Source: The Conversation – in French – By Allan Greer, Professor Emeritus of History, McGill University
À l’heure où les jeunes boivent moins que jamais, il est intéressant de se pencher sur une époque où les Canadiens étaient de gros consommateurs d’alcool.
Selon mes estimations, la consommation moyenne de spiritueux au XVIIIe siècle était environ 15 fois supérieure aux chiffres actuels. De 1720 à 1830, les colonies qui allaient devenir le Canada baignaient dans le rhum. La Nouvelle-France fait exception à cette tendance : là on buvait de l’eau de vie, et en moindre quantité. C’est lors de la conquête britannique de 1759 que le Québec se joint à l’empire du rhum.
Comme je l’explique dans mon dernier ouvrage, Canada in the Age of Rum, cette boisson était profondément ancrée dans la vie économique du Canada d’antan.
Du rhum bon marché affluait de la Nouvelle-Angleterre et des Caraïbes, auquel s’ajoutait la production locale des distilleries d’Halifax, de Québec et de Montréal. Il occupait une place importante dans les industries de la pêche, de la fourrure et de l’exploitation forestière, dont les travailleurs étaient généralement de grands buveurs.
(McGill-Queen’s University Press)
Rhum, main-d’œuvre et survie de la pêche
Au XVIIIe siècle, l’alcool était considéré comme une boisson qui réchauffe et qui est bonne pour la santé, parfaite pour des gens qui travaillaient à l’extérieur dans un climat froid. Mais ce n’est pas la raison principale pour laquelle le rhum a afflué au Canada en si grandes quantités.
Le rhum permettait de résoudre le manque de main-d’œuvre chronique auquel les industries d’exportation étaient confrontées. Chaque printemps, les patrons de pêche de Terre-Neuve devaient embaucher quatre ou cinq hommes pour pêcher, nettoyer et saler la morue en vue de son expédition à l’étranger. Le bassin de pêcheurs qualifiés étant restreint et la concurrence pour obtenir leurs services très vive, ils se voyaient proposer des salaires généreux. Le problème, c’est que le paiement était reporté à la fin de la saison.
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En attendant, le patron leur offrait gratuitement le gîte et le couvert, ainsi que tout le rhum qu’ils souhaitaient. Ce dernier leur était facturé sur leur paie, à un prix jusqu’à quatre fois supérieur à celui pratiqué au détail.
Par conséquent, lorsque venait le moment de régler les comptes à l’automne, de nombreux pêcheurs constataient qu’ils avaient dilapidé leur salaire en alcool. Certains avaient même accumulé un solde négatif et devaient s’engager pour la saison suivante afin de rembourser leurs dettes.
Souffrant d’un manque de capitaux et endettés auprès de leurs fournisseurs, les patrons de pêche auraient fait faillite s’ils avaient dû payer l’intégralité des salaires de leurs équipages. Mais l’alcool leur conférait le pouvoir magique de récupérer une partie des salaires et de conserver leurs employés pour la saison suivante.
Boire en travaillant
Loin d’interdire la consommation d’alcool au travail, les employeurs l’encourageaient activement, car plus les hommes buvaient, plus petite était leur paie.
La même logique prévalait dans le commerce des fourrures. Chaque année, la Compagnie du Nord-Ouest expédiait des centaines de milliers de litres de rhum de Montréal vers des destinations aussi lointaines que le fleuve Mackenzie et la côte Pacifique.
Une partie de cet alcool était destinée à la clientèle autochtone, mais une partie importante était consommée par les voyageurs canadiens-français qui manœuvraient les canots de la compagnie et tenaient ses postes de traite. Dans ce secteur également, la main-d’œuvre qualifiée était rare et les salaires nominaux élevés, leur montant total dépassant ce que l’entreprise pouvait payer.
Des commerçants comme sir Alexander Mackenzie ont instauré une politique consistant à faire boire leurs équipes pendant les périodes d’inactivité, dans le but de réduire les coûts et de fidéliser leurs employés. Cette stratégie s’est avérée très efficace. Un registre de 1805 indique que 83 % des voyageurs du Nord avaient des dettes envers la compagnie et que beaucoup d’entre eux s’étaient engagés pour trois années supplémentaires afin de rembourser le rhum surévalué qu’ils avaient déjà consommé.
Alcool et commerce des fourrures
De plus, les commerçants considéraient le rhum comme un élément indispensable de leurs relations avec les peuples autochtones qui leur fournissaient des fourrures.
Le commerce des fourrures se faisait rarement sous forme de troc direct. Pour les marchands, il s’agissait davantage d’échanges facilités par le crédit.
Chaque automne, ils fournissaient aux chasseurs le matériel nécessaire à la chasse hivernale, comme des couvertures, des munitions et des marmites. Ils tenaient un registre des dettes contractées et attendaient des chasseurs qu’ils reviennent au printemps suivant avec des peaux d’une valeur équivalente.
D’un point de vue capitaliste, cela relevait de la logique la plus élémentaire : un échange de valeur contre valeur, conformément à un contrat implicite.
Les peuples autochtones voyaient les choses différemment. Pour eux, l’échange de biens s’inscrivait dans le cadre d’une relation d’entraide : les cadeaux permettaient de développer des amitiés, tout comme l’hospitalité, les conseils, la protection et la participation aux cérémonies.
Si, pour une raison quelconque, un chasseur ne parvenait pas à livrer autant de peaux que prévu, cela constituait une violation du contrat pour le marchand. Mais l’Autochtone considérait que chacun faisait ce qu’il pouvait dans un esprit d’alliance, sans calculs chiffrés ni délais stricts.
L’alcool était utile pour combler le fossé entre ces univers économiques divergents. Après avoir fait découvrir l’alcool lors de premiers contacts, les marchands offraient une velte de rhum coupé d’eau lorsque les chasseurs acceptaient des marchandises « à crédit ». Une autre velte leur était offerte lorsqu’ils revenaient payer leurs « dettes ».
Par ailleurs, un commerçant pouvait distribuer des boissons pour encourager les chasseurs à être plus productifs. L’alcool était rarement considéré comme une marchandise destinée à la vente. Malgré des stéréotypes racistes toujours véhiculés, les Autochtones consommaient moins d’alcool que les non-Autochtones.
Les coûts cachés d’une économie qui carbure au rhum
L’alcool a joué un rôle essentiel dans le bon fonctionnement du capitalisme du Canada du XVIIIe siècle.
Il a servi à inciter les peuples autochtones à s’adapter aux mécanismes du marché mondial et à garantir un approvisionnement en main-d’œuvre bon marché à une époque où les travailleurs étaient rares.
Ce sont les quantités colossales de rhum bon marché qui ont rendu tout cela possible, malgré les coûts sociaux, notamment une ivrognerie généralisée, des accidents mortels, de la violence et des maltraitances conjugales.
Le capitalisme d’aujourd’hui se nourrit d’autres dépendances, en particulier du consumérisme, alimenté par les médias numériques, tandis que l’empire de l’alcool semble être en déclin.
Allan Greer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Comment le rhum a joué un rôle essentiel dans le bon fonctionnement du capitalisme du Canada du XVIIIᵉ siècle – https://theconversation.com/comment-le-rhum-a-joue-un-role-essentiel-dans-le-bon-fonctionnement-du-capitalisme-du-canada-du-xviii-siecle-279054
