Source: The Conversation – in French – By Anne Ola, Professeure adjointe, Processus côtiers, Institut national de la recherche scientifique (INRS)
Avec les changements climatiques, de nombreuses forêts risquent de se retrouver dans des conditions auxquelles leurs arbres sont moins adaptés. Températures plus élevées, sécheresses plus fréquentes ou hivers moins prévisibles peuvent fragiliser des espèces installées depuis des siècles. Face à ce constat, une idée gagne du terrain : la migration assistée.
Cette approche consiste à déplacer volontairement des espèces d’arbres ou les populations vers des régions où le climat futur serait plus favorable. L’objectif est d’anticiper les changements plutôt que d’attendre que les forêts dépérissent. Si la démarche peut sembler logique, elle soulève plusieurs questions importantes. Aider les forêts à s’adapter est une ambition légitime, mais les écosystèmes sont complexes, et toute intervention comporte des limites. Cinq grands enjeux permettent de mieux comprendre les promesses et les précautions associées à la migration assistée.
Professeure adjointe dans le Centre Terre Eau Environnement à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), j’ai travaillé depuis deux ans sur le projet DREAM, notamment sur les aspects relatifs aux dynamiques du carbone. Ma co-autrice Mariétou Diouf est spécialiste en écophysiologie des arbres, et Alison Munson travaille toujours sur plusieurs projets de migration assistée des arbres au Québec.
À lire aussi :
En ville, les grands arbres sont indispensables
Le risque d’invasion : quand l’aide devient perturbation
La première préoccupation concerne le risque d’invasion écologique. Déplacer une espèce en dehors de son aire naturelle peut, dans certains cas, perturber l’équilibre des écosystèmes locaux. Certaines espèces introduites pourraient se développer rapidement et prendre de la place au détriment de la végétation déjà présente.
Toutefois, ce risque ne se manifeste pas de manière systématique, car l’installation d’un arbre dépend de nombreux facteurs qui évoluent dans le temps, comme la qualité du sol, le climat local, les interactions avec d’autres organismes vivants, mais aussi les caractéristiques propres à l’espèce elle-même. Des études ont montré que certaines espèces déplacées peinent à s’implanter ou présentent une survie plus faible dans leur nouvel environnement, alors que d’autres bénéficient de conditions favorables qui facilitent leur établissement.
Jusqu’à présent, la plupart des projets de migration assistée demeurent expérimentaux, ce qui limite l’observation des impacts potentiels dans différents contextes. Des études internationales montrent que certaines espèces introduites peuvent modifier durablement les propriétés biologiques du sol et influencer les conditions d’établissement d’autres espèces, parfois plusieurs années après leur implantation. Ce potentiel souligne l’importance d’agir avec prudence et de surveiller attentivement les sites de transplantation.
À lire aussi :
Migrer sans pattes ni ailes ? Le défi de la migration assistée des arbres
La maladaptation : survivre aujourd’hui, mais dépérir demain
Même lorsqu’un arbre s’installe avec succès, rien ne garantit qu’il s’acclimatera aux conditions futures. Le climat continue d’évoluer, parfois plus rapidement que prévu. Les scientifiques utilisent des modèles climatiques pour anticiper ces changements et guider les choix d’implantation. Ces outils sont précieux, mais ils ne peuvent pas prédire l’avenir avec certitude. Certains arbres pourraient ainsi se retrouver mal adaptés à de nouveaux extrêmes climatiques, comme des vagues de chaleur intense ou des épisodes de gel tardif.
Pour limiter ce risque, les chercheurs privilégient des approches progressives. Ils testent différentes populations d’une même espèce, issues de régions climatiques variées, et observent leur comportement dans de nouveaux environnements. Des programmes expérimentaux en Amérique du Nord illustrent cette méthode prudente, fondée sur l’apprentissage au fil du temps. C’est le cas du projet DREAM, mais aussi des initiatives comme AMAT (Assisted Migration Adaptation Trial) et TransX, qui étudient la survie et la croissance d’arbres déplacés dans différents sites et climats. Malgré ces efforts, une part d’incertitude demeure, surtout dans les paysages fragmentés où les forêts ont moins de possibilités de s’adapter naturellement.
Les effets invisibles sur le sol : microbiome et héritage écologique
Lorsqu’on parle de migration assistée, on pense souvent aux arbres eux-mêmes, mais le sol joue un rôle tout aussi important. Les racines interagissent avec un monde souterrain composé de bactéries, de champignons et autres micro-organismes essentiels à la santé des forêts.
Ces organismes aident les arbres à absorber l’eau et les nutriments, et renforcent leur résistance aux stress environnementaux. Si un arbre est déplacé vers un sol où ces partenaires sont absents ou différents, sa croissance peut être freinée. À l’inverse, certaines espèces peuvent modifier durablement le sol et marquer ainsi la végétation future par ce que l’on appelle un effet d’héritage écologique.
Ces changements sont souvent invisibles à court terme, mais peuvent avoir des conséquences à long terme sur l’ensemble de l’écosystème. Afin de mieux comprendre ces interactions discrètes (mais déterminantes !), les projets de migration assistée intègrent des analyses de sol et des essais préalables.
À lire aussi :
La migration nordique de la forêt tempérée ne se passe pas comme prévu
Les interactions avec les herbivores : des pressions inattendues
Insectes, pathogènes, cerfs ou rongeurs peuvent influencer de manière importante la survie et la croissance des jeunes plants. Même si la migration assistée peut aider certaines espèces fauniques vulnérables à mieux s’adapter à des habitats perturbés par les changements climatiques, les arbres déplacés doivent néanmoins composer avec la faune présente sur place.
Certaines espèces nouvellement introduites peuvent être appétentes pour les herbivores locaux, ce qui entraîne des dommages importants. D’autres, au contraire, peuvent être moins consommées, ce qui modifie les équilibres alimentaires existants. Dans tous les cas, ces interactions jouent un rôle clé dans le succès ou l’échec des plantations.
Pour y répondre, les chercheurs collaborent avec les gestionnaires forestiers pour tester différentes solutions : clôtures temporaires, choix de plants plus résistants ou aménagements favorisant une meilleure coexistence avec la faune. Ces approches montrent que la migration assistée ne se limite pas au climat, mais implique l’ensemble du réseau écologique.
Le triple défi opérationnel : contraintes logistiques, risques économiques et choix sociaux
Même lorsque les aspects écologiques sont pris en compte, la migration assistée pose des défis pratiques. Produire des plants, les transporter, les planter et assurer leur suivi représentent un investissement important en temps et en ressources. À grande échelle, ces coûts peuvent devenir considérables, d’autant plus que les forêts sont souvent fragmentées par les routes et les zones agricoles ou urbaines, compliquant la planification et la mise en œuvre des plantations.
À lire aussi :
Les chemins forestiers abandonnés par Québec endommagent les milieux aquatiques
La migration assistée soulève aussi des enjeux économiques liés à la prise de risque. Introduire des espèces encore peu connues dans un territoire implique des incertitudes que les propriétaires forestiers, en particulier privés, devront gérer. Cela amène à réfléchir à la répartition des investissements et au rôle des terres publiques dans la mise en œuvre de ces stratégies. Des questions sociales et éthiques se posent alors : quelles espèces privilégier ? Qui décide des choix ? Et comment concilier l’adaptation climatique, la biodiversité et les usages locaux des forêts ?
L’action raisonnée : intégrer la complexité pour guider les forêts de demain
La migration assistée offre des perspectives intéressantes pour protéger les forêts aux changements climatiques. Elle repose sur une idée simple : anticiper et agir plutôt que subir.
Toutefois, les enjeux liés aux invasions, à l’adaptation à long terme, aux interactions avec le sol et la faune ainsi qu’aux contraintes pratiques rappellent que les écosystèmes forestiers sont complexes.
Les recherches en cours contribuent à mieux comprendre ces mécanismes et à encadrer les pratiques. En reconnaissant les limites de la migration assistée et en l’intégrant dans une stratégie plus large de gestion forestière, il devient possible d’en faire un outil complémentaire et flexible.
Aider les forêts à suivre le climat ne signifie pas tout contrôler, mais bien à apprendre à intervenir avec discernement, en respectant la diversité et la dynamique du vivant.
Alison Munson a reçu des financements du Fonds de Recherche du Québec pour le programme ENGAGEMENT (sciences citoyennes).
Mariétou Diouf a reçu une bourse dans le cadre d’un projet sur la migration assistée des arbres, financé par le Fonds de Recherche du Québec à travers le programme ENGAGEMENT.
Anne Ola ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. La migration assistée des arbres : entre urgence climatique et complexité du vivant – https://theconversation.com/la-migration-assistee-des-arbres-entre-urgence-climatique-et-complexite-du-vivant-280756
