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« La Coupe du monde sera une immense compétition de récits »

« La Coupe du monde sera une immense compétition de récits »

Source: The Conversation – France in French (3) – By Cyrille Bret, Géopoliticien, Sciences Po

À quelques jours du début de la Coupe du monde 2026, organisée aux États-Unis, au Canada et au Mexique, nous avons interrogé le spécialiste des relations internationales Cyrille Bret sur les enjeux géopolitiques de la compétition. Pour lui, le tournoi constituera une vitrine des rapports de force contemporains… et une arène où s’affronteront les récits contradictoires des puissances.


The Conversation : Cette Coupe du monde est organisée par trois pays. Ce choix est-il uniquement logistique ou revêt-il une portée politique particulière ?

Cyrille Bret : La coorganisation des grandes compétitions sportives devient une tendance de fond. On l’a vu avec l’Euro 2008 en Suisse et en Autriche, l’Euro 2012 en Pologne et en Ukraine, plus encore avec l’Euro 2020, décalé à l’année suivante pour cause de Covid et tenu dans pas moins de onze pays hôtes. On le verra encore en 2030, quand la Coupe du monde se déroulera en Espagne, au Portugal et au Maroc, avec aussi trois matchs en Argentine, au Paraguay et en Uruguay.

En ce qui concerne l’édition 2026, le choix des États-Unis, du Canada et du Mexique, entériné par un vote de la FIFA en 2018 traduit une volonté de construire un grand événement continental. Cette formule répond aussi à des impératifs économiques : les trois pays vont partager les coûts d’organisation, mutualiser les infrastructures et limiter la construction de nouveaux équipements – des aspects d’autant plus importants qu’il s’agira de la plus grande Coupe du monde de l’histoire, avec pour la première fois 48 équipes engagées en phase finale, qui disputeront en tout 104 matchs. Les sept éditions précédentes, depuis celle en France en 1998, réunissaient 32 équipes, pour 64 matchs au total ; auparavant, c’était encore moins, avec 24 équipes de 1982 à 1994, et 16 équipes seulement avant cela. On mesure l’inflation, qui n’est peut-être pas terminée puisque la FIFA envisage de passer à 64 équipes au départ dès 2030 !

Quand on parle de cette Coupe du monde, on a un peu tendance à négliger le fait que le Mexique et le Canada l’accueillent, l’attention se portant essentiellement sur les États-Unis…

C. B. : C’est indéniable. La majorité des rencontres – 78 sur 104 – et donc de l’exposition médiatique, se déroulera sur le sol des États-Unis. En matière de « nation branding », c’est un avantage considérable : pendant un mois, les images diffusées dans le monde entier montreront avant tout les grandes villes états-uniennes.

Dans le contexte actuel, l’administration Trump cherchera naturellement à exploiter cette visibilité pour rappeler que la puissance dominante du continent nord-américain reste les États-Unis et, aussi, pour faire avancer l’agenda MAGA.

Le Canada et le Mexique peuvent-ils malgré tout tirer leur épingle du jeu ?

C. B. : Bien entendu, ils chercheront à démontrer qu’ils disposent du même niveau d’excellence en matière de sécurité, de transports et d’infrastructures. L’organisation d’une manifestation sportive d’ampleur souligne le sérieux d’un pays.

Mais ils pourront surtout se distinguer par leur image. Les quelques minutes montrant les villes hôtes, leurs paysages ou leur patrimoine sont extrêmement précieuses. Elles participent directement à la construction d’une réputation internationale – ce fameux nation branding que je viens d’évoquer.

Il existe aussi une véritable compétition de l’hospitalité. Les supporters du monde entier compareront l’accueil reçu dans chacun des trois pays. Sur ce terrain, le Canada et le Mexique disposent d’atouts importants et devraient d’ailleurs bénéficier d’une image plus chaleureuse que celle des États-Unis.

Justement, la politique migratoire de Donald Trump semble pour le moins en contradiction avec l’idée d’une Coupe du monde ouverte sur le monde…

C. B. : C’est toute l’ambiguïté du trumpisme. D’un côté, il recherche une visibilité universelle ; de l’autre, il défend une fermeture des frontières particulièrement stricte, ce qui empêche les ressortissants de plusieurs pays qualifiés pour la Coupe du monde de se rendre aux États-Unis pour soutenir leur sélection…

Sur le plan intérieur, cette fermeté lui est politiquement utile. Une image d’intransigeance sur la protection des frontières reste populaire auprès d’une partie importante de son électorat.

Certains craignent que les rassemblements de supporters, notamment de pays latino-américains, puissent servir de prétexte à des opérations contre les migrants clandestins. Ce scénario vous paraît-il crédible ?

C. B. : Avec Donald Trump, tout dépendra du contexte politique du moment. Si la priorité est d’afficher une ligne dure sur l’immigration, ce risque existe. À l’inverse, si l’administration souhaite préserver l’image d’un événement festif et rassembleur, elle pourra demander davantage de retenue à ses services.

Mais il y a aussi un risque politique pour la Maison Blanche : des opérations policières spectaculaires pourraient provoquer des contre-manifestations qui seraient, elles aussi, diffusées dans le monde entier. L’administration devra donc arbitrer entre bénéfice politique intérieur et coût d’image international.

La présence de la sélection nationale d’Iran est également très observée. Peut-elle devenir un enjeu diplomatique majeur ?

C. B. : Les grandes compétitions sportives ne créent pas les tensions internationales : elles les révèlent. Les modalités de la participation de l’Iran dépendront avant tout de l’état des relations entre Washington et Téhéran au moment du tournoi – des relations qui évoluent quasiment au jour le jour.

Cette question peut devenir, comme l’ont été dans le passé certains boycotts olympiques, un instrument de pression ou de négociation. On sait déjà que les Iraniens, qui disputeront leurs matchs sur le territoire des États-Unis, seront finalement basés au Mexique, à Tijuana, tout près de la frontière, et devront, chaque fois, faire l’aller-retour dans la journée. Mais la Coupe du monde n’est ici que le reflet d’un rapport de force qui lui préexiste.

Il en ira de même pour les éventuelles manifestations autour des droits humains ou des minorités. Les acteurs politiques et associatifs chercheront naturellement à profiter de la visibilité exceptionnelle de l’événement.

Justement, les fractures politiques internes des États-Unis risquent-elles aussi de s’inviter dans le tournoi ?

C. B. : Probablement. Beaucoup de grandes villes hôtes sont dirigées par des élus démocrates et entretiennent des relations très tendues avec Donald Trump. On pense à Los Angeles, à Seattle, à Boston ou encore à New York, où se déroulera la finale le 19 juillet, dirigée depuis peu par un maire qui incarne à peu près tout ce que Trump déteste, Zohran Mamdani…

La polarisation de la société américaine pourrait donc apparaître à travers les débats sur la sécurité, la gestion des manifestations – notamment celles organisées dans le cadre du « mois des fiertés », qui court jusqu’à fin juin – ou encore la politique migratoire. Les États-Unis sont une démocratie très décentralisée : le maintien de l’ordre dépend de plusieurs niveaux d’autorité qui peuvent être politiquement opposés.

Contrairement à des régimes plus autoritaires, où les grandes compétitions se déroulent dans un relatif silence politique, les États-Unis ne pourront pas occulter ces frictions au grand jour.

Peut-on s’attendre à voir émerger d’autres revendications politiques pendant la compétition ?

C. B. : Bien sûr. Une Coupe du monde rassemble un nombre considérable d’États, de peuples et de diasporas. Elle constitue donc une formidable caisse de résonance pour toutes sortes de causes : conflits régionaux, revendications identitaires ou manifestations de solidarité avec telle ou telle cause.

Mais il ne faut pas oublier l’autre dimension du sport. Ces événements peuvent aussi produire des images d’apaisement, de fraternité ou de rapprochement entre peuples. C’est tout leur paradoxe : ils mettent en scène la compétition tout en cherchant à rassembler.

Quel rôle la FIFA joue-t-elle dans cette dimension politique ?

C. B. : La FIFA revendique son apolitisme, mais elle entretient nécessairement des relations étroites avec les dirigeants politiques des pays organisateurs. Son objectif premier reste le développement et le financement du football mondial.

Gianni Infantino, qui préside la FIFA depuis 2016, s’apprête à vivre sa troisième Coupe du Monde à ce poste : après la Russie de Poutine en 2018 puis le Qatar en 2022, il chante désormais les louanges des États-Unis de Trump. On peut penser qu’il a parfaitement compris la personnalité de celui-ci et pratique à son égard une forme de diplomatie par la flatterie à laquelle le président américain est très sensible, aussi grossière soit-elle, comme on l’a vu avec l’invention par la FIFA d’un « prix de la paix » attribué à Trump quelques jours après l’annonce que, malgré ses espoirs, il n’avait pas reçu le Nobel de la paix

Ce n’est d’ailleurs pas une nouveauté : les grandes organisations sportives ont toujours cultivé des relations ambiguës avec les pouvoirs politiques – que l’on pense aux mandats de Joao Havelange à la tête de la FIFA ou de Juan Antonio Samaranch au CIO, entre autres…

Leur logique est avant tout économique. Les compétitions internationales sont devenues des produits mondiaux dont les recettes permettent de financer une partie du sport professionnel.

Finalement, cette Coupe du monde sera-t-elle surtout celle de Donald Trump ?

C. B. : Donald Trump essaiera sans aucun doute d’en faire une vitrine de sa vision du monde. Mais, je le répète, le sport est un objet profondément ambigu : il peut servir des récits très différents, parfois opposés.

On peut y voir un symbole d’inclusion ou au contraire de compétition et de hiérarchie. Un même événement peut être utilisé pour promouvoir des valeurs universalistes ou des discours nationalistes.

Au fond, le sport est un espace parmi d’autres où s’affrontent des narratifs concurrents. C’est déjà le cas sur les véritables théâtres de crise, en Ukraine, à Gaza ou autour de l’Iran ; cela se prolonge dans les grands rendez-vous médiatiques mondiaux.

Cette Coupe du monde sera donc bien plus qu’un tournoi de football : elle sera une immense bataille de récits, où chaque acteur cherchera à imposer sa propre lecture du monde.


Propos recueillis par Grégory Rayko.

Cyrille Bret ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « La Coupe du monde sera une immense compétition de récits » – https://theconversation.com/la-coupe-du-monde-sera-une-immense-competition-de-recits-284748

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