Source: The Conversation – France in French (3) – By Christophe Jaffrelot, Directeur de recherche au CERI, Sciences Po
La mobilisation des étudiants à laquelle on assiste aujourd’hui en Inde s’explique en grande partie par la crise que traverse la classe moyenne indienne, marquée, notamment, par le chômage des diplômés et la baisse du pouvoir d’achat moyen. C’est que la classe moyenne supérieure s’est enrichie tandis que la classe moyenne inférieure s’est appauvrie.
Jusqu’au milieu des années 2010, l’idée suivant laquelle la classe moyenne de l’Inde avait vocation à s’élargir continûment paraissait une évidence. L’Inde avait flirté avec une croissance à deux chiffres au cours de la décennie 2004-2014 sous l’égide du premier ministre Manmohan Singh, le père de la libéralisation économique des années 1990, portée par les services informatiques et les investissements étrangers. La classe moyenne s’étoffait à ce moment-là grâce à l’essor de nouveaux emplois qualifiés.
Cette dynamique a permis l’émergence d’un groupe social composé de cadres d’entreprise, d’ingénieurs, d’informaticiens, de professions libérales et d’entrepreneurs. Cette classe moyenne s’est définie à la fois par ses revenus, par sa capacité de consommation et par un éthos social souvent associé aux hautes castes, notamment visible dans son opposition aux politiques de discrimination positive.
Mais cette catégorie est restée difficile à mesurer, car les critères utilisés varient fortement selon les organismes : revenus, consommation, patrimoine, niveau d’éducation, type de logement, emploi de col blanc ou auto-identification subjective. Dans les années 2010, plusieurs estimations ont nourri l’idée d’un essor spectaculaire de la classe moyenne indienne. Le think tank indien National Council of Applied Economic Research (NCAER) estimait en 2012 qu’elle représentait environ 142 millions de personnes, soit près de 12 % de la population. D’autres chercheurs, en utilisant des critères plus larges, l’évaluaient à 20 % de la population.
Sur cette base, des cabinets comme Ernst & Young, McKinsey ou Goldman Sachs prévoyaient une croissance rapide de cette catégorie, certains allant jusqu’à anticiper plusieurs centaines de millions de membres à l’horizon 2025-2040. Narendra Modi, lorsqu’il dirigeait le Gujarat, puis son gouvernement après 2014, avaient même mobilisé la notion de « neo-middle class » pour désigner les populations issues du monde rural et entrant dans une forme de modernité urbaine grâce à la croissance. Pourtant, cette notion a rapidement disparu du vocabulaire politique, car la dynamique d’expansion s’est essoufflée.
La classe moyenne indienne a atteint un plateau au milieu des années 2010. Selon le Pew Research Center, en 2017, seuls 108 millions d’Indiens appartenaient à la classe moyenne, définie par un revenu de 10 à 50 dollars par jour en parité de pouvoir d’achat, soit environ 8 % de la population. En ajoutant les plus aisés, la proportion reste proche des estimations antérieures, ce qui confirme l’absence de progression significative.
C’est que les revenus réels des catégories intermédiaires ont stagné entre 2013-2014 et 2023-2024. Les salaires réels ont même reculé dans plusieurs secteurs : industrie manufacturière, mines, énergie, services. Cette situation s’explique par la persistance de l’inflation, notamment alimentaire, et par la faiblesse de la croissance des revenus. Entre 2017-2018 et 2022-2023, le revenu réel urbain n’a quasiment pas progressé. Dans certains secteurs comme l’informatique, la distribution ou la logistique, les hausses des salaires nominaux ont été inférieures à l’inflation.
Les implications sociales d’une reprise en K
Ces moyennes masquent une différenciation interne croissante de la classe moyenne. Une partie des ménages autrefois classés dans cette catégorie a rejoint l’élite économique, tandis que la majorité des segments intermédiaires a stagné ou régressé. Les données du World Inequality Lab montrent en effet une concentration spectaculaire des revenus au sommet de la société : les 10 % les plus riches détenaient 57,7 % du revenu national en 2022-2023, contre 33,5 % en 1990. Le 1 % le plus riche détenait 22,6 % du revenu national, et le 0,1 % environ 10 %.
L’Inde compte désormais plus de 300 milliardaires. À l’inverse, les 40 % situés sous les 10 % les plus riches ont vu leur part du revenu national passer de 44,1 % en 1990 à 27,3 % en 2022-2023, tandis que les 50 % les plus pauvres ont chuté à 15 %. Cette situation conduit certains chercheurs, comme Lucas Chancel et Thomas Piketty, à parler d’une « missing middle class ».
Cette bifurcation « en K » se retrouve dans les modes de consommation. La moitié la plus pauvre des urbains consomme moins de 5 000 roupies par mois, tandis que les 5 % les plus riches consomment plus de quatre fois plus. Les ménages ont puisé massivement dans leur épargne après la pandémie, et cela n’a pas suffi : leur endettement atteint un niveau record, tandis que la demande de biens de consommation ralentit.
Les ventes d’automobiles sont révélatrices : malgré un faible taux d’équipement, le marché stagne, et seuls 12 % des Indiens seraient en mesure d’acheter une voiture. Les petites voitures, auparavant associées à la classe moyenne, reculent, tandis que les SUV et les véhicules haut de gamme progressent fortement, à l’instar des logements de luxe, des services hôteliers haut de gamme, et des billets d’avion en business class.
Cette polarisation paraît paradoxale au regard des taux de croissance officiellement affichés par l’Inde, souvent autour de 7 à 8 % depuis 2014, hors années Covid. Comment expliquer ce paradoxe ?
Premièrement, ces chiffres ont été contestés, notamment en raison de problèmes de comptabilité nationale et de surévaluation du secteur informel. Le FMI a lui-même critiqué la qualité des données indiennes. En réalité, la croissance aurait été surestimée de 1,5 à 2 points. C’est que plusieurs chocs ont frappé l’économie de plein fouet : la démonétisation de 2016, qui a retiré brutalement 85 % de la monnaie en circulation et affecté durablement l’économie informelle ; l’introduction mal gérée de la Goods and Services Taxes en 2017, qui a perturbé les PME ; puis la pandémie de Covid, qui a provoqué un effondrement de l’activité, un exode massif de travailleurs précaires et une crise sociale majeure.
Deuxièmement, depuis la pandémie, la reprise indienne est décrite, nous l’avons dit, comme une croissance « en K ». Les plus riches profitent de la croissance, tandis que les catégories populaires et intermédiaires stagnent ou déclinent. En 2024, les trois quarts des Indiens gagnaient moins de 15 000 roupies par mois, soit environ 140 euros. Cette reprise inégalitaire explique pourquoi la croissance macroéconomique ne se traduit pas par un élargissement de la classe moyenne. Elle profite surtout à une élite capable d’investir, de consommer des biens haut de gamme et de capter les opportunités de la mondialisation, tandis que les diplômés subissent un marché du travail dégradé.
Chômage des diplômés et turbulences dans l’IT
Les jeunes Indiens ayant fait des études supérieures connaissent des taux de chômage très élevés. En 2024, selon l’Organisation internationale du travail, le taux de chômage des diplômés atteignait 29,1 %, soit neuf fois plus que celui des personnes illettrées.
Ce nouveau paradoxe s’explique notamment par un décalage entre les attentes des diplômés et les besoins, tant qualitatifs que quantitatifs des employeurs. Les familles investissent lourdement dans l’éducation privée, souvent au prix d’un endettement important, ce qui pousse les jeunes à refuser des emplois peu rémunérés. Mais les employeurs estiment que beaucoup de diplômés ne disposent pas des compétences nécessaires. Les formations d’excellence, comme les Indian Institutes of Technology, restent très sélectives et ne forment qu’une petite minorité des ingénieurs. Et même ces institutions rencontrent des difficultés de placement, avec une chute importante des offres d’emploi en 2023-2024.
Le secteur informatique, longtemps moteur de l’essor de la classe moyenne, illustre cette crise. Le développement du IT indien a été favorisé par la sous-traitance occidentale, notamment autour du bug de l’an 2000, par la formation d’ingénieurs qualifiés et par des politiques publiques favorables, comme la création de zones économiques spéciales. Des entreprises comme Tata Consultancy Services, Infosys, Wipro ou Satyam ont fait de l’Inde une puissance mondiale des services informatiques. Le secteur représentait 7,4 % du PIB en 2022, contre 1,2 % en 1998, et ses exportations dépassaient 200 milliards de dollars au milieu des années 2020, les États-Unis absorbant une part dominante de ces exportations.
Mais le IT indien ralentit. La croissance du chiffre d’affaires s’est tassée, les investissements ont reculé et les effectifs cessent d’augmenter. L’automatisation et l’intelligence artificielle menacent une part importante des emplois. Les grandes entreprises du secteur ont commencé à réduire leurs effectifs : Infosys, Wipro, TCS ont licencié ou diminué leurs recrutements.
Le IT indien pourrait profiter de l’essor des Global Capability Centers, ou GCC. Ces centres sont créés directement en Inde par des multinationales étrangères pour internaliser certaines fonctions informatiques, financières, RH ou d’innovation. En 2025, l’Inde comptait environ 1 700 GCC employant 1,9 million de personnes, avec une croissance annuelle de 19 %. Ils pourraient se développer davantage en raison du coût de la main-d’œuvre qualifiée et des restrictions de visas aux États-Unis. Toutefois, ces centres ne recrutent pas massivement des jeunes diplômés généralistes : ils recherchent surtout des profils spécialisés, expérimentés, dotés de compétences avancées en IA, cybersécurité ou technologies de pointe. Cette évolution risque donc de renforcer la polarisation du marché du travail plutôt que de contribuer à élargir la classe moyenne indienne.
Au total, la classe moyenne connaît non pas une expansion linéaire, comme on l’imaginait dans les années 2000 mais une forte polarisation : si l’élite prospère, la classe moyenne inférieure est fragilisée. L’ascenseur social qui reposait sur le triptyque éducation/emplois dans les services (informatiques notamment)/urbanisation fonctionne moins bien qu’auparavant. Cette situation est particulièrement problématique dans un pays où, tous les ans, plus de dix millions de jeunes arrivent sur le marché du travail : c’est parmi eux, et dans la Gen Z, que se recrutent les manifestants aujourd’hui dans la rue.
Le prochain livre de Christophe Jaffrelot, L’ambition indienne : les paradoxes d’une nouvelle puissance, va paraître aux éditions Tallandier en octobre 2026.
Christophe Jaffrelot a reçu des financements de l’ANR. Il est membre de l’Association française de science politique.
– ref. Inde : la crise de la classe moyenne nourrit la colère étudiante – https://theconversation.com/inde-la-crise-de-la-classe-moyenne-nourrit-la-colere-etudiante-288761
