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Les pétitions contre les épreuves de bac, symptômes d’un malaise lycéen ?

Les pétitions contre les épreuves de bac, symptômes d’un malaise lycéen ?

Source: The Conversation – in French – By Marie-Sylvie Claude, Professeure en didactique de la littérature, Université Grenoble Alpes (UGA)

Face à des sujets jugés trop difficiles, ou face à des programmes chargés, les candidats au baccalauréat n’hésitent plus à lancer des pétitions. Que nous dit ce phénomène du rapport à l’institution scolaire et aux diplômes ? Dans quelle mesure cela reflète-t-il un malaise lycéen par rapport aux promesses méritocratiques ?


Cette année, le président de la République ou le ministère de l’éducation nationale seront-ils encore, à l’issue des épreuves du baccalauréat, destinataires d’une des nombreuses pétitions qui fleurissent depuis le début des années 2000 ? Une des dernières en date, forte de près de 25 000 signatures, lui demandait une réévaluation du sujet de physique-chimie du baccalauréat général de 2025, dont la difficulté était jugée comme au-delà du niveau attendu par le programme.

Ce type de demande, battant en brèche le principe de souveraineté des jurys d’examen, devient une pratique courante et concerne de nombreuses disciplines. En 2024, le programme de sciences économiques et sociales pour l’épreuve de spécialité était, de la même manière, dénoncé comme trop chargé. Le sujet de français de 2015, tiré de la pièce le Tigre bleu de l’Euphrate (de Laurent Gaudé, 2002), était récusé, car l’extrait proposé n’aurait pas permis de savoir s’il était fait allusion à un animal ou au fleuve du Moyen-Orient.

Les normes de correction des copies font elles-mêmes l’objet de critiques, comme celles exprimées par une pétition de 2008 demandant de la clémence dans la sanction des erreurs d’orthographe, perçue comme risquant de sacrifier toute une génération.




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Cette évocation d’une jeunesse en danger est récurrente dans les textes soumis à signature. On peut y voir une stratégie, celle de donner une portée générale à une protestation qui pourrait ne concerner qu’une partie des candidats. Nous y voyons, pour notre part, un analyseur des rapports de défiance d’une grande partie de la jeunesse, consciente de l’intérêt croissant des diplômes et inquiète de ce que l’école pourrait ne pas tenir la promesse méritocratique qu’elle lui a faite.

Dans un contexte qui a pu être qualifié de « déclin de l’institution », ces jeunes, avec parfois l’appui de leurs familles sur les réseaux sociaux, s’autorisent à ne pas se reconnaître dans les jugements que l’école peut porter sur eux et n’hésitent pas à mettre à l’épreuve, en recourant à une autorité supérieure, un système qui les met eux-mêmes à l’épreuve dans des conditions selon eux contestables.

Présenter une interprétation personnelle

Intéressons-nous au cas d’une pétition adressée au président de la République au lendemain de l’épreuve de français de la session de 2019 et signée par plus de 54 000 jeunes ou parents.

Un certain Jean Valjean dénonce le choix, pour le commentaire, d’un poème d’Andrée Chédid, « Destination : arbre », tiré du recueil Tant de corps et tant d’âme, et jugé trop difficile et trop éloigné des enseignements reçus pendant l’année. Ce sujet, supposé hors programme, aurait coûté aux candidats « plusieurs centaines d’heures de révisions […] pour tomber sur l’inconnu » : les textes de cette autrice contemporaine ne seraient jamais étudiés en classe et elle porterait de surcroît un prénom masculin.

« Le bac français pour les premières ES et J jugé trop difficile » (France 3 Grand-Est, juin 2019).

Or, ces craintes et les arguments de Jean Valjean peuvent être désamorcés par la simple lecture des programmes de première en français, qui définissent non des auteurs à connaître, mais des objets d’étude. Le poème d’Andrée Chedid est tout à fait compatible avec celui qui s’intitule « Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours ». Quant à la définition institutionnelle de l’épreuve de commentaire, elle stipule que « le candidat compose un devoir qui présente de manière organisée ce qu’il a retenu de sa lecture, et justifie son interprétation et ses jugements personnels. » (BO n°7 du 6 octobre 2011)

Disposer de connaissances préalables sur l’autrice n’est pas nécessaire pour commenter un texte, et que certains l’aient prise pour un homme n’a rien de catastrophique. Par ailleurs, la diversité des interprétations recevables est explicite dans les consignes nationales aux correcteurs de l’épreuve, qui précisent qu’il faut valoriser « un commentaire organisé autour d’un projet de lecture cohérent » et « l’analyse de procédés d’écriture interprétés avec finesse ».

La revendication que les candidats soient notés selon leurs compétences à « expliquer » le texte et à structurer le commentaire, portée par la pétition, recoupe presque exactement ces consignes…

Donc cette pétition a quelque chose de paradoxal puisqu’elle conteste le choix d’un texte qui s’inscrit bien dans le programme et qu’elle émet des exigences qui correspondent à ce qui est, de fait, demandé aux correcteurs par les autorités académiques. Il s’agirait alors seulement d’une mauvaise compréhension de ce qui est attendu à l’examen. Mais le problème nous apparaît bien plus complexe d’après nos recherches.

Postures de candidats, postures de lecteurs

De tels malentendus nous semblent liés aux craintes qu’éprouvent tout particulièrement les élèves français lorsqu’il s’agit de s’impliquer personnellement dans les exercices scolaires. Dans nos différentes enquêtes, nous voyons un groupe important d’entre eux se comporter surtout comme des « candidats » dont l’objectif principal est d’assurer la moyenne en montrant qu’ils savent construire un devoir, restituer des connaissances et, surtout, en évitant de donner un point de vue personnel.

Les « élèves » y voient davantage un moyen d’apprendre à comprendre un texte en repérant les figures de style qu’ils utilisent et en ne s’écartant pas d’une interprétation présumée juste.

Le groupe, beaucoup plus restreint, des « personnes lectrices » est celui de jeunes qui acceptent de s’engager au-delà des angoisses de l’examen et des postures d’élèves. Selon eux, commenter la littérature est une occasion de se nourrir et de valoriser leur propre expérience. Ils voient dans les connaissances littéraires de simples moyens au service de leur rencontre avec le texte.

À l’opposé, les « candidats » disent vouloir éviter toute prise de risque qui pourrait leur coûter des points. Signer une telle pétition est vraisemblablement pour eux un moyen de maîtriser l’épreuve en la rabattant sur un exercice purement restitutif.

Pression évaluative

Nous avons mené des entretiens de recherche avec des candidats qui avaient composé sur le poème d’Andrée Chedid et signé la pétition. Libérés de la pression évaluative, plusieurs s’emparent alors du texte pour lui donner sens de façon personnelle : Oxane, par exemple, interprète l’arbre comme une figure symbolique de l’étranger dans une ville inhospitalière. Elle s’appuie sur sa propre expérience de la discrimination : l’arbre est comme « une personne qui se sent pas à sa place, ça me touche parce que moi, rien que par rapport à ma couleur, des fois on me juge ».

La lycéenne est frappée notamment par la mention, dans le poème, des « feuilles longuement éteintes » parce que c’est « comme si on avait des rêves dans la tête de venir ici et qu’au final, quand on retourne à la réalité, ces rêves, ils sont un peu éteints ». Elle mène ainsi la lecture personnelle qu’elle ne se croyait pas autorisée à faire à l’examen et la met en relation avec une référence au texte, validant alors, sans le savoir, les attendus de l’épreuve.

Signer la pétition, quand bien même le texte l’a beaucoup touchée, lui a vraisemblablement permis de faire état de son incompréhension de ce qui était attendu d’elle. Son cas et de nombreux autres peuvent laisser penser qu’il ne faut pas sans doute prendre au pied de la lettre les points précis dénoncés par ces pétitions, mais les comprendre plus largement comme l’expression, face à la pression des épreuves évaluatives, d’un profond malaise des lycéens.

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les pétitions contre les épreuves de bac, symptômes d’un malaise lycéen ? – https://theconversation.com/les-petitions-contre-les-epreuves-de-bac-symptomes-dun-malaise-lyceen-283998

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