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Quand la paix devient suspecte : pourquoi Peter Thiel voit le pape comme l’Antéchrist

Quand la paix devient suspecte : pourquoi Peter Thiel voit le pape comme l’Antéchrist

Source: The Conversation – in French – By Laurent Tessier, Docteur en histoire, spécialiste du sionisme chrétien, École pratique des hautes études (EPHE)

À Scottsdale en Arizona, Peter Thiel s’entretient avec des dirigeants d’entreprise, des investisseurs et des leaders d’opinion participant au Converge Tech Summit de 2022, organisé dans le cadre du Waste Management Phoenix Open, un tournoi de golf professionnel. Gage Skidmore/Wikimedia Commons, CC BY


L’ESSENTIEL

  • Dans un essai publié en juillet 2026, le milliardaire états-unien Peter Thiel s’en prend aux aspirations pacificatrices du pape, qu’il associe, sans jamais le nommer, à l’Antéchrist.

  • Derrière cette comparaison se cache la dénonciation d’un « ennemi intérieur », qui, au nom de la paix et de l’universalisme, serait en train de trahir l’héritage occidental.

  • Des conservateurs états-uniens aux droites nationalistes européennes, cette vision contribue à faire de la désignation du « camp du Mal » la principale grille de lecture des conflits contemporains, par-delà la frontière entre guerre et paix.


Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, s’est pris de passion pour la figure de l’Antéchrist. Il lui a consacré des conférences à Rome et, avec Sam Wolfe, un essai retentissant, The Pope and the Antichrist, dans lequel l’Antéchrist prend les traits du théologien suisse Hans Küng (1928-2021), coupable d’avoir prêché l’entente entre les religions. Leur essai est paru dans First Things, l’un des grands organes intellectuels de la droite religieuse américaine. Il en a même exposé les thèses à Paris devant l’Académie des sciences morales et politiques.

Mais l’Antéchrist que Thiel scrute a une particularité déconcertante : ce n’est pas un tyran sanguinaire. C’est un pacificateur.

Un Antéchrist qui apporte la paix

Encore faut-il savoir de qui l’on parle. Le terme n’apparaît que dans les épîtres de Jean, et au pluriel : « Beaucoup d’antichrists sont venus », écrit l’auteur. Il précise qu’ils sont sortis de la communauté sans jamais lui avoir appartenu (Première épître de Jean 2, 18-19). Le portrait, lui, se construit ailleurs. Paul annonce un « homme de l’impiété » qui s’installera dans le temple de Dieu pour s’y faire adorer (Deuxième lettre aux Thessaloniciens 2, 3-4). Le Livre de Daniel évoque un roi blasphémateur ; l’Apocalypse, une Bête et un faux prophète. Les Pères de l’Église rassemblent progressivement ces différentes figures en un personnage unique, auquel le moine Adson de Montier-en-Der donnera, vers 950, une biographie complète.

Un détail de vocabulaire éclaire alors tout le reste : en grec, le préfixe « anti- » signifie à la fois « contre » et « à la place de ». L’Antéchrist n’est donc pas l’inverse du Christ, il en est la contrefaçon.

L’idée d’un Antéchrist pacificateur n’est pas neuve non plus. Thiel la puise chez le philosophe russe Vladimir Soloviev, dont le Court récit sur l’Antéchrist de 1900 met en scène un unificateur philanthrope, œcuménique, adulé pour son œuvre en faveur de la paix universelle. Là où le Christ apportait l’épée (Évangile selon saint Matthieu 10, 34), l’Antéchrist de Soloviev apporte la concorde ; il abolit le partage du bien et du mal, fait oublier le Jugement dernier. Sa signature est une formule de saint Paul – « paix et sûreté » (1 Thessaloniciens 5, 3) –, cet instant de fausse quiétude qui, dit l’Apôtre, précède la ruine.

D’ailleurs, Thiel ne lit pas Soloviev seul. Il l’aborde à travers René Girard, dont il fut l’élève à Stanford, avant de fonder avec lui en 2007 le projet Imitatio chargé de diffuser sa pensée. La théorie mimétique lui fournit la clé : le Mal n’agit jamais qu’en imitant.

Dans cette tradition, l’Antéchrist ne vient pas du dehors. Il n’est ni l’infidèle ni l’étranger : il surgit du cœur même du christianisme, il est chrétien parmi les chrétiens, il est même parfois pape.

Identifier le souverain pontife à l’Antéchrist n’est pas une idée nouvelle. Longtemps position doctrinale majoritaire de la Réforme, inscrite jusque dans la Confession de Westminster (1646), la thèse s’est peu à peu marginalisée pour devenir, au XXᵉ siècle, un marqueur des franges les plus intransigeantes du protestantisme. En 1988, le pasteur nord‑irlandais Ian Paisley interrompait encore Jean-Paul II au Parlement européen en le désignant comme l’Antéchrist. Cette figure est d’autant plus redoutable qu’elle a le visage de l’ami.

Le pasteur Ian Paisley manifeste contre la visite du pape Jean-Paul II au Parlement européen, à Strasbourg en octobre 1988.
Service Photo du Parlement Européen/European Union — EP, CC BY-NC-SA

On comprend alors le renversement. Pour toute une frange de la droite chrétienne des deux côtés de l’Atlantique, la paix universelle, le pluralisme des religions et des cultures ainsi que la réconciliation ne sont pas des objectifs positifs, mais au contraire des leviers de séduction que le Mal emploie pour endormir le monde. La cible de Thiel est l’irénisme lui-même : l’idée que l’on pourrait bâtir la concorde ici-bas. La paix trop parfaite – même comme idéal – est suspecte.

Il faut rendre à cette droite son meilleur argument. Elle ne condamne pas la paix, mais ce qu’elle tient pour une fausse paix – un irénisme qui, en promettant « paix et sûreté », désarmerait les peuples. Reste que faire de toute concorde un piège conduit, en pratique, à rejeter toute paix négociée.

Le pape à la place de l’Antéchrist

Ce soupçon rencontre aujourd’hui une cible de choix. Au printemps 2026, le pape Léon XIV a publié sa première encyclique, Magnifica Humanitas, où il déclare qu’à l’exception des cas de légitime défense au sens strict, la théorie de la guerre juste est « désormais dépassée » (§ 192).

Le geste n’est pas anodin : héritée d’Augustin et de Thomas d’Aquin, cette doctrine de la guerre juste permettait depuis des siècles à l’Église d’admettre qu’un conflit pût être légitime, sous certaines conditions strictement définies. En la déclarant périmée, le pape opère une rupture et vise, sans le nommer, le vice-président des États-Unis. Quelques semaines plus tôt, J. D. Vance lui reprochait publiquement de mal comprendre la doctrine, qu’il invoquait pour justifier la récente guerre contre l’Iran.

Un pape qui élargit la définition de la paix jusqu’à récuser la guerre juste, qui fait du multilatéralisme et de la fraternité universelle le cœur de son magistère : le voilà qui occupe, presque terme pour terme, la position que la grille de Thiel réserve à l’Antéchrist. Celle-ci n’explicite jamais le rapprochement : Thiel trace les contours d’une figure, et laisse au lecteur le soin d’y reconnaître le visage du pape.

La querelle n’a donc rien d’anecdotique. Elle est structurelle : le champion de la paix et le prophète de l’Antéchrist se regardent en miroir, chacun désignant l’autre comme la menace.

Car le pape rend la pareille. Son encyclique oppose la tour de Babel – l’orgueil d’« atteindre le ciel sans la bénédiction de Dieu » – à la Jérusalem que Néhémie rebâtit grâce à l’effort commun de tous ; elle dénonce aussi la concentration du pouvoir entre des mains privées et transnationales « plus puissantes que bien des États ». Difficile de ne pas y lire une allusion aux empires technologiques, y compris celui que Thiel a bâti avec Palantir. L’ironie est parfaite : celui qui voit l’Antéchrist dans un « système de gouvernance mondiale » exploitant les peurs en a lui-même édifié l’une des infrastructures les plus puissantes.

On aurait tort d’y voir un simple duel : à l’intérieur même du catholicisme américain, des évêques ont rappelé qu’un pape qui parle de la guerre n’émet pas une opinion privée, mais exerce son magistère.

Une méfiance sans frontières

On pourrait croire l’affaire lointaine, cantonnée à un bras de fer entre Washington et le Vatican. Elle ne l’est pas. La même méfiance envers l’universalisme irrigue les droites nationalistes européennes, et les circuits transatlantiques sont désormais bien réels. Ce discours trouve d’ailleurs un terreau tout prêt.

Dès Vatican II – concile ayant duré de 1962 à 1965 –, les catholiques identitaires et traditionalistes dénoncent un Vatican « moderniste », coupable d’avoir bradé la Tradition à l’œcuménisme, au dialogue interreligieux et à l’ouverture au monde moderne. Dès lors, un pape prônant la fraternité universelle coche, à leurs yeux, toutes les cases du soupçon. Thiel ne fait que leur fournir une clé théologique.

Ce n’est pas un hasard, non plus, si First Things est allée chercher, après la seconde investiture de Trump début 2025, un polémiste français : Éric Zemmour, dont l’essai commandé par la revue est revenu en France sous forme de livre, La messe n’est pas dite. Son ennemi désigné – un « globalisme » qui dissoudrait les nations – est le pendant sécularisé de l’Antéchrist universaliste de Thiel. Lui-même n’est pas catholique : il défend une civilisation chrétienne dont il ne partage pas la foi.

Il s’inscrit pourtant dans la même logique, car ce qui unit ces sensibilités n’est pas la foi, mais une même défiance envers l’universel, du moins envers tout universel qui ne serait pas chrétien, ou « judéo-chrétien ». Zemmour n’est d’ailleurs qu’un maillon : la revue tisse patiemment les liens entre conservateurs américains et nationalistes européens, autour d’un adversaire commun, l’universalisme.

Ce réseau porte même un nom : les conférences « National Conservatism », animées depuis 2019 par la fondation Edmund-Burke de l’Israélo-Américain Yoram Hazony, qui rassemblent, de Rome à Bruxelles, les mêmes protagonistes. Zemmour y fut l’un des orateurs vedettes aux côtés de Viktor Orban en avril 2024 à Bruxelles, tout comme J. D. Vance un peu plus tard à Washington, quelques jours avant de devenir le colistier de Donald Trump.

On retrouve là, transposée en politique, la logique de l’ennemi intérieur. À Munich, en février 2025, Vance assurait déjà que la vraie menace pour l’Europe ne venait ni de la Russie ni de la Chine, mais « de l’intérieur », plus redoutable que tout ennemi venu d’ailleurs.




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La frontière brouillée

L’enjeu dépasse la théologie. Faire de la paix, du dialogue et de l’universalisme des ruses du Mal, c’est délégitimer par avance la diplomatie et toute solution négociée. Le glissement est déjà visible : quand le secrétaire d’État Marco Rubio décrit la Cour pénale internationale comme une puissance qui « fait la guerre » à l’Amérique – non avec des armes, mais avec des textes de droit – et qu’il promet de « démonter, brique par brique », c’est la frontière même entre la paix et la guerre qui se déplace.

Présenter une institution internationale comme une créature du Mal n’a d’ailleurs rien d’inédit : l’ancienne secrétaire d’État (1997-2001) Madeleine Albright rappelait que des courants apocalyptiques américains voyaient déjà dans l’ONU un instrument de l’Antéchrist. Et la défiance envers ces institutions internationales est plus ancienne encore. Les États-Unis en furent souvent les architectes avant d’en devenir les déserteurs : le Sénat refusa, en 1919-1920, d’entrer dans la Société des nations (SDN) voulue par le président Wilson, et Washington n’a jamais ratifié le traité fondant cette même Cour pénale internationale. Le réflexe souverainiste est ancien ; ce que la droite chrétienne lui ajoute aujourd’hui, c’est une dimension apocalyptique.

Sous cet habillage, chacun redessine la ligne entre la paix et la guerre : le pape en élargissant la paix, Thiel en la rendant suspecte, Rubio en requalifiant le droit en agression. Ce qui se joue, au fond, est une bataille pour savoir de quel côté se tient le Mal. Et l’histoire enseigne une chose simple : lorsque la paix devient l’ennemie et que la guerre se déguise en droit, il faut se demander ce que ce brouillage autorise.

Laurent Tessier est membre de l’Observatoire Pharos.

ref. Quand la paix devient suspecte : pourquoi Peter Thiel voit le pape comme l’Antéchrist – https://theconversation.com/quand-la-paix-devient-suspecte-pourquoi-peter-thiel-voit-le-pape-comme-lantechrist-288158

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