Source: The Conversation – France (in French) – By Sandrine Frémeaux, Professeur, Audencia
Comment les dirigeants peuvent-ils poursuivre le bien commun ? Thomas d’Aquin, philosophe italien du XIIIᵉ siècle, dévoile les caractéristiques de ce concept.
Dans un article précédent, nous avions déjà précisé les particularités des communautés de travail, tournées vers le bien commun. La question restait de savoir comment les individus au sein des organisations peuvent avoir la certitude qu’ils poursuivent un véritable bien commun.
Notre nouvelle étude est fondée sur une relecture des écrits de Thomas d’Aquin (1225-1274), religieux italien de l’ordre dominicain, en particulier de la Somme théologique. L’ambition de ses écrits était de réconcilier la philosophie aristotélicienne orientée vers le développement des vertus et les principes chrétiens orientés vers la charité et l’amour.
Cette relecture a été entreprise à la lumière d’un examen approfondi des textes de l’un de ses interprètes, Charles De Koninck (1906-1965), philosophe canadien du XXᵉ siècle. Son ouvrage intitulé Primauté du bien commun, en 1943, met en évidence deux caractéristiques du bien commun : indivisible et diffusif de soi. Appliqué à l’entreprise, cela implique de s’accorder sur un projet à la fois unique et facilement communicable.
La question qui peut être posée pour savoir si le bien commun poursuivi est véritable est donc la suivante : le bien commun est-il indivisible et diffusif de soi ?
Un projet unique
Qu’est-ce que ce bien commun indivisible dont nous parlent Thomas d’Aquin et son interprète Charles de Koninck ? A la différence des communs divisibles, c’est-à-dire des communs que chacun poursuit à sa façon – mon bien-être au travail se décline différemment de celui de mon collègue –, le commun indivisible est unique, constituant la cause commune des efforts fournis par un collectif.
Thomas d’Aquin explique l’indivisibilité par l’existence d’une seule et même cause qui unit les participants dans la poursuite d’un même projet :
« Une chose est dite commune à la manière d’une cause ; c’est-à-dire qu’elle ressemble à une cause qui, tout en restant une numériquement, s’étend à plusieurs effets. »
Concrètement, le bien visé par un comité de direction est-il un amas de réussites et de bonheurs individuels, ou bien un projet unique et unifiant ?
Par exemple, dans une entreprise argentine de construction dans laquelle nous avions conduit 56 entretiens, il est apparu que les efforts fournis par les équipes ont une fin unique : la résolution des problèmes sociaux du territoire. Pareil objectif est indivisible dans la mesure où il a rassemblé un grand nombre de personnes autour de réalisations concrètes, telles que la construction d’écoles, d’orphelinats ou de centres de formation.
« La poursuite du bien commun est rendue possible à partir de projets matérialisables », rappelle l’entrepreneur de l’entreprise étudiée.
Cette organisation est loin d’être ordinaire, car elle est explicitement orientée vers le bien commun. Relevant de l’économie de communion – économie inspirée par Chiara Lubich, fondatrice du mouvement chrétien des Focolari –, elle s’efforce de développer la logique de don et de l’entraide mutuelle au cœur même de sa mission économique.
Les entreprises qui ne poursuivent pas une telle mission sociale peuvent également viser un bien commun indivisible. Pour prendre un exemple courant, une enseigne de chaussures qui s’efforce de réaliser des biens de qualité, durables, répondant à des besoins réels, peut bel et bien rechercher un bien commun. Le projet unique pourrait être par exemple de promouvoir des chaussures de qualité et de confort, conçues pour permettre une marche prolongée.
« Plus un être est bon, plus il diffuse sa bonté »
Thomas d’Aquin et son interprète Charles de Koninck identifient une seconde particularité du bien commun : le caractère diffusif de soi.
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Le bien commun est diffusif de soi lorsqu’il se communique aux personnes qui participent au projet. Dans son ouvrage Primauté du bien commun, Charles De Koninck affirme que
« ce n’est pas sans raison que le bien en tant que tel est dit diffusif, car plus un être est bon, plus il diffuse sa bonté vers des êtres qui lui sont plus éloignés ».
Chacun des participants au projet peut se sentir attiré par ce bien. Les partenaires tout comme les membres de l’entreprise du bâtiment précitée témoignent en ce sens :
« La pauvreté sur le territoire n’est pas seulement le problème de quelqu’un d’autre, c’est le problème de chacun », relate un bénévole d’un centre social soutenu par l’entreprise étudiée.
C’est dans la nature même du bien commun de se diffuser de la sorte :
« Ceux qui reçoivent redonnent à d’autres le bien [à la fois matériel et symbolique] qu’ils ont reçu », souligne un employé.
C’est ainsi que le développement du projet profite à tous les participants en permettant à chacun d’entre eux d’être plus accompli. Thomas d’Aquin écrit pour cette raison que
« celui qui cherche le bien commun cherche par voie de conséquence son bien propre ».
Par exemple, l’entrepreneur interviewé dans le cadre de notre recherche, abattu par la maladie de son enfant, relève la tête grâce à ce bien qu’il recherche :
« La poursuite de ce bien est pour moi le meilleur rempart contre l’inquiétude et la souffrance », rappelle-t-il.
Pour reprendre l’exemple de l’enseigne de chaussures, l’objectif est également de diffuser les vertus liées à la marche. En participant à cette culture éthique de la marche, les clients comme les salariés en retirent les bénéfices.
Le bien commun comme expérience
La poursuite du bien commun n’est pas seulement liée à des conditions organisationnelles ; elle est également une réalité expérientielle.
Il se peut que les dirigeants, et à leur suite, les participants au projet, poursuivent le bien commun au moment où ils font l’expérience d’un projet unique qui se communique aisément.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Êtes-vous certain de travailler pour le bien commun ? Une lecture de Thomas d’Aquin – https://theconversation.com/etes-vous-certain-de-travailler-pour-le-bien-commun-une-lecture-de-thomas-daquin-275605
