Source: The Conversation – in French – By Ophélie Lacroix, Étudiante au doctorat en communication et études féministes, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Des militants aux positions a priori incompatibles — conservateurs chrétiens, conspirationnistes anti-vaccins et ethno-nationalistes — marchent aujourd’hui côte à côte, relaient les mêmes contenus et se mobilisent pour des causes communes. Comment l’expliquer ?
Aux États-Unis, la Conservative Political Action Conference (CPAC), principal rassemblement annuel de la droite, offre une vitrine particulièrement visible de ces recompositions : s’y côtoient désormais des acteurs issus de traditions idéologiques hétérogènes — conservatisme religieux, libertarianisme de la tech et populisme nationaliste — incarnés notamment par J. D. Vance, Elon Musk et Steve Bannon.
Cette cohabitation se manifeste également dans les dynamiques électorales récentes. Lors de la campagne de Donald Trump en 2024, des segments aussi divers que des réseaux évangéliques, des figures issues de la tech critiques de la régulation étatique et des figures de proue des mouvances complotistes ont convergé autour d’un agenda commun, malgré des désaccords de fond.
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On parle parfois « d’hybridation idéologique », comme si ces alliances formaient un tout cohérent. À l’inverse, les réduire à une simple « convergence » donne l’impression d’un rapprochement superficiel. Quant à la métaphore du « buffet idéologique », où chacun pigerait à la carte selon ses préférences, elle échoue à rendre compte d’un fait essentiel : ces rapprochements ne sont ni aléatoires ni superficiels.
Malgré leurs profondes divergences, ces mouvements semblent graviter autour d’un même noyau. C’est peut-être là que réside la clé de compréhension : moins dans ce qui les unit explicitement que dans ce qui les aligne implicitement. Derrière l’hétérogénéité apparente, une structure commune se dessine, encore mal nommée, mais déjà bien réelle.
Ce noyau, nous proposons de le nommer autrement : ce n’est pas un programme politique, mais un faisceau de haines partagées. Nous appelons ce mécanisme l’intersection des haines. Le terme, esquissé notamment par l’historienne française Christine Bard et repris dans le débat public états-unien après l’élection de 2016, mérite d’être théorisé plus systématiquement.
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Les haines qui unissent
Ce qui soude des militants aussi différents idéologiquement, ce ne sont pas des valeurs communes, mais des ennemis communs. Les femmes féministes, les personnes racisées et immigrées, les personnes LGBTQ+, les pauvres décrits comme assistés : autant de cibles autour desquelles des ressentiments distincts se renforcent mutuellement. Parfois, une haine prédomine et sert de point d’ancrage. Dans nos travaux, l’antiféminisme conservateur — soit la critique ou le rejet des revendications féministes au nom de valeurs familiales, religieuses ou traditionnelles — a joué ce rôle de creuset.
L’attaque perpétrée en mai 2026 contre l’Islamic Center of San Diego en offre une illustration tragique. Selon les premiers éléments rapportés, les deux assaillants, radicalisés en ligne et nourris par des références suprémacistes blanches, ne visaient pas seulement les personnes musulmanes : leurs écrits exprimaient aussi une hostilité envers les personnes juives, noires, LGBTQ+ et les femmes. Ce type de passage à l’acte rappelle que les violences réactionnaires ne reposent pas toujours sur une haine isolée, mais sur un faisceau d’hostilités qui se renforcent mutuellement.
Ce mécanisme fonctionne comme un miroir inversé de l’intersectionnalité féministe. Là où celle-ci met en lumière le cumul des oppressions subies par les personnes marginalisées, l’intersection des haines montre comment les hostilités se cumulent et se coordonnent contre elles. Il ne s’agit pas simplement d’additionner des préjugés : ces discours s’articulent, se renforcent mutuellement et finissent par former un bloc cohérent.
Le mouvement antiavortement au Québec : un laboratoire éclairant
Pour construire et tester ce cadre théorique, nous nous appuyons sur l’enquête Quand le consensus vacille : État des lieux du mouvement contre l’avortement au Québec, à laquelle deux d’entre nous ont contribué en tant que chercheures. Celle-ci combine des groupes de discussion avec des professionnelles de la santé, des observations participantes lors d’activités organisées par des militants et militantes du mouvement et une collecte de données en ligne. Ce corpus offre un laboratoire particulièrement éclairant pour observer ces recompositions idéologiques.
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Au sein du mouvement étudié, il est possible d’observer la coexistence de discours qui devraient a priori s’exclure. Certains se réclament du féminisme pour « défendre les femmes contre l’avortement ». D’autres mobilisent des récits complotistes sur l’usage de cellules fœtales dans les vaccins. D’autres invoquent la survie de la nation québécoise, de la langue française ou encore des principes conservateurs religieux.
Mais la diversité ne tient pas seulement aux arguments avancés : elle traverse les cadres idéologiques eux-mêmes, qui peuvent entrer en tension — qu’il s’agisse du rapport au religieux, du rôle de l’État ou de la place des libertés individuelles. Loin d’être perçues comme contradictoires, ces positions cohabitent sans frictions apparentes. Ce n’est pas de l’incohérence, mais l’expression d’une flexibilité stratégique mise au service d’un noyau antiféministe structurant.
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Moins radical, plus violent
Cette plasticité idéologique invite à repenser notre compréhension de la radicalité. Dans le langage courant, le terme est souvent synonyme d’extrémisme ou de violence. Mais en philosophie politique, la radicalité désigne plutôt un attachement rigide à des principes et un refus de transiger.
Or, nos observations suggèrent une relation inverse dans certains mouvements contemporains. Moins ces mouvements sont radicaux au sens strict — c’est-à-dire moins ils sont attachés à une doctrine cohérente et exclusive — plus ils semblent enclins à recourir à la violence verbale. La logique est la suivante : en s’ouvrant à des militants et à des discours variés, ils élargissent aussi leur répertoire d’ennemis. Chaque composante apporte ses propres cibles, et la violence devient alors le langage commun qui permet de maintenir l’ensemble.
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Des coalitions fragiles : un levier pour les contrer ?
Ce déplacement a des conséquences importantes. Il rend ces coalitions à la fois plus inclusives à l’interne et plus agressives vers l’extérieur. Mais il les rend aussi intrinsèquement instables. Car derrière la recomposition et l’alignement des discours subsistent des lignes de fracture bien réelles : sur le rôle de l’État ; sur la place du religieux dans l’espace public ; sur les libertés individuelles. Ces tensions ne disparaissent pas, elles sont provisoirement suspendues au profit d’ennemis communs.
Ces coalitions ne sont donc pas unifiées, mais tenues ensemble. Leur cohésion repose moins sur un accord profond que sur un équilibre précaire entre des visions du monde concurrentes. C’est précisément là que réside leur vulnérabilité.
Comprendre ces dynamiques n’est pas un exercice purement théorique. C’est une condition pour saisir les formes contemporaines de mobilisations politiques et les transformations du débat public, mais aussi pour mieux les contester. Identifier les points de friction, les contradictions internes, les désaccords latents peut contribuer à désarticuler le front commun et à affaiblir leur portée mobilisatrice.
Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de répondre aux arguments, mais de dévoiler ce qui ne tient pas ensemble. Comprendre ces coalitions, c’est donc aussi apprendre où et comment intervenir pour mieux protéger les droits qu’elles cherchent à restreindre.
Ophélie Lacroix a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada .
Tristan Boursier a reçu des financements du Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ).
Véronique Pronovost a reçu des financements du Secrétariat à la condition féminine afin de mener la recherche sur le mouvement contre l’avortement au Québec (2025).
– ref. L’intersection des haines : un magma d’idéologies au service de causes communes – https://theconversation.com/lintersection-des-haines-un-magma-dideologies-au-service-de-causes-communes-279797
