Source: The Conversation – France (in French) – By Rodney Coates, Professor of Critical Race and Ethnic Studies, Miami University
Contraction des mots « June » (juin) et « nineteenth » (dix-neuvième), le Juneteenth, qui marque l’émancipation des esclaves aux États-Unis, est devenu un jour férié en 2021. L’histoire de cette fête nationale nous rappelle que des lois très répandues dans le Sud interdisaient aux esclaves le droit à l’éducation et que le combat pour la liberté va de pair avec l’accès au savoir.
L’abolitionniste et écrivain Frederick Douglass (v.1818-1895) est connu pour de nombreuses raisons, mais l’une des plus importantes est sans doute sa conception du lien entre l’éducation et l’esclavage. Douglass, lui-même, est né esclave dans le Maryland, sur la côte Est.
Dans son autobiographie de 1845, il a raconté comment l’une de ses propriétaires, Mme Auld, avait commencé à lui apprendre à lire lorsqu’il était enfant. Le mari de Mme Auld lui avait ordonné de cesser de donner des cours à Douglass.
« C’est précisément à ce stade de mon apprentissage que M. Auld découvrit ce qui se passait et interdit aussitôt à Mme Auld de continuer à m’instruire, lui disant, entre autres, qu’il était illégal, mais aussi dangereux, d’apprendre à lire à un esclave », écrit Douglass.
« Pour reprendre ses propres mots, il a ajouté : “Si tu donnes le doigt à un nègre, il prendra le bras. Un nègre ne doit rien savoir d’autre que d’obéir à son maître.” »
Le 31 janvier 1865, le Congrès a adopté le 13ᵉ amendement, abolissant ainsi l’esclavage. Ce n’est que le 19 juin 1865 que la nouvelle de cet amendement est parvenue aux personnes asservies de Galveston, au Texas, marquant ainsi l’origine de la fête du « Juneteenth ».
L’administration Biden a déclaré le « Juneteenth » jour férié fédéral en 2021. Aujourd’hui, cette date du 19-Juin commémore la fin de l’esclavage aux États-Unis. Mais l’histoire des personnes autrefois réduites en esclavage a continué à s’écrire de manière complexe bien après le Juneteenth, notamment en ce qui concerne leur parcours scolaire.
Le Juneteenth a clairement montré que la liberté ne s’arrêtait pas lorsque cesse l’aliénation physique, mais supposait aussi la fin de l’esclavage mental, puisque des lois interdisaient aux personnes asservies d’accéder à l’éducation dans les États du Sud.
Rendre la formation illégale
En 1739, la révolte des esclaves de Stono a eu lieu en Caroline du Sud. Craignant que des esclaves alphabétisés ne complotent de futures révoltes, la Caroline du Sud a adopté en 1740 une loi anti-alphabétisation interdisant d’enseigner la lecture aux esclaves.
La plupart des États du Sud lui ont rapidement emboîté le pas en adoptant leurs propres lois anti-alphabétisation entre 1740 et 1834, dans l’espoir d’empêcher toute nouvelle rébellion d’esclaves. Ces lois s’appliquaient aussi bien aux Noirs esclaves qu’aux Noirs libres.
Malgré ces lois, des milliers d’esclaves ont tout de même appris à lire et à écrire dans le Sud d’avant la guerre de Sécession. L’alphabétisation était un moyen d’accéder à la liberté.
Entre-temps, la première école libre africaine destinée aux enfants noirs a été fondée à New York en 1787. Cette école, qui ne comptait qu’une seule salle de classe, a accueilli à ses débuts 40 élèves, dont la plupart avaient des parents qui avaient été esclaves. Six autres écoles similaires ont été créées grâce à des fonds publics avant 1824.
Juneteenth et le chemin vers la liberté
Le Juneteenth revêt une histoire complexe qui témoigne de la foi et de la résilience des anciens esclaves, mais aussi de la haine et de la résistance à l’égard de ces personnes qui ont accédé à la liberté.
Cela nous rappelle également que la véritable liberté doit inclure le droit à l’éducation.
En 1865, les anciens esclaves ont réagi de diverses manières à leur liberté retrouvée, passant de la gratitude et la joie au désespoir et au sentiment de perte.
De nombreuses personnes anciennement asservies ont décidé de quitter les plantations et les États du Sud pour retrouver les membres de leur famille et les communautés dont l’esclavage les avait séparés.
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D’autres ont choisi de rester là où elles avaient été réduites en esclavage, cherchant à vivre leur liberté dans un environnement familier. En définitive, la grande majorité des personnes affranchies est restée dans le Sud.
Quels que soient leurs choix, les quelque 4 millions d’anciens esclaves ont mis les États-Unis au défi de reconnaître leur affranchissement et de les accueillir comme des égaux.
Sans relâche, ils se sont efforcés de s’affirmer en tant que citoyens libres au sein de la nation. L’un des principaux objectifs de ces personnes récemment affranchies était d’accéder à l’éducation.
Apprendre à lire, à écrire et bien plus encore
Après la guerre de Sécession, les personnes nouvellement affranchies se rassemblaient dans des églises, des maisons, des caves, des remises, des lieux de culte et même à l’ombre des arbres, dans les champs où elles cultivaient la terre pour apprendre à lire et à écrire. Elles acquéraient également des compétences professionnelles de base, telles que la capacité à lire et à comprendre les contrats de travail.
Bon nombre des enseignants n’avaient suivi aucune formation officielle, et certains d’entre eux étaient des personnes noires de la région qui avaient appris à lire par elles-mêmes.
Parmi les autres éducateurs figuraient des enseignants blancs originaires du Sud et du Nord, envoyés par des églises et des associations caritatives.
Des associations caritatives et des organisations religieuses du Nord, notamment l’American Missionary Association et la National Freedman’s Relief Association, finançaient parfois ces écoles gratuites destinées aux anciens esclaves noirs.
Cependant, la majeure partie des fonds destinés à financer ces écoles provenait des Américains récemment affranchis, qui prenaient en charge eux-mêmes les frais de scolarité de leurs enfants.
Alors qu’environ 90 % de la population noire des États du Sud était analphabète en 1865, ce pourcentage est tombé à 70 % en 1880.
Parcours dans l’enseignement supérieur
Les Noirs récemment affranchis ont également commencé à disposer de davantage de possibilités d’accès à l’enseignement supérieur.
Le premier établissement d’enseignement supérieur historiquement fréquenté par des personnes noires, l’université de Cheyney, a été fondé en Pennsylvanie en 1837, bien avant la guerre de Sécession. Au total, quatre établissements de ce type avaient vu le jour à la fin de la guerre de Sécession, en 1865.
C’est à ce moment-là que la véritable libération a commencé, alors qu’un nombre croissant d’établissements offraient la liberté académique aux Afro-Américains, qui, sans cela, n’auraient pas pu fréquenter la plupart des universités.
Au cours des quinze années qui ont suivi la guerre de Sécession, 59 établissements au total avaient ouvert leurs portes aux étudiants noirs.
En 1867, en vertu d’une loi du Congrès, l’université Howard a été fondée à Washington, D. C. Elle proposait non seulement des cours fondamentaux, mais aussi des formations en droit, en médecine, en sciences de l’éducation et en pharmacie.
Une promesse qui passe par l’éducation
Une toute nouvelle série de défis et d’opportunités attendait les Afro-Américains anciennement réduits en esclavage qui cherchaient la liberté vers le Nord. La plupart d’entre eux sont arrivés dans des villes, telles que Chicago et New York, où ils ont rencontré un certain soutien, mais ont également été confrontés à la discrimination raciale et à la pauvreté.
Leurs vies étaient constamment empreintes d’hostilité, tant sur le plan juridique que racial.
L’éducation figurait parmi les principales priorités des personnes libres, qui cherchaient à acquérir de nouvelles compétences et à progresser dans la vie. Elles apprenaient non seulement les bases de la lecture et du calcul, mais aussi des compétences professionnelles, les devoirs civiques et des connaissances approfondies dans des domaines professionnels, tels que le droit, la médecine, la pharmacie et l’enseignement.
En fin de compte, le « Juneteenth » offrit une promesse de liberté, mais l’éducation était indispensable pour la concrétiser.
Rodney Coates ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. « Juneteenth Independence Day » : le long combat des Afro-Américains pour l’accès à l’éducation après l’abolition de l’esclavage – https://theconversation.com/juneteenth-independence-day-le-long-combat-des-afro-americains-pour-lacces-a-leducation-apres-labolition-de-lesclavage-285961
