Source: The Conversation – in French – By Alice Fomen, Professeure adjointe – Faculté des sciences de l’éducation, Université de l’Ontario français
L’inclusion scolaire est devenue une priorité dans les systèmes éducatifs. Pourtant, sur le terrain, le personnel enseignant manque souvent de temps et d’outils pour la mettre en œuvre. De nouvelles approches, notamment basées sur l’intelligence artificielle générative (IAG), pourraient contribuer à réduire cet écart.
Professeure adjointe en enseignement et apprentissage, mes travaux portent sur la fracture numérique, l’inclusion scolaire et l’intégration de l’intelligence artificielle en éducation.
Une ambition forte… mais des moyens limités
L’école d’aujourd’hui porte une ambition explicite : permettre à tous les élèves de réussir, quels que soient leurs besoins, leurs capacités ou leurs parcours. L’inclusion scolaire dans les écoles élémentaires et secondaires n’est plus une option, mais une exigence reconnue à l’échelle internationale.
Si cette inclusion est évidemment louable, elle a complexifié le travail du personnel enseignant. Une question se pose alors : quels sont les moyens donnés aux enseignants pour développer des pratiques pédagogiques réellement inclusives ?
Une exigence de plus dans un quotidien déjà saturé
Différencier l’enseignement, adapter les supports, varier les modalités d’évaluation, soutenir l’engagement de tous les élèves : ces attentes sont désormais au cœur du métier d’enseignant. Elles s’appuient notamment sur des approches reconnues comme la conception universelle de l’apprentissage (CUA), qui propose d’anticiper les manières de rejoindre la diversité des profils d’apprenants dès la planification pédagogique.
En théorie, le principe est convaincant. Dans la pratique, il se heurte à une réalité bien connue : le manque de temps.
Planifier une séquence, par exemple une série de séances portant sur une notion précise comme les fractions, demande déjà un investissement important. Y intégrer des variantes pour répondre à des besoins diversifiés (sans multiplier indéfiniment les activités) représente une charge supplémentaire considérable. Finalement, l’inclusion scolaire, bien que souhaitée, devient difficile à mettre en œuvre de manière systématique.
Ce décalage entre les intentions et les conditions réelles du travail enseignant crée une tension professionnelle souvent silencieuse. On attend beaucoup, sans toujours offrir les ressources correspondantes.
À lire aussi :
Inclusion scolaire : des enseignants engagés, mais confrontés aux limites du terrain
Une difficulté moins liée à la volonté qu’aux outils
Contrairement à certaines idées reçues, le principal obstacle à l’inclusion n’est pas le manque d’engagement du personnel enseignant. De nombreuses recherches montrent plutôt que les défis sont organisationnels et structurels.
La difficulté réside surtout dans la traduction de principes pédagogiques en actions concrètes, notamment dans la capacité du personnel enseignant à varier les façons de présenter un contenu, à offrir plusieurs moyens d’expression tout en maintenant des exigences communes, et à soutenir l’engagement de tous sans fragmenter l’activité.
Ceci révèle un enjeu central, souvent sous-estimé : la disponibilité des outils pour planifier des leçons qui tiennent compte de la diversité des profils d’élèves.
Dans ce contexte, les enseignants réclament depuis longtemps des conditions favorisant réellement l’inclusion scolaire : réduction de la taille des classes, présence accrue de personnel spécialisé, ressources adaptées, accroissement des ressources financières. Ces revendications demeurent essentielles et aucune technologie ne peut s’y substituer.
Au milieu de ces diverses contraintes, certaines équipes explorent la manière dont des outils numériques pourraient soutenir concrètement certaines dimensions du travail pédagogique.
À lire aussi :
Enseignement virtuel : la technologie ne doit pas prendre le dessus sur les apprentissages
Offrir du soutien aux enseignants pour une inclusion scolaire réelle
L’enjeu n’est donc pas seulement de former le personnel enseignant à l’inclusion scolaire, mais aussi de leur fournir des outils capables de soutenir concrètement cette ambition. C’est dans cette perspective que certains travaux examinent le potentiel de l’IAG en éducation
Au sein du Adopt-IA Lab de l’Université de l’Ontario français (UOF), nous avons par exemple développé un outil d’IAG nommé Movari, conçu pour accompagner la planification pédagogique à partir des principes de la CUA.
Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.
Son fonctionnement repose sur une idée simple : à partir d’une activité proposée par le personnel enseignant, l’outil génère des pistes pour en élargir l’accessibilité et la flexibilité, sans en modifier les objectifs. Par exemple, une activité de compréhension de texte telle qu’une lecture suivie de questions peut être enrichie rapidement par l’ajout d’une version audio ou l’intégration des discussions en petits groupes.
L’intelligence artificielle comme levier… sous conditions
Les IAG ne constituent pas des solutions miracles en éducation. Leur usage soulève des enjeux importants : fiabilité des suggestions, risque de dépendance, protection des données et nécessité de formation du personnel enseignant.
Aussi, un risque est celui du solutionnisme technologique : investir massivement dans des outils numériques en laissant croire que la technologie peut, à elle seule, résoudre des problèmes avant tout humains et organisationnels.
Les IAG risquent-elles donc de servir à justifier des classes toujours plus chargées, sous prétexte que la technologie pourrait « compenser » le manque de ressources humaines ? Toutes les écoles auront-elles le même accès à ces outils, aux infrastructures numériques et à la formation nécessaire ? Si leur implantation dépend fortement des moyens financiers des établissements, le risque est réel de voir s’accentuer les écarts entre écoles privées et publiques, ou encore entre milieux favorisés et défavorisés.
Ces préoccupations n’impliquent toutefois pas qu’il faille rejeter entièrement les IAG en éducation. Elles invitent plutôt à réfléchir aux conditions de leur intégration, aux finalités poursuivies et aux garde-fous nécessaires pour éviter que ces outils ne viennent remplacer des investissements humains essentiels.
Repenser l’inclusion scolaire à partir du réel
L’enjeu dépasse la seule question de l’usage des outils numériques et de l’IAG en particulier. Il concerne plus largement la manière dont les systèmes éducatifs accompagnent concrètement les transformations qu’ils appellent de leurs vœux.
Promouvoir l’inclusion scolaire sans agir sur les conditions de sa mise en œuvre revient à déplacer la responsabilité vers le personnel enseignant, sans toujours leur donner les moyens d’agir. De plus, les réponses à ces défis ne peuvent être uniquement technologiques. Les besoins exprimés depuis longtemps par le personnel enseignant, au rang desquels la réduction des effectifs dans les classes, l’accès à des ressources spécialisées et le soutien institutionnel demeurent essentiels.
Toutefois, dans un contexte où ces transformations structurelles sont souvent lentes à mettre en place, certains outils numériques peuvent offrir un soutien concret à leur pratique pédagogique.
Je dirige actuellement le Adopt-IA Lab basé à l’université de l’Ontario français.
– ref. L’IA au secours des enseignants débordés ? Oui, mais à conditions – https://theconversation.com/lia-au-secours-des-enseignants-debordes-oui-mais-a-conditions-282120
