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La guerre contre les houthistes du Yémen peut-elle détourner Riyad du Soudan ?

La guerre contre les houthistes du Yémen peut-elle détourner Riyad du Soudan ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Yassine El Yattioui, Chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II – Professeur invité à l’ILERI Nice, Université Lumière Lyon 2


L’ESSENTIEL

  • La guerre civile soudanaise dépasse désormais le cadre national et s’inscrit dans un espace stratégique reliant la Corne de l’Afrique, la mer Rouge et la péninsule Arabique.

  • L’Arabie saoudite est un soutien affirmé de l’une des parties belligérantes : les Forces armées soudanaises (SAF). Si les attaques des houthistes du Yémen contre Riyad s’intensifiaient durablement, le royaume serait contraint de réorienter ses ressources vers sa propre protection, réduisant son soutien aux SAF.

  • L’avenir du conflit soudanais dépend peut-être moins des combats au Soudan que des arbitrages géopolitiques que fera Riyad face à des menaces régionales concurrentes.


La guerre civile soudanaise ne peut plus être appréhendée comme un conflit strictement interne opposant les Forces armées soudanaises (SAF), contrôlant aujourd’hui le nord et l’est du pays, aux Forces de soutien rapide (RSF), qui ont la haute main dans l’ouest et le sud. Elle s’inscrit désormais dans un espace sécuritaire interdépendant reliant la Corne de l’Afrique, la mer Rouge et la péninsule Arabique, où les dynamiques d’un théâtre influencent directement les équilibres d’un autre.

Dans cette configuration, les choix stratégiques de l’Arabie saoudite, appui constant des SAF, ne relèvent pas uniquement de l’évolution du conflit soudanais, mais également des contraintes imposées par son environnement régional.

La place du Soudan dans la politique étrangère saoudienne

Depuis plusieurs années, Riyad privilégie une politique étrangère conciliant médiation diplomatique, stabilité régionale et protection des intérêts économiques associés au projet Vision 2030. Lancé en 2016 par le prince héritier Mohammed ben Salmane, ce plan vise à diversifier l’économie du pays pour réduire sa dépendance historique aux revenus du pétrole, tout en transformant la société saoudienne et en modernisant l’État.

Le Soudan occupe une place importante dans cette stratégie en raison de sa position sur la façade occidentale de la mer Rouge et de son rôle dans la sécurisation des routes commerciales reliant Bab el-Mandeb au canal de Suez. Ainsi, 12 % du commerce maritime mondial transite par cet espace, qui constitue un passage essentiel pour la sécurité énergétique et commerciale du Golfe.

Cette stratégie demeure toutefois conditionnée par une variable souvent sous-estimée : la disponibilité des ressources militaires, financières et diplomatiques du Royaume. Sur le plan financier, ses marges de manœuvre sont également contraintes. Le budget saoudien pour l’exercice 2026 prévoit 1 313 milliards de riyals (plus de 303 milliards d’euros, ndlr) de dépenses, contre 1 147 milliards de riyals (environ 264,8 milliards d’euros, ndlr) de recettes, soit un déficit de 165 milliards de riyals, équivalant à environ 38 milliards d’euros (3,3 % du PIB). Cette trajectoire budgétaire traduit la volonté de Riyad de poursuivre simultanément le financement des mégaprojets du plan Vision 2030, la modernisation de ses capacités de défense, les investissements du Public Investment Fund (PIF) ainsi que la sécurisation des infrastructures énergétiques et des voies maritimes de la mer Rouge.

Dans ce contexte, les ressources consacrées au dossier soudanais restent volontairement ciblées et privilégient l’assistance humanitaire, le soutien aux institutions étatiques et les mécanismes de stabilisation économique plutôt qu’un financement direct des opérations militaires des SAF. La rencontre du 20 avril 2026 entre le prince héritier Mohammed ben Salmane et le général soudanais Abdel Fattah al-Burhan à Djeddah illustre cette approche.

Une reprise durable des hostilités contre les houthistes modifierait la hiérarchie des priorités sécuritaires saoudiennes en imposant une réallocation des capacités vers la protection du territoire national, des infrastructures énergétiques et des objectifs économiques de Vision 2030. L’engagement au Soudan dépendrait alors moins de l’évolution du conflit soudanais que de la pression exercée par une menace jugée plus immédiate.

Hiérarchisation des menaces et soutenabilité stratégique de l’engagement saoudien

L’évolution de la politique étrangère saoudienne ne peut être comprise à travers une lecture exclusivement événementielle des crises régionales. Les arbitrages opérés par Riyad résultent avant tout de contraintes structurelles liées à la rareté des ressources, à l’interdépendance des espaces sécuritaires et à la nécessité de préserver les conditions internes de la puissance. L’engagement du Royaume au Soudan doit ainsi être analysé à l’aune de la concurrence entre plusieurs priorités stratégiques plutôt qu’à partir des seules dynamiques internes du conflit soudanais.

Le réalisme structurel offre un premier cadre d’analyse pertinent. Dans un système international anarchique, les États disposent de ressources militaires, financières et politiques limitées qu’ils doivent répartir entre des menaces concurrentes. Toute intensification d’un front stratégique réduit mécaniquement les capacités mobilisables sur un autre.

Pour l’Arabie saoudite, une reprise durable de la confrontation avec les houthistes du Yémen mobiliserait prioritairement les systèmes de défense aérienne, les capacités de renseignement, les ressources budgétaires et les moyens navals destinés à protéger le territoire, les infrastructures énergétiques et les objectifs économiques associés à Vision 2030. Le soutien au Soudan ne disparaîtrait pas nécessairement, mais il serait soumis à une logique de réallocation des ressources.

Cette dynamique rejoint la théorie de l’équilibre des menaces développée par Stephen Walt. Les États hiérarchisent leurs priorités non seulement en fonction de la puissance de leurs adversaires, mais aussi de leur proximité géographique, de leurs capacités offensives et de leurs intentions perçues. À cet égard, les houthistes représentent pour Riyad une menace directe contre le territoire national et les infrastructures critiques, tandis que le conflit soudanais demeure une menace indirecte affectant principalement la stabilité de la mer Rouge. Cette différence de nature conduit logiquement à privilégier la gestion de la menace la plus immédiate lorsque les ressources deviennent plus contraintes.

Cette hiérarchisation doit également être replacée dans le cadre du complexe régional de sécurité de la mer Rouge. Les conflits yéménite et soudanais ne constituent pas deux crises indépendantes, mais deux composantes d’un même environnement stratégique où les évolutions d’un théâtre influencent les équilibres de l’autre. Une dégradation de la situation au Yémen accroît les besoins sécuritaires de l’Arabie saoudite et modifie, par ricochet, les ressources qu’elle peut consacrer au Soudan. De même, l’instabilité soudanaise fragilise la sécurité maritime régionale, soulignant l’interdépendance croissante des espaces compris entre Bab el-Mandeb, la mer Rouge et la Corne de l’Afrique.

Les apports de la sociologie du conflit permettent d’approfondir cette lecture. Les guerres prolongées ne mobilisent pas uniquement des capacités militaires ; elles sollicitent durablement les appareils administratifs, les finances publiques et les ressources politiques des États. Dans le cas saoudien, cette tension est particulièrement forte, car la réussite de Vision 2030 repose sur la stabilité sécuritaire, l’attractivité des investissements étrangers et la protection des infrastructures stratégiques. Une escalade prolongée contre les houthistes ferait donc peser une double contrainte : répondre à une menace militaire directe tout en préservant les conditions économiques de la transformation du Royaume.

Cette évolution traduit une transformation plus large de la doctrine stratégique saoudienne. Depuis le début des années 2020, Riyad privilégie progressivement une logique de consolidation plutôt que de projection militaire systématique. L’influence régionale ne repose plus exclusivement sur l’intervention directe, mais sur une combinaison d’instruments diplomatiques, économiques et institutionnels visant à limiter les coûts des engagements extérieurs tout en préservant les intérêts stratégiques du Royaume.

Dans cette perspective, le soutien aux Forces armées soudanaises ne serait pas remis en cause dans son principe, mais dans ses modalités. Une intensification durable de la menace houthie conduirait vraisemblablement à privilégier la médiation diplomatique, l’appui institutionnel, la coopération sécuritaire ciblée et les initiatives de stabilisation régionale plutôt qu’un engagement militaire plus coûteux.

Implications stratégiques et trajectoires prospectives

Une telle évolution ne traduirait pas un désengagement du dossier soudanais, mais une adaptation rationnelle à la concurrence entre plusieurs priorités sécuritaires.

Pour les SAF, cette évolution ne signifierait pas une rupture du partenariat avec l’Arabie saoudite, mais une dépendance accrue aux arbitrages régionaux. La capacité de Riyad à maintenir simultanément plusieurs engagements extérieurs apparaît désormais comme une variable déterminante de l’équilibre stratégique soudanais.

Trois trajectoires prospectives peuvent être envisagées.

  • La première, la plus probable, correspond à une rationalisation progressive de l’engagement saoudien : le Royaume préserverait son influence au Soudan tout en privilégiant les instruments diplomatiques et institutionnels.

  • La seconde repose sur une intensification majeure des attaques houthies, susceptible d’imposer un recentrage durable des ressources sur la protection du territoire national et de réduire davantage les capacités consacrées au dossier soudanais.

  • Enfin, un scénario de stabilisation régionale avec une victoire totale des SAF permettrait à Riyad de réinvestir plus largement le théâtre soudanais, notamment dans les domaines de la reconstruction institutionnelle, de la sécurité maritime et du développement économique.

La redéfinition de la puissance

Au-delà du cas saoudien, on assiste à une transformation plus profonde des rapports de puissance au Moyen-Orient. La puissance ne se mesure plus seulement à la capacité de projeter des moyens militaires sur plusieurs théâtres, mais également à l’aptitude des États à arbitrer durablement entre des priorités concurrentes sans compromettre leurs objectifs stratégiques de long terme.

La Turquie en fournit une illustration particulièrement éclairante. Malgré son implication simultanée en Syrie, en Irak, dans le Caucase, en Méditerranée orientale et en Libye, Ankara a progressivement adapté son activisme extérieur afin de limiter les coûts économiques et diplomatiques de cette surextension stratégique. Depuis le début des années 2020, la normalisation engagée avec plusieurs puissances régionales, notamment l’Arabie saoudite, l’Égypte et Israël – avant la dégradation liée à Gaza – témoigne d’une volonté de hiérarchiser les priorités nationales sans renoncer à son statut de puissance régionale.

La crédibilité d’un État repose désormais autant sur sa capacité à sélectionner ses engagements qu’à les multiplier, faisant de la gestion des arbitrages stratégiques un indicateur central de puissance. Comprendre cette logique apparaît indispensable pour analyser les recompositions géopolitiques de la mer Rouge et les nouvelles formes d’exercice de la puissance dans les conflits du XXIᵉ siècle.

Yassine El Yattioui ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La guerre contre les houthistes du Yémen peut-elle détourner Riyad du Soudan ? – https://theconversation.com/la-guerre-contre-les-houthistes-du-yemen-peut-elle-detourner-riyad-du-soudan-288862

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