Source: The Conversation – in French – By James Cronin, Professor in Marketing and Consumer Culture Studies, Lancaster University
Dans « Backrooms : les arrière-salles », le plus récent film d’horreur de la société de production A24, Chiwetel Ejiofor incarne Clark, un architecte raté qui glisse accidentellement hors de la réalité. Il se retrouve piégé dans un labyrinthe sans fin composé de pièces aux murs jaunes, (les « Backrooms »), peuplé de bruits inquiétants et désincarnés, où prédomine le vrombissement des néons.
Le film se veut l’adaptation d’une de ces légendes urbaines effrayantes très populaires sur Internet : l’existence de « backrooms », d’immenses et interminables labyrinthes situés dans une réalité alternative, d’une taille invraisemblable, dont l’architecture oppressante et étrangère, apparaît néanmoins étrangement familière.
De fait, le film fait écho à la source bien réelle d’angoisses très profondes dans notre monde moderne : l’expérience vécue par ceux qui tentent de survivre dans une économie qui ne tient pas les promesses qu’elle avait fait miroiter.
Les spectateurs ne se retrouveront jamais (espérons-le) piégés dans le sinistre labyrinthe du film. Mais ils comprendront peut-être l’expérience de Clark, qui doit faire face aux promesses non tenues, au déclin de ses aspirations, à la précarité, à l’isolement social et à la crainte constante de devenir obsolète.
Beaucoup comprendront aussi — même s’ils ne s’y identifient pas complètemement — le ressentiment lancinant de Clark, son sentiment d’être privé de ce qu’il mérite, sa frustration croissante, et son amertume envers les autres, qu’il blâme pour son isolement et son manque de progrès. La réflexion, plus profonde, que le film fait émerger, c’est que le cauchemar de Clark a sans doute débuté bien avant qu’il ne se retrouve dans les « backrooms ».
Piégés bien avant
Clark s’éloigne de plus en plus éloigné de la vie qu’il espérait mener. Au lieu de concevoir des gratte-ciel, il dirige un magasin de meubles à rabais, perdu au cœur d’un centre commercial. Son entreprise est en déclin. Les clients sont rares, les factures s’accumulent et Clark, complètement fauché, dort sur un des lits en démonstration dans son magasin, avant de reprendre ses interminables journées de travail. Sa vie lui semble de plus en plus confinée et restreinte.
Pendant des décennies, l’éducation, le travail acharné et l’ambition nous ont été présentés comme le chemin presque assuré vers une carrière stable, un travail porteur de sens et une ascension sociale. Maintenant cependant, on retrouve de plus en plus de personnes hautement qualifiées, mais sous-employées, incapables de se payer un logement et exclues des professions pour lesquelles elles ont été formées.
La tragédie de Clark reflète l’expérience qui a été décrite par le théoricien social Steve Redhead comme le « claustropolitanisme » : le sentiment d’être des « citoyens enfermés » — otages de circonstances auxquelles ils ne peuvent rien changer, de rêves compromis avant même de pouvoir être poursuivis, et d’un avenir qui semble seulement pouvoir être pire que le présent.
Devoir mettre de côté ses ambitions personnelles pour accepter des emplois peu épanouissants et endurer des conditions de travail difficiles sont des réalités de plus en plus courantes dans l’économie actuelle, encombrée, où les pressions sont intenses. Pour Redhead, ils sont symptomatiques de « la condition culturelle contemporaine, où, plus que jamais, nous nous sentons piégés : on aurait envie d’arrêter la planète pour pouvoir en descendre ».
Déjà privé de liens sociaux stables, Clark éprouve un ressentiment croissant face à sa mobilité économique limitée, ce qui le freine encore davantage et alimente les tensions entre lui et son entourage.
Il finit par entraîner avec lui les employés de son magasin, payés eux aussi un salaire de misère dans les mystérieuses « backrooms », les mettant en danger et les traitant comme s’ils étaient largement sacrifiables. Quand son ex-femme veut quitter son travail pour poursuivre des études supérieures, il lui en veut, avec le sentiment cuisant et malsain d’être privé de ce qui devrait lui revenir. Il utilise sa thérapeute (jouée par Renate Reinsve) comme souffre-douleur, déversant sur elle ses propres émotions,sans égard aux difficultés qu’elle affronte de son côté.
Ce dernier aspect reflète d’ailleurs une caractéristique importante de l’expérience « claustropolitaine ». Dans le contexte actuel d’insécurité économique croissante, d’atomisation sociale, d’impression de perte des choix, d’une vie quotidienne marquée par l’incertitude existentielle et le sentiment général de perte de contrôle, la frustration est souvent détournée de ses véritables causes structurelles et projetés sur des groupes vulnérables.
Le plus grand danger qui menace Clark provient de sa colère mal placée, qui vient dévorer quiconque essaie l’aider. Dans ce cauchemar où le monde semble se refermer sur lui, Clark apparaît à la fois comme une victime et un bourreau.
La véritable horreur des backrooms
La prémisse de « Backrooms : les arrière-salles » nous offre l’occasion de réfléchir aux angoisses personnelles et économiques bien tangibles dans nos vies — des angoisses qui s’expriment par une impression générale d’enfermement, où les sensations de mouvement et d’immobilité se succèdent de façon irrégulière. Dans le film, les personnages se déplacent sans cesse, dans une monotonie cauchemardesque, mais ne vont nulle part.
Ils dérivent, avec avec un désespoir variable, à travers un labyrinthe de couloirs qui s’étendent à l’infini, sous le bourdonnement répétitif des néons au-dessus de leurs têtes, mais ne trouvent jamais rien de mieux. Il ressentent une envie irrépressible de tout fuir, mais toutes les issues sont bouchées — tout comme les options s’avèrent bloquées dans une économie « claustropolitaine ».
Peut-être encore plus que la légende Internet dont il s’inspire, « Backrooms : les arrière-salles » soulève des réflexions pertinentes sur notre société marquée par l’insécurité, les opportunités limitées et les possibilités qui s’amenuisent. Avec, comme message ultime, le fait que le labyrinthe le plus effrayant est peut-être celui dans lequel nous vivons déjà.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. « Backrooms » : pourquoi l’angoissant labyrinthe du film ressemble à la vie moderne – https://theconversation.com/backrooms-pourquoi-langoissant-labyrinthe-du-film-ressemble-a-la-vie-moderne-284382
