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Le foot et la foi : l’évangélisme a-t-il réellement privé le Brésil de la Coupe du monde ?

Le foot et la foi : l’évangélisme a-t-il réellement privé le Brésil de la Coupe du monde ?

Source: The Conversation – in French – By André Gagné, Full Professor, Department of Theological Studies, Concordia University

Après l’élimination du Brésil de la Coupe du monde de la FIFA 2026, de nombreux partisans n’ont pas tardé à attribuer la piètre performance de l’équipe aux convictions évangéliques de plusieurs de ses joueurs. Sur les réseaux sociaux, certains ont affirmé que la Seleção était bien meilleure lorsque ses joueurs « se comportaient comme des catholiques » et que « la stérilisation protestante évangélique a aplati leur ballon, détruit leur samba et anéanti leur style ».

Si ce genre de commentaire relève en partie de la plaisanterie footballistique, il témoigne néanmoins des profondes transformations religieuses qui traversent l’Amérique latine. Les protestants, souvent appelés evangélicos, représentent aujourd’hui environ 11 % de la population de la région, une évolution marquante dans un espace où la majorité des chrétiens s’identifiaient traditionnellement au catholicisme romain.

Mais l’expression la plus importante du religieux en Amérique latine est constituée des fidèles des Églises pentecôtistes et charismatiques. Ensemble, ces courants rassemblent environ 30 % de la population latino-américaine, soit près de 195 millions d’adhérents. Cette mouvance compte des protestants, des catholiques, des anglicans et des orthodoxes.

Le terme « pentecôtiste » désigne généralement des mouvements chrétiens qui mettent l’accent sur le « parler en langues » (glossolalie) comme signe initial du « baptême de l’Esprit », ainsi que sur une expérience personnelle et directe avec Dieu. Le terme « charismatique » (ou « néo-pentecôtiste ») renvoie aux expressions de cette spiritualité tant au sein de nouveaux mouvements religieux que des Églises historiques, y compris le catholicisme, l’anglicanisme et les Églises orthodoxes.

Le christianisme pentecôtiste et charismatique est particulièrement présent dans les pays du Sud. Sa croissance est d’ailleurs spectaculaire : il compte 676 millions d’adhérents en 2026, soit un chrétien sur quatre dans le monde, et les projections estiment qu’il pourrait atteindre 1,1 milliard de fidèles d’ici 2075, soit un chrétien sur trois à l’échelle mondiale.

Mes travaux de recherche et mon enseignement portent sur l’étude du christianisme pentecôtiste et charismatique mondial, ainsi que sur ses interactions avec la société, la culture et la politique. Mon ouvrage paru en 2026, Chrétiens en quête de puissance. Présence globale et politique des pentecôtismes, propose une histoire des pentecôtismes, examine leur rayonnement mondial à partir des données statistiques, analyse leur conception des « dons spirituels » et étudie leur engagement politique, aux États-Unis et ailleurs dans le monde.

Les évangéliques en Amérique latine

En Amérique latine, le mouvement pentecôtiste et charismatique trouve son origine dans un réveil religieux en 1909, dirigé par Willis Hoover, un missionnaire méthodiste américain qui exerce son ministère à Valparaiso et établit l’Église méthodiste pentecôtiste du Chili.

Les Églises pentecôtistes et charismatiques attirent souvent des fidèles parce qu’elles favorisent une expérience profondément personnelle et corporelle avec Dieu. Cette approche trouve un écho auprès de ceux qui jugent les Églises traditionnelles trop rigides, trop formalistes ou davantage préoccupées par des idées abstraites que par une foi vécue.

Pour les pentecôtistes, quelle que soit leur appartenance, le Saint-Esprit rend la présence de Dieu réelle et perceptible dans la vie du croyant. Les pentecôtistes et les charismatiques mettent l’accent sur la diversité des expériences corporelles de la foi et accordent une grande importance aux charismata, c’est-à-dire aux « dons » de l’Esprit, tels que la guérison, le parler en langues (glossolalie) ou encore la prophétie, pour n’en citer que quelques-uns.

Comme mes recherches l’ont démontré, chez les charismatiques et les néo-pentecôtistes, le « parler en langues » n’est qu’un don parmi d’autres et n’est pas nécessairement considéré comme le signe initial du « baptême de l’Esprit ».

Les croyants considèrent les dons spirituels comme des capacités surnaturelles accordées par Dieu. Ces dons sont destinés à servir les autres membres de la communauté et à témoigner de la foi en manifestant concrètement la puissance divine par des « signes et des prodiges ».

Le Brésil au cœur du mouvement pentecôtiste

Le Brésil compte aujourd’hui environ 105 millions de pentecôtistes et de charismatiques. C’est aussi le pays d’origine des Assemblées de Dieu (Assembleias de Deus) et de l’Église universelle du Royaume de Dieu, qui figurent respectivement parmi les plus importantes dénominations protestantes et indépendantes d’Amérique latine.

Issu du réveil d’Azusa Street de 1906 à Los Angeles, le mouvement pentecôtiste brésilien s’est développé grâce à deux premières initiatives missionnaires.

La première est celle du missionnaire italien Luigi Francescon, qui fonde en 1910, à São Paulo, la Congregação Cristã do Brasil afin de desservir les immigrants italiens. La seconde débute en 1911, lorsque des missionnaires suédois fondent à Belém la Mission de la foi apostolique (Missão da Fé Apostólica), une communauté qui va devenir les Assemblées de Dieu et se répandre dans tout le pays.

Fondée en 1977 par Edir Macedo, l’Église universelle du Royaume de Dieu devient l’une des principales dénominations néo-pentecôtistes du Brésil. Présente dans plus de cent pays, elle fonctionne comme une organisation transnationale dotée d’importantes ressources médiatiques, notamment un réseau national de télévision. Son Temple de Salomon, situé à São Paulo, s’élève à 55 mètres de hauteur et peut recevoir jusqu’à 10 000 fidèles.

Le foot et l’église

Au Brésil, le football professionnel et les Églises pentecôtistes fonctionnent selon des logiques étonnamment semblables. Tous deux se disputent le même public en recourant à des stratégies commerciales éprouvées : les médias de masse, les produits dérivés, les grands rassemblements dans des enceintes imposantes et des figures charismatiques capables de capter l’attention de leurs publics.

En raison de leur forte visibilité publique, les footballeurs professionnels constituent d’importants relais entre l’univers du football et celui des Églises pentecôtistes. Lorsqu’ils témoignent publiquement de leur foi pentecôtiste, ils deviennent l’incarnation même de « l’évangile de la prospérité ». Ils donnent à voir que la foi, conjuguée au travail et à la persévérance, attire la faveur divine et se traduit par des bénédictions, tant sous la forme de la réussite matérielle que de la gloire sportive.

Sur le plan de l’expérience vécue, un culte dominical et un match de football dans un stade peuvent être considérés comme deux produits culturels fondés sur l’expérience. Tous deux rassemblent des foules autour d’une activité collective qui favorise l’expression corporelle, provoque de fortes émotions et nourrit un profond sentiment d’appartenance à un groupe.

Au Brésil, le pentecôtisme exerce un attrait particulier auprès des populations pauvres et marginalisées. À l’instar des traditions religieuses afro-brésiliennes, il s’agit d’une religion de l’esprit qui accorde une place centrale aux expériences corporelles. Toutefois, comme il est en concurrence avec d’autres traditions religieuses pour attirer les fidèles et qu’il affirme offrir une voie spirituelle plus satisfaisante, le pentecôtisme entre fréquemment en conflit avec elles.

Le zèle missionnaire de nombreux pentecôtistes brésiliens se traduit fréquemment par des tensions et une hostilité déclarée à l’égard des traditions religieuses afro-brésiliennes.

Il appartient aux amateurs de foot de juger si les convictions religieuses des joueurs ont réellement contribué à la contre-performance du Brésil. L’équipe traverse une période difficile depuis plusieurs années, et son élimination lors de cette Coupe du monde n’était peut-être pas si surprenante. Il convient d’ailleurs de rappeler que le Brésil a remporté la Coupe du monde de 2002, en Corée du Sud, avec plusieurs evangélicos dans ses rangs, notamment Kaká, Lúcio et Edmílson.

Il est possible, au fond, que le pentecôtisme ait simplement connu davantage de succès que le foot brésilien. Peut-être aussi que les Églises pentecôtistes et charismatiques offrent aujourd’hui à certains joueurs et à leurs partisans ce que la culture du football peine désormais à fournir : un soutien personnel durable, un fort sentiment d’appartenance et une expérience porteuse de sens.

André Gagné ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le foot et la foi : l’évangélisme a-t-il réellement privé le Brésil de la Coupe du monde ? – https://theconversation.com/le-foot-et-la-foi-levangelisme-a-t-il-reellement-prive-le-bresil-de-la-coupe-du-monde-288032

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