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Manosphère : anatomie d’une galaxie antiféministe en pleine évolution

Manosphère : anatomie d’une galaxie antiféministe en pleine évolution

Source: The Conversation – in French – By Marie Serisier, Doctorante en humanités numériques et études de genre, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Fin juin, un rapport du Sénat alertait sur une offensive masculiniste en France, deux jours après un attentat à caractère sexiste à Montréal. Le masculinisme, mouvement réactionnaire antiféministe, est en constante évolution et prend de nouveaux visages, qui s’incarnent en ligne dans les différents courants de ce qu’on appelle la « néo-manosphère ». Tour d’horizon.


Des élues issues de différents bords politiques publiaient le 23 juin un rapport sénatorial dressant un état des lieux de « l’offensive » masculiniste en France, qualifiée de risque réel pour notre démocratie et notre cohésion sociale. La veille, une fusillade, dont l’auteur a laissé un manifeste masculiniste, faisait trois morts à Montréal, tandis que le tristement célèbre influenceur Andrew Tate fait l’objet de plaintes pour viols et traite d’êtres humains.




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Si la recherche académique travaille depuis plus de vingt ans à cerner ce phénomène, les cinq dernières années marquent un tournant dans sa reconnaissance médiatique et institutionnelle en France. Nous proposons de dresser, à partir de nos recherches doctorales sur les stratégies d’influence masculinistes en ligne, un panorama de cette nébuleuse sexiste en ligne, la « manosphère », aujourd’hui qualifiée de « néo-manosphère » du fait de ses mutations constantes.

Les célibataires involontaires ou incels : une menace terroriste accrue

La communauté « incel » (involuntary celibates en anglais), est sans doute celle qui a fait le plus parler d’elle ces dernières années. Ces « célibataires involontaires » imputent leur absence d’expérience romantique et sexuelle aux femmes, qui ne voudraient pas d’eux, mais aussi aux hommes jugés plus séduisants, qui s’approprieraient ces dernières. Ces hommes plus séduisants sont parfois surnommés « Chad », archétype de la réussite et de la beauté, à la fois modèle et figure repoussoir.

Se considérant généralement laids et/ou inadaptés socialement, les incels s’estiment disqualifiés du marché sexuel par le « lookism », une forme de discrimination sociale favorisant les personnes jugées belles (et surtout blanches).

Ce déterminisme est illustré dans l’image de la pilule noire ( « black pill »). La pilule noire est la version fataliste de la pilule rouge, allégorie tirée du film de 1999 The Matrix. L’ingestion de la pilule rouge symbolise la prise de conscience des rapports de domination réels qui structurent la société, en l’occurrence, l’idée que ce sont en réalité les femmes qui détiennent véritablement le pouvoir. La « pilule noire » véhicule l’idée que l’ascension dans la hiérarchie du marché sexuel est illusoire, tout comme l’espoir d’échapper à la discrimination que subiraient les hommes perçus comme inférieurs (socialement ou physiquement), ces situations étant considérées comme définitives et immuables.

Les incels font aujourd’hui l’objet d’une surveillance accrue des services antiterroristes dans plusieurs pays, dont la France, en raison des nombreux attentats perpétrés dans l’espace public (principalement en Amérique du Nord).

La tuerie d’Isla Vista commise en 2014 par Elliot Rodgers en Californie, est une référence majeure de ces violences. L’auteur a ainsi bénéficié d’un grand soutien au sein de la communauté et a fait l’objet de représentations hagiographiques à la suite de l’attentat. La France n’est pas exempte de ce phénomène : il y a tout juste un an, le 1er juillet 2025, un jeune homme était arrêté à Saint-Etienne près de son lycée avec l’intention de commettre des crimes à caractère sexiste.

Au-delà des passages à l’acte violents, les incels cherchent aussi à contourner ce qu’ils perçoivent comme des disgrâces physiques.




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C’est de cette logique qu’est né le « looksmaxxing », un ensemble de pratiques visant à optimiser son apparence physique pour la rendre plus virile et popularisées par des influenceurs comme Clavicular, qui peuvent aller jusqu’à des méthodes aussi radicales que se frapper la mâchoire au marteau pour en modifier la forme.

Les Pick-up Artists, dragueurs de rue

Ces techniques sont également prisées des communautés de la séduction (« Pick-Up Artists » – littéralement artiste de la drague), dont l’objectif initial est d’échanger des stratégies pour séduire les femmes. Deux aspects structurent cette approche : d’une part une discipline personnelle (musculation intensive, méditation, lecture d’ouvrages consacrés), d’autre part la mise en application de savoirs collectifs issus de pratiques de séduction de rue, ou « game », des techniques reposant souvent sur le dénigrement des femmes.

De par cet ancrage de drague en rue, les PUA forment une communauté hybride, à cheval entre espaces numériques et rencontres physiques. En ligne on retrouve des forums dédiés comme Chateau Heartiste pour la sphère anglophone ou encore la communauté des Philogynes en France, dont le créateur monétise ses supposées connaissances de la psychologie féminine.

MGTOW (Men Going Their Own Way) : un séparatisme antisystème

Considérer les corps féminins comme des biens à acquérir est également constitutif de la pensée MGTOW (Men Going Their Own Way – « les hommes qui suivent leur propre chemin ») pour qui les avancées législatives en faveur de l’égalité femmes-hommes constitueraient une menace existentielle. Selon eux, s’engager dans une relation romantique ou sexuelle avec une femme revient à s’exposer à des risques majeurs : accusations de viol, perte de la garde des enfants, frais de divorce, partage des ressources.

Ainsi les MGTOW s’auto-définissent comme un mouvement séparatiste, déclarant vouloir « suivre leur propre voie » en renonçant aux relations avec les femmes envers lesquelles ils affichent une hostilité assumée.

Droits des hommes, droits des pères : l’héritage détourné du féminisme de la deuxième vague

Les mouvements des droits des hommes et des droits des pères trouvent leurs racines dans la deuxième vague féministe étatsunienne, où les militants du Men’s Liberation Front dénonçaient le carcan patriarcal pesant sur les femmes comme les hommes, dans un contexte marqué par l’envoi de deux millions d’hommes au Vietnam.

Ce soutien initial cède la place à un discours purement victimaire, structuré autour de l’idée fondatrice de la manosphère d’une « crise de la masculinité ». Un discours qui prétend que les hommes souffrent à cause des femmes en général et surtout des féministes, permettant de renverser les rapports de domination et de rendre les hommes victimes de l’émancipation des femmes. C’est ainsi que naît le mouvement Men’s Rights Activism (MRA), et sa branche dédiée aux questions de divorce et de garde d’enfants, les Father’s Rights. Ces pères divorcés se considèrent comme les perdants d’un système judiciaire qui favoriserait les mères en leur accordant systématiquement la garde des enfants.

Les MRA ne se limitent pas à la sphère numérique : ils s’appuient aussi sur un réseau local en Amérique du Nord et en Europe, via des associations de défense des droits des pères comme la puissante Fathers4Justice.

Les « Traditional Conservative », la frange dévote de la néo-manosphère

Les traditionalistes conservateurs (TradCon), très ancrés en Amérique du Nord, axent leur argumentaire sur les valeurs familiales traditionnelles et religieuses. Contrairement à d’autres courants de la néo-manosphère, cette idéologie n’est pas portée uniquement par des hommes mais s’illustre aussi chez certaines femmes comme en témoigne la figure de la « tradwife » : épouse et mère soumise à son mari, femme au foyer menant une vie pieuse, qui embrasse la sphère domestique et l’éducation des enfants, dans une perspective essentialiste, c’est-à-dire qui attribue des traits de caractère en fonction du sexe biologique.

Ce discours de retour aux valeurs traditionnelles et d’assignation stricte des rôles de genre s’accompagne d’un soutien marqué aux politiques d’extrême droite et à Donald Trump. Parmi elles, on trouve des influenceuses comme Estee Williams ou Hannah Neeleman. En France, le phénomène s’incarne différemment via des figures de la droite identitaire comme celles d’Alice Cordier, fondatrice du collectif d’extrême droite Némésis, ou Thaïs d’Escufon.

Si la recherche s’attache depuis plusieurs décennies à comprendre et à cerner le phénomène masculiniste, celui-ci n’a cessé d’évoluer et de se transformer. Le masculinisme n’est plus un phénomène circonscrit : il participe pleinement à l’émergence d’un discours réactionnaire global, à la croisée de plusieurs formes de haine, qui trouve aujourd’hui des relais politiques de plus en plus audibles chez des politiques en France comme à l’international.

Marie Serisier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Manosphère : anatomie d’une galaxie antiféministe en pleine évolution – https://theconversation.com/manosphere-anatomie-dune-galaxie-antifeministe-en-pleine-evolution-287181

MIL OSI – Global Reports