Source: The Conversation – in French – By Hugo Corten, Doctorant en sciences politiques, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Ce qu’il faut retenir :
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Abelardo de la Espriella, candidat anti-establishment, a créé la surprise au premier tour de l’élection présidentielle colombienne en devançant la gauche.
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Le bilan du président sortant Gustavo Petro est lourdement terni par l’échec de sa politique de « paix totale » (Paz Total).
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Face à celui qui promet la tronçonneuse économique et une politique ultrarépressive, son adversaire au second tour, Iván Cepeda, successeur désigné de Petro, joue la carte judiciaire.
Aux yeux des observateurs de la vie politique colombienne, un tel triomphe aurait sans doute paru relever d’une divagation fiévreuse : le 31 mai, à mesure que le précompte se précisait, la tendance se confirmait pourtant bel et bien. Le candidat d’ultradroite, Abelardo de la Espriella, n’était pas seulement en train de dépasser la droite traditionnelle, il était en train de l’écraser ; il n’allait pas seulement talonner la gauche unitaire, mais bien la devancer.
L’avocat pénaliste de 47 ans, autodénommé El Tigre (le Tigre), s’érige donc en grand vainqueur de ce premier tour, et en favori pour le second tour prévu le dimanche 21 juin face au candidat de la gauche, Iván Cepeda.
La surprise de la Espriella
Encore relativement peu connu du grand public il y a quelques mois, de la Espriella a réussi à attirer 43,74 % des suffrages. En deuxième position, Iván Cepeda, sénateur du Pacto Histórico et héritier du président actuel Gustavo Petro, en a obtenu 40,9 %. Un record pour un candidat de gauche au premier tour de l’élection présidentielle, mais une déception au regard de l’écart entre les ambitions affichées pendant la campagne et ses presque 675 000 voix de retard. En troisième position, la grande perdante de ce scrutin, Paloma Valencia, sénatrice du Centro Democrático (droite conservatrice), obtient seulement 6,92 % des suffrages, soit 1 639 685 voix.
Depuis le début de la campagne, la quasi-totalité des sondages donnait Iván Cepeda en tête. Derrière lui devait se jouer un coude-à-coude serré entre la vieille droite oligarchique incarnée par Valencia et la nouvelle droite anti-establishment (antisystème) – ou, du moins, se présentant comme telle. La réalité du vote a, une fois encore, dépassé la fiction des sondages.
La gauche trop triomphaliste ?
L’espoir parcourait les mouvements de gauche : l’élection pouvait être remportée dès le premier tour. Il faut dire que le mandat de Gustavo Petro a laissé quelques marqueurs forts pour son électorat : hausse du salaire minimum, protection accrue des travailleuses et travailleurs, extension de la couverture retraite, une réforme agraire enfin mise en marche.
Sur la scène internationale, la Colombie s’est par ailleurs constituée comme porte-voix de l’anti-impérialisme et des puissances écologiques du Sud global. Ainsi, il a inlassablement dénoncé la politique israélienne à Gaza, qu’il qualifie de génocide – à l’instar de nombreuses ONG israéliennes et internationales ainsi que de la Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU –, et rompu ses relations avec Israël. Il a également pris en charge l’organisation de la COP16 sur la biodiversité à Calí en 2024.
Toutefois, outre ces points de satisfaction, des scandales majeurs ont lourdement entaché ce premier mandat progressiste de l’histoire colombienne : corruption, dépassements de plafonds de campagne, détournements de fonds publics, abus de pouvoir, mais aussi une grave crise du système de santé.
L’échec le plus lourd, ou du moins le plus central dans la perspective présidentielle, se situe assurément sur le plan de la sécurité. L’approche de Paz Total prônée par Petro et Cepeda, qui consistait à négocier avec l’ensemble des groupes armés, n’a donné lieu à aucune démobilisation d’ampleur. Plus embarrassant encore, elle permit aux organisations criminelles d’étendre leur contrôle sur de vastes pans du territoire. Si le taux d’homicides ne s’en est pas vu affecté – il est resté stable –, les déplacements forcés, les enlèvements et les extorsions ont connu une nette recrudescence. Dans un pays où la sécurité et la corruption figurent parmi les premières places sur la liste des préoccupations de l’électorat, il faisait peu de doute que cet héritage sécuritaire pèserait lourd sur la candidature de Cepeda.
Il semble pourtant que le Pacto Histórico n’ait pas pris la juste mesure de la situation ; ni sur cet héritage, ni sur l’état réel de l’échiquier politique national. Car la coalition progressiste a actuellement prise sur moins du quart du Sénat, et moins du cinquième de la Chambre. Elle reste lourdement minoritaire, et donc dépendante de ses alliances avec les forces du centre et de la droite modérée. Or ses relations avec ces formations se sont âprement distendues ces trois dernières années. À cause de visions politiques divergentes, certes, mais aussi du fait de l’usure provoquée par les coups de sang du président Petro – dont le conseil des ministres télévisé de février 2025 a constitué le point d’acmé. Le Pacto Histórico s’est progressivement retrouvé isolé. Un isolement qui pourrait coûter cher à son candidat au second tour.
Virage à l’extrême pour la droite conservatrice
De son côté, la droite a connu ses propres tumultes internes. Après quatre années passées à l’écart des responsabilités, ses figures de proue se sont engagées dans une course à la surenchère sécuritaire, en dénonçant le laxisme – voire l’accointance – du gouvernement à l’égard des guérillas et des narcotrafiquants.
À l’issue d’une consultation interne – dont de la Espriella avait été exclu –, c’est Paloma Valencia, option déjà radicale, qui fut désignée candidate officielle de son camp. Petite-fille d’un ancien président (Guillermo León Valencia Muñoz, 1962-1966), sa candidature incarnait la continuité avec la main de fer de l’uribisme, (courant hégémonique de la droite depuis plus d’une vingtaine d’années, du nom d’Alvaro Uribe, président de 2002 à 2010), mais en une version modernisée : une femme était candidate, et son colistier, Juan Oviedo, était ouvertement homosexuel.
De la Espriella, lui, a joué la carte inverse : celle de l’outsider politique animé d’une virilité masculine exubérante. Durant sa campagne, le « Tigre » a multiplié les railleries contre la politique politicienne, les saillies homophobes, les insultes misogynes, les comportements harcelants, mais aussi les procès – plus d’une centaine – intentés à l’encontre des journalistes trop peu conciliants à son goût.
Il s’est parallèlement engagé à « étriper la gauche » et à envoyer ses opposants politiques dans les geôles états-uniennes. C’est donc cette option-là, l’ultradroite virile anti-establishment, qui a devancé de près de 37 % la droite conservatrice d’appareil.
Recompositions et dynamiques politiques de l’entre-deux-tours
Iván Cepeda et Abelardo de la Espriella représentent donc deux profils opposés, tant sur le fond que sur la forme, tant par leur histoire que par leurs propositions. D’un côté, un tempérament stoïque, mesuré, entré dans la vie publique après l’assassinat en 1994 de son père, le sénateur communiste Manuel Cepeda, par des paramilitaires d’extrême droite (groupes armés privés ayant mené une campagne systématique d’extermination visant les militants de gauche dans les années 1980 et 1990). Iván Cepeda s’est ensuite engagé dans une carrière au Congrès comme porte-voix des victimes de crimes d’État. De l’autre, un tempérament histrionique, impulsif, tapageur, ayant fait fortune comme avocat de paramilitaires, de leurs alliés politiques et de plusieurs figures de la criminalité économique.
L’un promet la poursuite de programmes sociaux et de négociations avec les groupes armés, l’autre des allègements des impôts pour les entreprises, une baisse de 40 % des dépenses de l’État, la construction de dix mégaprisons et la prise de contrôle sur la totalité du territoire national dans les 100 jours suivant son entrée à la Casa de Nariño.
La dynamique de report de voix entre ces adversaires est, a priori, favorable à de la Espriella. Sans grande surprise, la perdante Paloma Valencia a appelé à voter pour ce dernier. Un appel relayé au niveau régional par ses alliés du continent : Donald Trump aux États-Unis, Javier Milei en Argentine, Nayib Bukele au Salvador, ou encore Daniel Noboa en Équateur.
Entre cette option ultradroitière et l’option sociale-démocrate de Cepeda, les forces du centre et du centre droit ont, comme ailleurs et souvent, quelques difficultés à s’orienter. Sergio Fajardo par exemple, arrivé en quatrième position après avoir recueilli plus d’un million de voix, a explicitement exclu toute adhésion à ces « deux extrêmes ». Toutefois, un accord avec quelques figures importantes du centre a été conclu ce mardi à Bogota.
À quelques jours du scrutin, aucun débat n’a encore eu lieu. De la Espriella poursuit ses provocations et ses insultes, et multiplie les visuels produits par IA le mettant en scène comme sauveur de la nation. Cepeda a quant à lui opté pour une méthode distincte, bien qu’offensive également. Le 11 juin, il a déposé une plainte auprès des autorités compétentes à l’encontre de la Espriella pour crimes contre l’humanité, association de malfaiteurs aggravée, financement du terrorisme et enrichissement illicite – toutes accusations fondées sur la proximité du candidat avec les paramilitaires.
Le premier mise sur l’hostilité à l’égard du pétrisme en agitant le chiffon rouge du « castro-chavisme » ; le second parie sur la prise de conscience du caractère scabreux, voire mafieux, de son adversaire pour mobiliser parmi les abstentionnistes, mais aussi pour rediriger une partie de l’électorat en sa faveur.
Or, à ce jeu-là, il n’est pas certain que la gauche l’emporte. Car comme le résultat du premier tour l’a confirmé, la haine, le mépris, les insultes et les agressions ne sont pas, en eux-mêmes, des repoussoirs. Dans un contexte de montée en tension sécuritaire, bien dirigés et bien investis, ces éléments s’avèrent au contraire capables de générer des rentes électorales considérables – plus importantes semble-t-il que l’amélioration des conditions matérielles d’existence. Reste à savoir si cette dynamique suffira à porter celui qui promet la tronçonneuse de Milei et des paramilitaires jusqu’à la Casa de Nariño, ou si le second tour marquera au contraire la constitution tardive d’un front uni face à l’ultradroite.
Hugo Corten a reçu des financements du Fonds de la Recherche Scientifique (FNRS)
– ref. La Colombie va-t-elle basculer à l’ultradroite ? – https://theconversation.com/la-colombie-va-t-elle-basculer-a-lultradroite-285493
