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Comment un grand projet de restauration de mangroves au Sénégal en est venu à vendre du « carbone fantôme »

Comment un grand projet de restauration de mangroves au Sénégal en est venu à vendre du « carbone fantôme »

Source: The Conversation – in French – By Julien Andrieu, Professor of Geography, Université Côte d’Azur

Les solutions fondées sur la nature occupent désormais une place centrale dans les stratégies mondiales de lutte contre le changement climatique. Des forêts tropicales aux zones humides, la restauration des écosystèmes permet aux arbres et aux plantes de capter le dioxyde de carbone, d’atténuer le réchauffement climatique et de favoriser la régénération de la biodiversité.

Parmi ces solutions, les mangroves (forêts côtières) occupent une place particulière. Elles comptent parmi les puits de carbone naturels les plus efficaces de la planète. Un puits de carbone est un réservoir naturel qui stocke le carbone, comme dans le tronc d’un arbre ou dans un sol gorgé d’eau. Une forêt de mangroves peut également générer des revenus en vendant des crédits carbone et en reversant une part équitable aux communautés locales.




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Les crédits carbone sont des unités négociables correspondant à une tonne de dioxyde de carbone retirée de l’atmosphère ou dont l’émission a été évitée grâce à des activités telles que le reboisement, les projets d’énergies renouvelables ou la restauration des écosystèmes. Les entreprises achètent ces crédits afin de compenser une partie de leurs émissions de gaz à effet de serre.

Mais, dans la pratique, ces projets peuvent ne pas produire les résultats escomptés. Un projet de restauration de mangroves au Sénégal en offre une illustration.

Je suis géographe et j’étudie les forêts de mangroves. En analysant des données satellitaires, je suis l’évolution de leur couverture au fil du temps. Les observations de terrain me permettent de mieux comprendre la dynamique de ces écosystèmes. J’interroge également les communautés locales et d’autres parties prenantes afin de mieux cerner les facteurs sociaux et écologiques qui influencent ces forêts.

En collaboration avec une équipe de chercheurs, j’ai étudié un projet de restauration des mangroves lancé au Sénégal en 2008. Je souhaitais déterminer s’il y avait des enseignements à tirer pour améliorer les futurs efforts de restauration.

L’objectif du projet était d’utiliser un modèle de financement du carbone bleu. Ce modèle génère des fonds pour la restauration des écosystèmes côtiers et marins en vendant des crédits carbone liés au carbone que ces écosystèmes peuvent capturer et stocker.




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Dans le cadre de ce projet, des millions de propagules de mangrove (jeunes plants de mangrove) ont été plantés. L’idée était que, à mesure que les mangroves pousseraient, elles absorberaient le dioxyde de carbone de l’atmosphère et le stockeraient. La quantité estimée de carbone capturée par les mangroves restaurées pourrait ensuite être convertie en crédits carbone et vendue à des entreprises cherchant à compenser leurs émissions de gaz à effet de serre.




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Nous avons récemment constaté que plus d’un tiers des parcelles de restauration constituaient un échec total. Aucune mangrove n’y avait survécu. Sur le reste des parcelles, les résultats variaient d’un taux de survie inférieur à 5 % à une réussite complète (100 %).

Le taux d’échec des arbres n’a pas été correctement pris en compte lors du calcul de la quantité de dioxyde de carbone qu’ils pouvaient capturer. Cela signifie que les bénéfices climatiques ont été surestimés.

Nos conclusions ne constituent pas un argument contre la restauration des mangroves – loin de là. Les mangroves restent l’un des outils naturels les plus efficaces pour lutter contre le changement climatique. Mais pour que les projets de carbone bleu jouent un rôle crédible dans l’action climatique, les affirmations relatives au carbone doivent être honnêtes, vérifiées de manière indépendante et fondées sur des données scientifiques solides.

Une conception défaillante dès le départ

Le projet initial était ambitieux : planter des millions de jeunes mangroves sur plus de 10 000 hectares. L’objectif était d’impliquer les communautés locales, de compenser les émissions de carbone d’entreprises polluantes situées ailleurs et de générer des revenus pendant des décennies sur le marché du carbone.

Mais, d’après notre connaissance des mangroves au Sénégal, le projet reposait sur une compréhension erronée de l’écologie. L’ONG Océanium a conçu ce projet, auquel ont également participé plusieurs entreprises françaises ainsi qu’un fonds d’investissement axé sur l’action climatique et le développement rural.

Le premier problème était que, pour garantir la replantation de 10 000 hectares, il fallait inclure des sites qui ne convenaient pas aux mangroves.

De nombreux plants de mangrove ont été plantés dans des vasières salées, qui ne conviennent pas à leur croissance, à moins d’être régulièrement inondées par les marées. De très grandes parcelles, pouvant atteindre 55 hectares, ont été plantées, trop loin des chenaux de marée.




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Certaines parcelles ont été plantées jusqu’à 9 km des zones de mangroves existantes. Ces sites présentaient des conditions écologiques différentes de celles des habitats naturels de mangrove. La replantation aurait dû commencer au plus près des mangroves existantes.

En conséquence, 36 % des parcelles de mangroves ont complètement échoué. Les 64 % restants comptaient au moins quelques mangroves survivantes, mais le taux de survie au sein de ces parcelles était faible. Au total, seuls 18,3 % à 20,5 % des mangroves plantées ont survécu sur l’ensemble de la zone du projet.

L’autre problème a été révélé lors d’une enquête antérieure : seuls 5 % des 4,4 millions de dollars destinés à rémunérer les communautés pour leur travail de plantation d’arbres avaient effectivement été versés. Les communautés ont également perdu des terres, qui ont été « accaparées » par le projet afin de faire de la place aux plantations.

Comment cela a affecté le projet de vente de crédits carbone

En 2020, l’organisme de certification Verra a approuvé un ensemble de crédits carbone issus de ce projet. Le suivi a été assuré par la société Agresta. Celle-ci a mesuré la hauteur moyenne des mangroves, environ 70 cm, et estimé que seulement 18 % des zones plantées avaient échoué.

Cette erreur s’explique par le fait que, bien qu’ils aient soigneusement mesuré un échantillon d’arbres et utilisé ces mesures pour calculer la quantité de carbone stockée par ces arbres, ils ont ensuite supposé que tous les arbres de l’ensemble de la zone du projet, d’une superficie de 10 000 hectares, avaient survécu et poussé. Comme de nombreux arbres sont morts ou n’ont jamais poussé, la quantité totale de carbone stockée dans les arbres a été surestimée.




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C’est pourquoi, lorsque nous avons analysé les mêmes zones à l’aide de données satellitaires, nous avons constaté un taux d’échec plus élevé intégré dans les estimations de stockage de carbone. Nous avons estimé un stockage de carbone bien inférieur : environ 11 000 tonnes dans les arbres et 65 000 tonnes dans les sols.

La différence entre ces estimations est d’environ 168 000 tonnes de dioxyde de carbone. Cela est important car les crédits carbone, souvent négociés de manière privée au début des projets, convertissent ces chiffres en valeur financière. Aux prix actuels du marché du carbone, cet écart pourrait représenter entre 2 et 7 millions de dollars américains.




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Il nous est apparu clairement que les crédits carbone avaient été calculés sur la base de 10 000 hectares complets de jeunes plants en croissance, alors que seul un petit nombre d’entre eux avait survécu. Cela a conduit à une surestimation du carbone stocké dans les arbres.

Quand les crédits carbone deviennent du carbone fantôme

Partout dans le monde, les entreprises polluantes cherchent des moyens de compenser le dioxyde de carbone qu’elles émettent, afin d’atteindre l’objectif mondial de zéro émission nette (zéro émission d’origine humaine) d’ici 2050. Les marchés du carbone connaissent une expansion rapide.

Les solutions fondées sur la nature, telles que la régénération forestière, revêtent une importance croissante. Mais ces projets doivent être crédibles. Cela ne peut se faire que grâce à un suivi écologique fiable. Si la quantité de carbone capturée par un projet est surestimée, les entreprises peuvent croire qu’elles compensent des émissions qui, en réalité, restent dans l’atmosphère.




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Les initiatives locales de restauration pourraient également perdre la confiance du public, même si elles présentent de réels avantages écologiques et sociaux.

À l’avenir, les institutions qui certifient les projets en vue de la vente de crédits carbone, ainsi que celles qui assurent leur suivi, devront prendre des mesures pour évaluer les taux d’échec. Dans le cas contraire, elles risquent de vendre du « carbone fantôme », qui ne présente aucun avantage ni pour les populations ni pour l’environnement.

Julien Andrieu bénéficie d’un financement du CNRS et l’ANR.

ref. Comment un grand projet de restauration de mangroves au Sénégal en est venu à vendre du « carbone fantôme » – https://theconversation.com/comment-un-grand-projet-de-restauration-de-mangroves-au-senegal-en-est-venu-a-vendre-du-carbone-fantome-285186

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