooke, qui mettent en place des programmes d’éducation physique dès les années 1940 à 1960. Ces institutions contribuent à former les futurs cadres du domaine et à structurer une expertise professionnelle encore émergente.
McGill abrite le plus ancien programme d’éducation physique du Canada. Par ailleurs, l’Université d’Ottawa, bien que située hors Québec, exerce une influence importante en formant de nombreux spécialistes francophones dès la fin des années 1940. À partir de 1969, le réseau de l’Université du Québec vient élargir cette offre de formation, notamment à Montréal et à Trois-Rivières.
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Comprendre l’enjeu d’un projet éducatif
Aujourd’hui, alors que les sociétés occidentales font face à de nouveaux défis liés à la sédentarité, à la santé publique et à la place du sport dans les politiques éducatives, les débats entourant l’éducation physique au Québec demeurent traversés par des tensions héritées de son histoire. Relire cette trajectoire historique permet dès lors de mieux comprendre les enjeux actuels et d’éclairer les choix qui façonnent l’avenir de l’éducation physique au Québec.
Nous souhaitons remercier Jean-Claude Drapeau et Roger Boileau pour la relecture et les commentaires pour le texte.
Tegwen Gadais a reçu des financements de la part du ministère de l’éducation du Québec. Il est le co-titulaire de la chaire UNESCO sur le sport pour le développement, la paix et l’environnement.
Florent Lefèvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Voici comment l’éducation physique au Québec est devenue une matière essentielle à l’école – https://theconversation.com/voici-comment-leducation-physique-au-quebec-est-devenue-une-matiere-essentielle-a-lecole-276712
