Source: The Conversation – in French – By Thomas A. DuBois, Professor of Scandinavian Studies, Folklore, and Religious Studies, University of Wisconsin-Madison
Alors que de nombreuses coutumes ont disparu au fil des siècles, les célébrations du solstice d’été continuent de rassembler les foules à travers l’Europe. Une permanence qui en dit long sur notre besoin collectif de marquer le passage des saisons et du temps.
Aux quatre coins de l’Europe, villes et villages se rassemblent le 24 juin pour célébrer la Saint-Jean, ou fête du solstice d’été. Rassemblés autour de grands feux de joie, ou parfois de grands mâts dits « de mai », coiffés de couronnes tressées à la main en fleurs sauvages ou en feuilles de chêne, les participants chantent, sautent, dansent, mangent, boivent, se retrouvent et célèbrent l’arrivée du jour le plus long de l’année. En tant que chercheur spécialiste du folklore, j’ai assisté à des célébrations du solstice d’été en Finlande, en Suède, en Norvège, au Danemark, en Estonie et en Lituanie, et je reste sans cesse impressionné par l’attachement passionné des habitants à cette fête et par le plaisir manifeste qu’ils y prennent.
De la Méditerranée à la Scandinavie, de la France à la Pologne et au-delà, cette fête porte de nombreux noms, parmi lesquels la « Festa di San Giovanni Battista » en Italie ou le « Midsommar » en Suède. En Estonie, on l’appelle « Leedopäev », en Finlande « Juhannus » et, chez les Samis, le peuple autochtone de Scandinavie, on le nomme « Mihcamárat ». Ces célébrations marquent le solstice d’été, qui a lieu dans l’hémisphère Nord aux alentours du 21 juin.
Ulf Palm/TT News Agency/AFP
Chaque matin, entre le solstice d’hiver et le solstice d’été, le Soleil se lève un peu plus au nord. À mesure qu’il s’élève davantage dans le ciel, les ombres raccourcissent et les journées s’allongent. Lors du solstice d’été, le Soleil « s’arrête » – c’est d’ailleurs le sens du mot latin solstitium. Il entame ensuite son retour progressif vers le sud. Les jours recommencent alors à raccourcir, les ombres à s’allonger, annonçant peu à peu le retour du froid et de la grisaille hivernale.
Depuis des millénaires, les populations européennes observent ce cycle immuable. Des monuments néolithiques comme Newgrange, en Irlande, ou Stonehenge, en Angleterre, tous deux édifiés il y a environ 5 000 ans, ont été construits pour marquer les solstices.
Le feu de la Saint-Jean
Des rives de la Méditerranée jusqu’aux confins septentrionaux de l’Europe, le solstice d’été est depuis longtemps associé à des rituels destinés à attirer la chance, prédire l’avenir ou éloigner les forces malveillantes.
En Allemagne, dans le nord-est de la France ainsi que dans de nombreuses régions de Scandinavie et des pays baltes, les habitants continuent d’ériger d’imposants bûchers qui sont allumés à la tombée de la nuit et entretenus jusqu’à l’aube. Selon les croyances populaires, enjamber ou sauter par-dessus les flammes favoriserait l’amour et la fertilité, tandis que la hauteur du brasier permettrait de prédire l’abondance des récoltes à venir.
Traditionnellement, de nombreux Européens profitaient de la veille du solstice d’été pour récolter rosée, herbes et feuillages, auxquels on attribuait le pouvoir d’assurer santé, beauté et prospérité. Certains conduisaient leur bétail près des feux afin qu’il inhale la fumée protectrice, tandis que d’autres répandaient les cendres du brasier dans les champs le lendemain.
Aujourd’hui, ces croyances sont généralement perçues comme de pittoresques vestiges du passé. Pourtant, beaucoup continuent de participer à ces rituels avec enthousiasme, ne serait-ce que « au cas où ». Une manière de renouer avec des traditions héritées d’ancêtres ayant vécu il y a des siècles, voire des millénaires.
Une fête païenne, chrétienne et laïque
De nombreux noms donnés à cette fête, comme le danois « Sankt Hans Aften » ou l’islandais « Jónsmessunótt », font référence à Jean le Baptiste, le saint chrétien dont la naissance est célébrée le 24 juin. Alors que la naissance de Jésus est commémorée aux alentours du solstice d’hiver, la Bible indique que son cousin Jean est né exactement six mois plus tôt, au cœur de l’été. C’est ce lien symbolique entre Jésus et Jean qui explique pourquoi la fête est célébrée le 24 juin – ou, dans certains pays, le samedi le plus proche – plutôt qu’au moment exact du solstice.
Les autorités chrétiennes du Moyen Âge ne voyaient pas toujours d’un bon œil les célébrations dites « païennes » associées à cette journée. Elles condamnaient parfois les danses, les chants et d’autres coutumes populaires pratiquées par les paysans. Au XVIe siècle, la Réforme protestante entraîna la suppression de nombreuses fêtes dédiées aux saints catholiques. Mais les célébrations du solstice d’été survécurent, en se transformant progressivement en fête laïque.
Dans les régions où protestants et catholiques coexistaient, comme aux Pays-Bas, la célébration de la veille de la Saint-Jean est devenue un marqueur de l’identité catholique. Au Canada, la fête de la Saint-Jean-Baptiste est célébrée comme la fête nationale du Québec, notamment parce qu’elle permet d’affirmer une identité culturelle distincte de celle de ses voisins anglophones de tradition protestante.
Musée national de Suède via Wikimedia Commons
L’une des représentations les plus emblématiques des célébrations suédoises du solstice d’été est sans doute le tableau « Midsommardans » (« Danse de la Saint-Jean »), peint en 1897 par Anders Zorn. L’œuvre témoigne de l’inquiétude, répandue au XIXe siècle, de voir disparaître certaines traditions populaires. Zorn lui-même avait financé l’érection du mât représenté dans le tableau, soucieux de préserver cette coutume pittoresque dans la région rurale de Suède où il vivait.
Ses craintes se sont toutefois révélées infondées. Bien des choses ont changé depuis, mais les Européens restent attachés aux rythmes simples et immuables de la nature, parmi lesquels figure l’arrivée puis le passage du jour le plus long de l’année.
Thomas A. DuBois ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Comment célèbre-t-on en Europe le jour le plus long de l’année ? – https://theconversation.com/comment-celebre-t-on-en-europe-le-jour-le-plus-long-de-lannee-285716
