Source: The Conversation – France in French (3) – By Arnaud Natal, Chercheur indépendant en économie au sein du laboratoire Bordeaux Sciences Économiques (BSE), Université de Bordeaux; Institut français de Pondichéry
L’endettement des ménages est surtout évoqué à travers le prisme du pouvoir d’achat, du paiement fractionné ou du surendettement, mais il reste rarement analysé comme un phénomène social massif et structurel. Une recherche récente s’efforce de quantifier cette « dette du quotidien » à l’échelle mondiale. Il en ressort que plus de 2,5 milliards de personnes s’endettent pour faire face à leurs dépenses courantes. Une réalité sous-estimée, aussi bien dans les pays du Nord (où l’endettement prend des formes variées : découverts, paiements fractionnés, retards de factures) que dans ceux du Sud (où dominent les emprunts informels).
L’endettement des ménages apparaît régulièrement dans les débats sur le pouvoir d’achat, le paiement fractionné ou le surendettement, mais reste rarement analysé comme un phénomène social massif et structurel. Or pour une part croissante de la population, emprunter n’est plus exceptionnel. C’est devenu une condition ordinaire d’existence — pour payer le loyer, l’alimentation, les soins, les transports ou les factures.
Cette « dette du quotidien », ou « dette de survie », constitue un reflet des transformations contemporaines. Depuis plusieurs décennies, dans de nombreux pays, les revenus stagnent et se précarisent sous l’effet de la multiplication des emplois instables (contrats temporaires, travail informel, plates-formes numériques ou horaires variables) tandis que le coût de l’alimentation, du logement, de la santé et de l’éducation ne cesse d’augmenter. Parallèlement, les systèmes de protection sociale se fragilisent et prennent de moins en moins en charge certains besoins essentiels.
Dans ce contexte, le crédit compense de plus en plus ce que les revenus et les dispositifs publics ne couvrent plus. La dette n’est plus seulement un outil permettant d’investir ou de faire face à un accident ponctuel ; elle devient une manière de boucler les fins de mois. Ce déplacement est central : une part croissante de la finance ne sert plus à soutenir des investissements, mais à assurer la reproduction sociale des ménages. Dans de nombreux contextes, cette gestion quotidienne de la dette repose largement sur les femmes, chargées de maintenir l’équilibre des budgets domestiques malgré l’insuffisance des revenus.
Plus de 2,5 milliards de personnes s’endettent pour vivre
Dans une recherche récente, nous avons cherché à estimer combien de personnes dans le monde s’endettent pour couvrir leurs besoins essentiels. L’exercice est difficile : il n’existe aujourd’hui aucune statistique mondiale harmonisée permettant de mesurer directement cette forme d’endettement. Les données disponibles se concentrent surtout sur les montants globaux de dette ou les crédits bancaires classiques, mais saisissent mal les découverts, les retards de paiement, les crédits renouvelables ou les emprunts informels. Nous avons donc croisé trois grands indicateurs : les taux de pauvreté, l’absence de protection sociale et le recours observé à des formes de dette informelles ou destinées à des dépenses courantes.
Selon l’indicateur retenu, les estimations varient entre un quart et plus de 40 % de la population mondiale. Notre estimation fondée directement sur les données de dette aboutit à un résultat intermédiaire : environ un tiers de la population mondiale, soit plus de 2,5 milliards de personnes, s’endette pour faire face aux dépenses courantes. Cette dette ne sert pas à investir, acheter un logement ou créer une entreprise. Elle sert d’abord à vivre : payer l’alimentation, les dépenses de santé, les frais scolaires, les loyers ou, parfois, rembourser d’autres dettes.
Un autre enseignement de notre travail est que l’endettement ne concerne pas seulement les ménages les plus pauvres. Une grande partie des personnes concernées se situent au-dessus des seuils de pauvreté officiels. Elles travaillent souvent, disposent parfois d’un revenu stable, mais insuffisant pour absorber les hausses de prix, les dépenses imprévues ou les périodes d’instabilité professionnelle.
Les écarts régionaux restent importants. Les taux de pauvreté et l’absence de protection sociale sont nettement plus élevés dans les pays du Sud global, ce qui signale une exposition structurelle plus forte à l’endettement de survie. En revanche, l’écart Nord-Sud est beaucoup moins marqué lorsque l’on observe directement les données de dette : nos estimations aboutissent à environ un tiers de la population dans les deux ensembles. Ce rapprochement doit toutefois être interprété avec prudence car une partie importante des dettes du quotidien échappe encore aux statistiques : notre estimation reste donc minimaliste.
Une réalité largement sous-estimée
En France, le recours aux crédits à la consommation classiques a plutôt diminué ces dernières années. Mais cela ne signifie pas nécessairement que la situation financière des ménages s’est améliorée. En effet, dans les pays du Nord global, l’endettement prend souvent des formes dispersées et difficiles à mesurer : retards de paiement, crédits liés aux cartes bancaires ou achats fractionnés. Le Royaume-Uni illustre cette transformation. Avec la crise du coût de la vie, les retards de paiement des factures d’énergie ont fortement augmenté. Une partie des ménages utilise désormais les cartes de crédit ou les découverts comme outils permanents de gestion budgétaire. Aux États-Unis, les enquêtes montrent également une forte dépendance au crédit renouvelable : près de la moitié des ménages détiennent des dettes de cartes de crédit, souvent utilisées pour couvrir des dépenses ordinaires comme l’alimentation, les soins ou l’essence.
Dans les pays du Sud global, une grande partie des emprunts échappe également aux enquêtes officielles : dettes auprès de proches, commerçants, employeurs ou prêteurs informels. Cette sous-estimation peut être considérable. Par exemple, en Inde du Sud, où les prêts informels et la microfinance dominent, les données nationales indiquent qu’environ 37 % des ménages ruraux du Tamil Nadu étaient endettés en 2019, alors qu’une enquête longitudinale régionale montre que plus de 90 % des ménages s’endettent pour couvrir des dépenses courantes ou rembourser d’autres dettes. Même si les formes d’endettement varient fortement d’un pays à l’autre, la fragilité des ménages apparaît partout et prend parfois des proportions dramatiques. Au Brésil, 40 % des adultes sont fichés pour défaut de paiement.
Les instruments diffèrent, mais les mécanismes se ressemblent : revenus insuffisants, instabilité économique, hausse du coût de la vie et protection sociale défaillante conduisent les ménages à utiliser le crédit comme amortisseur permanent.
Cette invisibilisation pose un problème majeur car les conséquences économiques, sociales et politiques de cette expansion du crédit restent largement sous-estimées : réduction des dépenses alimentaires ; dégradation de la santé, y compris mentale, suicides ; pertes d’actifs ; migration contrainte ; exploitation sexuelle. Elle a aussi un coût financier considérable : les remboursements des intérêts de la dette absorbent environ 30 % des revenus dans certaines enquêtes au Tamil Nadu, 10 % au Brésil et 9 % aux États-Unis.
Mieux mesurer la dette du quotidien est un enjeu politique
Depuis plusieurs décennies, les organisations internationales présentent l’accès au crédit comme un levier de lutte contre la pauvreté et d’inclusion financière, malgré des alertes croissantes sur les effets de l’endettement chronique.
Des chercheurs et organisations interpellent aujourd’hui la Société financière internationale de la Banque mondiale sur les conséquences dramatiques d’une expansion incontrôlée du crédit aux ménages de milieux populaires.
Cet appel invite surtout à regarder en face une réalité longtemps occultée : dans de nombreux pays du Sud comme du Nord, la dette est devenue un mécanisme ordinaire de prise en charge de la reproduction sociale. La mesurer ne consiste donc pas seulement à mieux comprendre les finances des ménages. C’est aussi reconnaître ce que la dette compense désormais silencieusement : des revenus insuffisants et des protections sociales de plus en plus fragiles.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Un tiers de l’humanité doit s’endetter pour vivre – https://theconversation.com/un-tiers-de-lhumanite-doit-sendetter-pour-vivre-284126
