Post

Comment une découverte enrichit notre compréhension des origines du fer au Sénégal et en Afrique de l’Ouest

Comment une découverte enrichit notre compréhension des origines du fer au Sénégal et en Afrique de l’Ouest

Source: The Conversation – in French – By Anne Mayor, Maître d’enseignement et de recherche en archéologie et anthropologie, Université de Genève

Comment fabriquait-on du fer il y a 2000 ans au Sénégal ? Une étude sur le site archéologique de Didé West 1, dans la vallée de la Falémé, à l’est du pays, permet de reconstituer une technique ancienne de production de fer. Celle-ci a été transmise de génération en génération pendant huit siècles pour répondre à des besoins locaux. Les auteurs de l’étude, Anne Mayor, Mélissa Morel et Ladji Dianifaba, spécialistes de l’archéologie africaine, expliquent, dans cet entretien avec The Conversation Africa, les enjeux de cette découverte et comment ce savoir-faire a traversé des siècles.


Qu’avez-vous découvert au Sénégal et en quoi cette découverte est-elle importante ?

Depuis plus de 2000 ans, des métallurgistes ont produit du fer sur le territoire actuel du Sénégal. L’étude des vestiges qu’ils ont laissés nous permet de reconstituer leurs choix techniques, les ressources naturelles utilisées et, en partie, leur mode de vie. Au-delà de leur valeur scientifique, ces travaux valorisent les savoir-faire anciens des forgerons, car le fer constitue une véritable révolution technique et sociale, notamment pour l’agriculture.

Au Sénégal oriental, dans la vallée de la Falémé, au sein de la réserve naturelle communautaire du Boundou, de nombreux sites anciens de production du fer ont été identifiés ces dernières années. Les prospections et fouilles archéologiques menées par une équipe internationale intégrant des chercheurs des universités de Genève et de Fribourg en Suisse, et de l’Institut fondamental d’Afrique noire (IFAN) de l’université Cheikh Anta Diop à Dakar, ont mis en évidence au moins cinq traditions techniques distinctes.

Les recherches se sont concentrées sur l’une d’entre elles, appelée FAL02, le nom donné par les archéologues à l’une des techniques de production du fer identifiées dans la région, particulièrement bien représentée sur une centaine de sites. Le site de Didé West 1 (DDW1), le plus grand et le mieux préservé, présente deux caractéristiques majeures : d’une part, l’une des plus anciennes dates connues pour des fourneaux de réduction du fer au Sénégal, et d’autre part une occupation longue, couvrant près de 800 ans d’activité métallurgique (de 400 avant notre ère à 400 de notre ère). Ces datations au radiocarbone ont été obtenues sur des charbons de bois directement associés aux fourneaux.

La conservation exceptionnelle de ce site nous a permis de documenter finement cette technique, d’en suivre les transformations au fil des siècles et de mieux comprendre les choix opérés par les métallurgistes.

Comment avez-vous pu déterminer cette ancienne production métallurgique avec précision ?

Les principaux témoins de la métallurgie ancienne du fer sont les scories, c’est-à-dire les déchets issus de la transformation du minerai en métal. Lors du processus, ces scories s’écoulent comme une lave en fusion dans le fourneau avant de se solidifier en masses rocheuses. À la fin, elles sont rejetées et s’accumulent progressivement en vastes amas.

L’étude de l’amas de scories de Didé West 1 a révélé 35 bases de fourneaux, témoignant d’une activité répétée sur plusieurs dizaines de générations. Certains éléments techniques caractérisent cette tradition, comme des tuyères à perforations multiples (des conduits en argile percés de trous permettant de diffuser l’air dans le four), ainsi que l’utilisation de noix de palmier rônier comme matériau de bourrage au fond du fourneau. Ce dispositif semble avoir facilité la séparation entre le métal et les scories.

En croisant ces observations, il a été possible de reconstituer le fonctionnement de cette technique : les métallurgistes utilisaient de petits fourneaux de plan circulaire, dotés d’une cheminée amovible plutôt que permanente. Le minerai de fer était probablement constitué de latérites collectées dans l’environnement immédiat. L’ensemble de ces éléments traduit des savoirs techniques bien maîtrisés.

Scories en forme de graines de noix du palmier rônier, disposées au fond du fourneau lors de l’opération de réduction du fer, reflétant un choix culturel unique à cette tradition métallurgique.
© David Glauser, Fourni par l’auteur

Qui étaient les habitants à l’origine de cette technologie et que nous apprend celle-ci sur leur mode de vie ?

L’étude des sociétés africaines aux premiers millénaires avant et après notre ère se heurte à un manque de sources écrites et à la mauvaise conservation des matériaux organiques, qui pourraient nous renseigner sur l’habitat ou l’alimentation. Même les objets en fer sont souvent trop dégradés pour être conservés.

Il ne reste bien souvent que des tessons de céramique sur les sites. Il est donc encore difficile d’identifier précisément les populations à l’origine de la technique FAL02, c’est-à-dire de cette tradition technique particulière reconnue grâce aux formes des fourneaux, des tuyères et des scories retrouvées sur les sites. Dans ce contexte, les vestiges sidérurgiques deviennent une source d’information essentielle. Les techniques de production du fer ne sont en effet pas seulement des procédés techniques, elles reflètent des traditions, des choix et des savoir-faire propres à chaque groupe culturel.

L’analyse des volumes de scories permet également d’estimer les quantités de fer produites. À Didé West 1, les données indiquent une production modeste et irrégulière, probablement saisonnière. Ces éléments suggèrent une activité destinée à répondre aux besoins locaux, plutôt qu’une production à grande échelle pour l’exportation.

Que change cette découverte dans notre compréhension des débuts de la métallurgie en Afrique de l’Ouest ?

Les origines de la métallurgie du fer en Afrique de l’Ouest restent débattues. Deux grandes hypothèses s’opposent : celle d’une diffusion depuis le monde hittite en Anatolie (en Turquie actuelle) via le Maghreb ou la vallée du Nil, et celle d’une invention indépendante en Afrique au sud du Sahara. À ce jour, les données disponibles ne permettent pas de trancher définitivement.

Cependant, plusieurs foyers anciens de production du fer datés du premier millénaire avant notre ère ont été identifiés en Afrique subsaharienne, comme au Nigeria, au Niger, au Togo ou au Burkina Faso, et maintenant au Sénégal. Ces découvertes tendent à renforcer l’hypothèse d’un développement local.

Dans ce cadre, les datations obtenues à Didé West 1, remontant au moins au IVe siècle avant notre ère, en font l’une des plus anciennes techniques sidérurgiques connues au Sénégal. Ce site vient ainsi enrichir un corpus de données encore limité. Il contribue à mieux documenter les débuts de la métallurgie dans la région.

Quels nouveaux axes de recherche cette découverte ouvre-t-elle ?

Cette étude marque une étape importante, mais plusieurs questions restent ouvertes. Le prochain défi consiste à mieux comprendre les autres techniques de production du fer identifiées dans la vallée de la Falémé, où au moins quatre autres traditions ont déjà été reconnues.

Certaines de ces techniques sont contemporaines, révélant un paysage métallurgique complexe, où coexistaient des traditions très différentes. Cette diversité soulève plusieurs questions : quels groupes de métallurgistes en étaient à l’origine ? Comment expliquer leurs transformations ? Pourquoi certaines techniques disparaissent-elles ? Certaines techniques étaient-elles plus efficaces que d’autres ?

L’étude de la technique FAL02 sur près de 800 ans montre que ces pratiques évoluent dans le temps, avec des phases de continuité et de transformation. En croisant ces données avec celles issues de l’étude des céramiques et des habitats, il devient possible de mieux comprendre les sociétés qui produisaient ce fer et la manière dont elles ont évolué.

Ces vestiges permettent ainsi de dépasser la seule question technique : ils offrent un aperçu des dynamiques de peuplement, des circulations de savoir-faire et des transformations des sociétés sur le temps long, avant même l’émergence des royaumes médiévaux et l’essor du commerce transsaharien.

Nous espérons que les recherches à venir pourront répondre à quelques-unes de ces questions.

Anne Mayor receives funding from the SNF (Swiss National Fund for Scientific research). She works for University of Geneva.

Mélissa Morel receives funding from the SNF (Swiss National Fund for Scientific Research).

Ladji Dianifaba does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Comment une découverte enrichit notre compréhension des origines du fer au Sénégal et en Afrique de l’Ouest – https://theconversation.com/comment-une-decouverte-enrichit-notre-comprehension-des-origines-du-fer-au-senegal-et-en-afrique-de-louest-281118

MIL OSI – Global Reports