Source: The Conversation – in French – By Remi Valter, Médecin de santé publique et addictologue, Inserm; Nantes Université
Profiter des situations de la vie courante pour faire de la prévention en santé – quand on se rend dans une structure sociale, à la pharmacie, chez son médecin généraliste – plutôt que de ne la faire reposer que sur de grandes campagnes d’information qui alertent sur les risques de cancers, maladies cardiovasculaires, maladies infectieuses… C’est ce que prône la démarche « Making Every Contact Count » (que l’on pourrait traduire par « Profiter de chaque interaction »), développée au Royaume-Uni.
À certains moments de l’année ou de la vie – un anniversaire, un retour de vacances, un 1er janvier –, les bonnes résolutions fusent : arrêter de fumer, perdre du poids, se remettre au sport. Des moments où l’on se dit : « il faudrait peut-être changer quelque chose ». Mais souvent, la motivation initiale s’érode en quelques semaines, jusqu’à ce que ces bonnes intentions rejoignent le cimetière des résolutions oubliées.
Ce décalage entre nos intentions et nos comportements révèle une vérité inconfortable : changer nos modes de vie ne relève pas que de la simple volonté individuelle. Et si la solution ne résidait pas dans ces grands moments de décision, mais dans des milliers de micro-interactions du quotidien ?
Une prévention en santé encore trop limitée
En France, quand on parle de prévention, on pense spontanément vaccination et dépistage. Ces actions sont essentielles, mais elles ne représentent qu’une partie de ce qui détermine notre santé. Ce ne sont pas seulement les maladies qui nous rendent malades, mais aussi notre environnement et nos habitudes du quotidien : ce que nous mangeons, notre niveau d’activité physique, nos consommations.
Les données du Global Burden of Disease sont sans appel : les facteurs comportementaux – alimentation, activité physique, tabac, alcool – représentent une part majeure du fardeau mondial de morbidité. En France, leur poids est aussi économique : le coût social du tabac est estimé à environ 156 milliards d’euros par an, et celui de l’alcool à près de 100 milliards.
Pourtant, la prévention reste encore largement présentée comme une affaire de responsabilité individuelle, alors que nos comportements sont profondément façonnés par nos environnements. Les lieux où nous vivons, travaillons, faisons nos courses, nous déplaçons influencent nos choix bien plus que notre seule volonté : offre alimentaire, aménagement urbain, politiques de prix, régulation de la publicité.
En pratique, la prévention est régulièrement affichée comme une priorité. Mais les rapports récents de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), de la Cour des comptes ou encore du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance maladie dressent un constat récurrent : elle reste sous-financée, fragmentée et insuffisamment intégrée aux pratiques. Autrement dit, une ambition largement partagée… mais encore peu transformante.
Faire de chaque contact une opportunité
Dès 1986, la Charte d’Ottawa rappelait une évidence souvent oubliée : la santé ne dépend pas uniquement des choix individuels. Elle est aussi le produit des environnements dans lesquels nous vivons, des politiques publiques qui structurent nos sociétés. Parmi ses cinq axes d’action, l’un invite à réorienter les services de santé vers la prévention – c’est précisément là que s’inscrit la démarche MECC, « Making Every Contact Count » (que l’on pourrait traduire par « Profiter de chaque interaction »), développée au Royaume-Uni.
Concrètement, cette démarche repose sur la formation de professionnels déjà en contact avec la population afin qu’ils puissent engager, lorsque cela est pertinent, des conversations brèves autour de la santé et orienter vers des ressources adaptées.
Elle cible un large éventail de déterminants : tabac, alimentation, activité physique, alcool, santé mentale et bien-être. Elle concerne aujourd’hui un large éventail d’acteurs tels que – agents des collectivités territoriales, infirmiers, intervenants associatifs, kinésithérapeutes, médecins, pharmaciens et travailleurs sociaux – et s’applique dans des structures variées, telles que les associations, les hôpitaux, les pharmacies, les services sociaux ou les structures de soins primaires.
En pratique, elle se traduit par des formations aux interventions brèves, des outils d’aide à la conversation, des annuaires de ressources locales et parfois l’intégration de questions de prévention dans les logiciels métiers. Si les professionnels reconnaissent largement la valeur de l’approche, la mise en œuvre reste variable selon les organisations et une standardisation de la formation est souvent identifiée comme un levier essentiel.
L’objectif n’est pas de transformer chaque professionnel en expert de la prévention, mais de lui permettre de repérer les occasions favorables et d’engager un dialogue adapté à la situation de chacun, dans une logique également promue par les travaux de l’Organisation mondiale de la santé sur les interventions brèves.
L’idée est simple : faire de chaque interaction un levier potentiel de santé. Concrètement, cela peut prendre des formes multiples comme :
– à la pharmacie : « Est-ce que vous arrivez à marcher un peu dans la semaine ? » ;
– en consultation : « Et le tabac, vous en êtes où en ce moment ? » ;
– à l’accueil d’une structure sociale : « Vous arrivez à dormir correctement ces temps-ci ? ».
Il ne s’agit pas d’ajouter du temps, mais de changer de posture. Une question bienveillante, une remarque adaptée peuvent suffire à ouvrir un dialogue, à amorcer une réflexion, voire une orientation.
Les synthèses de la littérature scientifique suggèrent que ces interventions brèves peuvent augmenter l’activité physique, améliorer certains comportements alimentaires et contribuer à réduire les consommations d’alcool ou de tabac.
Parler bénéfices plutôt que risques
Longtemps, la prévention a parlé le langage du risque : risque cardiovasculaire, risque de cancer, risque d’infection. Mais cette approche atteint vite ses limites. Nous ne sommes pas des décideurs parfaitement rationnels : nous privilégions le présent, avons du mal à modifier nos routines, et sommes fortement influencés par notre entourage.
Mettre en avant des bénéfices immédiats s’avère souvent bien plus efficace que d’évoquer des risques lointains. Mais plus encore, l’enjeu est de partir de ce qui compte pour la personne : mieux dormir, avoir plus d’énergie, être plus disponible pour ses proches. Ce sont ces ressorts-là – propres à chacun – qu’une conversation bien conduite peut faire émerger, bien plus qu’un message de prévention standardisé.
Certains moments – un anniversaire, un symptôme, un changement de traitement – sont particulièrement propices à ces conversations : les Anglo-Saxons parlent de teachable moments (que l’on pourrait traduire par des « moments propices à l’apprentissage »), ces instants où la personne est plus réceptive qu’à l’ordinaire.
Le paradoxe de Rose : petits changements, grand impact
Dans les années 1980, l’épidémiologiste Geoffrey Rose formulait une idée puissante : dans une population, ce ne sont pas forcément les personnes les plus à risque qui contribuent le plus au nombre total de malades. Ce sont souvent les personnes à risque modéré – moins exposées individuellement, mais bien plus nombreuses – qui, collectivement, représentent la part la plus importante des cas. Autrement dit, de petits changements chez beaucoup de gens ont un impact bien plus important que de grands changements chez quelques individus à haut risque.
C’est la logique même de MECC « Making Every Contact Count » (« Profiter de chaque interaction ») : des micro-interventions, répétées et diffusées largement, qui déplacent progressivement le niveau de santé d’une population tout entière. L’effet des interventions brèves sur chaque individu peut sembler modeste – mais multiplié par des milliers de contacts quotidiens, l’impact devient massif.
Et si la prévention devenait l’affaire de tous ?
Cette approche invite aussi à repenser qui fait de la prévention. Les opportunités de contact avec la population dépassent largement le cadre des consultations médicales. À l’image des gestes de premiers secours ou des formations aux premiers secours en santé mentale, on peut imaginer une prévention portée par un ensemble large : professionnels de la santé bien sûr, mais aussi acteurs du social, de l’éducation, du sport, du monde du travail.
Dans un système de santé sous tension, cette approche peut sembler difficile à mettre en œuvre. Mais elle ne repose pas sur du temps supplémentaire – elle repose sur une posture différente. Des outils simples, comme les 5A pour « Ask, Advise, Assess, Assist, Arrange » (que l’on pourrait traduire par « Poser des questions, conseiller, évaluer, aider/soutenir, organiser »), proposent un cadre pour engager ces conversations : interroger sur les habitudes de santé, informer sans imposer, évaluer la motivation de la personne, l’accompagner dans ses premiers pas et orienter, si besoin, vers des ressources adaptées. Ces étapes ne supposent pas une consultation spécifique – elles peuvent s’inscrire dans quelques échanges d’un rendez-vous ordinaire.
Du système aux pratiques : le défi français
Cette vision interroge profondément notre manière de penser la prévention. D’un côté, une approche centrée sur des programmes, des campagnes, des dispositifs. De l’autre, une approche intégrée, diffuse, ancrée dans les interactions quotidiennes. Les deux ne s’opposent pas. Elles se complètent.
La démarche MECC « Making Every Contact Count » (« Profiter de chaque interaction ») ne dispense pas d’agir sur les déterminants structurels – environnement, alimentation, aménagement urbain, conditions de travail, politiques fiscales… Elle permet d’agir maintenant, à l’échelle de chaque rencontre.
La prévention ne se décrète pas, elle se pratique. Et si plutôt que d’attendre la prochaine bonne résolution ou le prochain 1er janvier, nous apprenions à la voir aussi dans les moments ordinaires où chaque interaction devient une opportunité ?
Remi Valter est membre de la Société francophone de tabacologie.
– ref. Visite à la pharmacie, dans une structure sociale, chez le généraliste… profiter des interactions du quotidien pour faire de la prévention en santé – https://theconversation.com/visite-a-la-pharmacie-dans-une-structure-sociale-chez-le-generaliste-profiter-des-interactions-du-quotidien-pour-faire-de-la-prevention-en-sante-283326
