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Haïti : former une génération contre la corruption

Haïti : former une génération contre la corruption

Source: United Nations – in French 2
Headline: Haïti : former une génération contre la corruption
16 juillet 2026
Par Jérôme Bernard
Droit et prévention du crime

Comment faire reculer la corruption dans un pays confronté à l’insécurité et à l’impunité ? En Haïti, le gouvernement et les Nations Unies font le pari de la jeunesse.

Dans ce pays des Caraïbes en proie à une profonde crise sécuritaire, la corruption alimente la criminalité organisée et fragilise davantage les institutions.
Selon le dernier rapport trimestriel du Secrétaire général de l’ONU, elle se manifeste notamment par le blanchiment d’argent, la criminalité financière, le trafic illicite d’armes et de munitions, le financement de groupes armés, ainsi que par la collusion entre responsables politiques, milieux d’affaires et gangs.
Le rapport pointe également l’opacité des marchés publics, notamment dans les secteurs de la sécurité, des douanes, de l’immigration et de l’administration pénitentiaire, ainsi qu’une impunité persistante qui favorise la corruption et le développement des réseaux criminels.
Apprendre à choisir l’intégrité
L’an dernier, soixante étudiants et jeunes responsables de la société civile, sélectionnés parmi 180 candidats, ont participé à la première « École d’été sur la lutte contre la corruption », organisée par l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) avec l’appui de l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Pendant une semaine, ils ont suivi des conférences, participé à des ateliers interactifs et pris part à des exercices pratiques pour apprendre à reconnaître, prévenir et dénoncer les actes de corruption.
À travers des mises en situation inspirées de cas réels, les participants ont été confrontés à des dilemmes éthiques et invités à décider s’ils devaient signaler des faits de corruption selon le rôle qui leur était attribué. Ils ont également simulé une dénonciation en appelant le numéro officiel de l’ULCC (5656), afin de se familiariser avec les mécanismes de signalement.
© Courtesy of ULCC/ONUDC Des participants à l’Ecole d’été sur la lutte contre la corruption Port-au-Prince, font des exercices pratiques.
Dilemmes éthiques
Pour Adamson Junior Lavéus, l’expérience a été révélatrice.
« Cette activité m’a permis, en tant que citoyen, de comprendre le phénomène de la corruption à travers ses différentes manifestations : extorsion, enrichissement illicite, détournement de biens publics, versement de pots-de-vin, entre autres », raconte-t-il dans un témoignage recueilli par l’ONUDC.
Au-delà des connaissances acquises, il dit avoir pris conscience du rôle que chacun peut jouer. « L’éducation des citoyens est essentielle. Elle contribue à l’autonomisation de la société haïtienne et nous permet de bâtir nos fondations sur des valeurs morales. »
Grâce aux bons résultats, une nouvelle Ecole d’été est organisée cette année. En quelques jours, des centaines de personnes se sont inscrites.
Mobiliser les jeunes
Pour Adrian Banu, conseiller anti-corruption de l’ONUDC en Haïti, cette Ecole d’été représente bien plus qu’une simple formation. Dans un pays où plus de la moitié de la population a moins de 25 ans, elle constitue un investissement dans la génération qui sera appelée à reconstruire les institutions publiques.
« Ce n’est pas un travail qui donnera un impact dans un an ou deux ans », souligne-t-il dans un entretien avec ONU Info alors qu’il se trouvait à New York. « C’est un travail qui va se voir peut-être dans 20 ans, mais c’est un travail qui peut vraiment changer d’une manière profonde la société. »
Cette initiative s’inscrit dans une stratégie plus large de prévention. Avec l’appui de l’ONUDC, une cinquantaine de « clubs d’intégrité » ont déjà été créés dans des établissements scolaires à travers le pays. Les élèves y participent à des activités de sensibilisation, notamment des jeux de rôle et de courtes pièces de théâtre illustrant les mécanismes de la corruption et l’importance de la responsabilité citoyenne. « Les jeunes développent ainsi une véritable culture de l’intégrité », souligne M. Banu.
Ecouter notre entretien avec Adrian Banu :

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Deux pôles judiciaires spécialisés
Cette stratégie passe également par un renforcement de la justice. Fin mai, avec l’appui des Nations Unies, les autorités haïtiennes ont inauguré deux pôles judiciaires spécialisés : l’un consacré à la criminalité financière et à la corruption, l’autre aux crimes de masse, notamment les violences sexuelles. Vingt-cinq magistrats spécialement formés ont été nommés pour traiter ces affaires complexes.
« Ce qui peut changer en matière d’impunité en Haïti, c’est la création d’un système », explique Adrian Banu. « Les pôles judiciaires ne sont pas une solution magique, mais une solution dans le cadre d’un système plus élargi. »
Selon lui, les résultats commencent déjà à se faire sentir. Grâce à une meilleure coopération entre les institutions, l’Unité de lutte contre la corruption a transmis 68 rapports d’enquête à la justice au cours des quatre à cinq dernières années, soit davantage que durant les dix-sept années précédentes réunies.
L’ONUDC travaille également à renforcer la protection des magistrats, des témoins et des lanceurs d’alerte, dans un contexte où la violence des gangs complique considérablement les enquêtes.
L’agence onusienne soutient l’élaboration d’un cadre législatif destiné à mieux protéger les personnes qui fournissent des informations sur des actes de corruption. « Quand j’avais quelqu’un devant moi qui voulait dénoncer, la première question était : comment pouvez-vous me protéger si je vous partage quelque chose de sensible ? », se souvient Adrian Banu, ancien enquêteur de police en Roumanie.
La sécurité des magistrats est également une préoccupation constante. Des mesures sont envisagées, notamment la sécurisation des bâtiments judiciaires et l’acquisition d’équipements adaptés, même si aucune protection ne peut offrir une garantie totale dans le contexte actuel.
© Courtesy of ULCC/ONUDC Adrian Banu, conseiller anticorruption de l’ONUDC, à l’Ecole d’été sur la lutte contre la corruption à Port-au-Prince.
Le progrès est possible
Pour le responsable de l’ONUDC, la lutte contre la corruption est avant tout un travail de longue haleine. Les jeunes formés aujourd’hui pourraient demain devenir les principaux artisans d’institutions plus transparentes et plus intègres.
Fort de plus de treize années d’expérience dans la lutte contre la corruption, il cite l’exemple de la Roumanie, son pays d’origine. « Il y a 30 ans, la corruption y était beaucoup plus présente », affirme M. Banu. Aujourd’hui, même si des défis subsistent, le système est devenu « fonctionnel ». Une évolution qui nourrit son optimisme pour Haïti. « Le progrès, je dirais qu’il est possible, même en Haïti. 

MIL OSI