Source: The Conversation – France in French (3) – By Mortain Blandine, Maîtresse de conférences en sociologie, Université de Lille
L’ESSENTIEL
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Comment se nourrir sainement quand les revenus stagnent, mais que les prix en magasin ne cessent d’augmenter ?
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Une enquête à Roubaix, dans le Nord, se penche sur les stratégies de familles à bas revenu pour contrer la précarité alimentaire.
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La recherche révèle la charge mentale que créent ces inégalités.
Face à une offre alimentaire où se multiplient les produits sucrés et ultratransformés, comment permettre à tous de bien se nourrir ? Du fait de l’étroitesse de leur budget, les classes populaires sont-elles condamnées à en être les victimes passives ? Statistiquement, on sait que précarité économique et précarité alimentaire vont souvent de pair et que les deux ont connu de fortes hausses, en lien avec la crise sanitaire du Covid, la guerre en Ukraine et l’inflation des prix à la consommation.
Par ailleurs, il est souvent dit que les classes populaires se caractériseraient par leur indifférence, voire leur hostilité, vis-à-vis des normes nutritionnelles et diététiques d’une « bonne » alimentation émanant des classes supérieures. Il importe cependant de ne pas s’arrêter à ces constats généraux et de prêter attention à la complexité des arbitrages et à la richesse des savoir-faire que certaines fractions des classes populaires mettent en œuvre pour trouver des marges de manœuvre concernant la qualité de leur alimentation.
C’est l’apport de la recherche que nous avons engagée il y a deux ans sur les pratiques de consommation alimentaire des classes populaires, dont les premiers résultats ont donné lieu à des communications dans divers espaces académiques. Cette recherche repose sur une enquête qualitative, par entretiens approfondis et observations, menée auprès de familles vivant pour la plupart sous le seuil de pauvreté monétaire.
L’enquête a lieu à Roubaix (Nord), territoire qui, d’un point de vue alimentaire, présente plusieurs caractéristiques importantes : une pauvreté et une précarité très marquées, une offre commerciale abondante, aux prix et aux pratiques ajustées aux possibilités des habitant·e·s, mais proposant des produits dont la qualité nutritionnelle et de production est souvent faible, et un maillage associatif dense en matière d’aide alimentaire.
L’enquête montre à quelles conditions, avec quelles stratégies, et au prix de quels efforts des familles à très petit budget parviennent à s’approcher au moins un peu d’une alimentation saine et durable.
Stocker les produits, diversifier les enseignes
Pour les familles que nous avons rencontrées, il s’agit d’abord de tirer le meilleur parti possible de toute l’offre disponible sur le territoire. Cela passe par une multiplication des enseignes et lieux de distribution fréquentés (grande distribution, hard discount, marchés, épiceries solidaires, etc.), au gré des prix pratiqués, sur la base d’un calcul permanent, ce qui suppose une très bonne connaissance du tissu commercial et des possibilités de bons plans.
À cela s’ajoutent des tactiques très élaborées pour ne rien perdre (stockage, cuisine des restes, partage des surplus avec l’entourage) et optimiser le rapport qualité-prix des aliments consommés. On est loin des représentations associant précarité et surconsommation de produits ultratransformés.
Dans ces familles, on achète et on cuisine beaucoup de produits bruts, on consomme très peu de viande, au profit des légumineuses, des pommes de terre et des légumes, et ces choix contraints par l’étroitesse des budgets sont aussi valorisés comme des préférences et des savoir-faire hérités. Les femmes d’origine maghrébine, en particulier, racontent volontiers les jardins potagers des parents ou des grands-parents, au bled, et leur familiarisation avec le goût et la saisonnalité des produits naturels.
Derrière la notion un peu abstraite de consommation et la figure souvent décriée du consommateur, il y a donc en fait un véritable travail de l’alimentation, un travail de subsistance au sens que lui a donné le Collectif Rosa Bonheur dans une recherche sur les modes d’organisation du quotidien populaire aux marges de l’emploi.
Une charge mentale permanente
Ce travail de l’alimentation, qui repose essentiellement sur les femmes, mobilise d’importantes ressources non financières (du temps, des savoir-faire, un ancrage local). Il suppose également une forte autodiscipline et un travail permanent sur soi et sur son entourage, pour contenir les envies et contrôler les besoins.
Ainsi, les restrictions alimentaires quantitatives (portions réduites, petits-déjeuners sautés, dîners de café au lait et de tartines), fréquemment pratiquées par les mères au profit de leurs enfants, sont-elles souvent euphémisées par l’habitude ou les préférences. Symétriquement, celles et ceux qui sont ou se sentent un peu plus à l’aise financièrement racontent volontiers réussir à « ne pas se priver » au prix, cependant, de restrictions importantes sur le chauffage et les déplacements.
La capacité de ces familles à se nourrir correctement « malgré tout » repose donc sur une charge mentale permanente et une pénibilité parfois occultées parce que cette compétence est aussi une source de respectabilité et de fierté. Les femmes rencontrées font montre d’une préoccupation remarquable pour le « bien manger », d’une bonne volonté nutritionnelle qui n’est pas uniquement liée à leur fréquentation de représentants des classes moyennes et supérieures, par exemple, par la fréquentation d’ateliers cuisine dans des centres sociaux, ou plus largement, la fréquentation du corps médical lié au fait d’être mère.
Deux autres facteurs semblent entrer en ligne de compte. Il y a dans la population enquêtée une part importante de maladies chroniques lourdes (diabète de type 1, mucoviscidose, sclérose en plaques), de handicaps physiques ou psychiques, qui produisent des effets très marqués de vigilance alimentaire, alors même qu’il ne s’agit pas, comme l’obésité ou le diabète de type 2, de maladies directement imputables à l’alimentation.
La religion joue aussi un rôle : au-delà de la question du halal, il y a chez certaines personnes pratiquantes, et pas seulement de confession musulmane, une attention prêtée à la qualité de l’alimentation et une recherche de sobriété, voire d’ascèse alimentaire, empreinte de sacré mais très largement compatibles avec les prescriptions nutritionnelles gouvernementales.
Enfin, cette bonne volonté nutritionnelle n’empêche pas chez ces femmes une conscience très aiguë des inégalités sociales et une dénonciation des discriminations vécues à travers l’alimentation.
Des enjeux politiques
Cette recherche contribue à interroger l’uniformisation [du regard porté sur les classes populaires] et montre comment certaines fractions, y compris parmi celles confrontées à la précarité économique, parviennent à tenir à distance la précarité alimentaire.
Mais le risque du populisme est aussi grand que celui du misérabilisme, et l’enjeu n’est pas de glorifier la capacité de débrouille et l’ingéniosité nées de la contrainte financière. On peut espérer en revanche que ces travaux contribuent à infléchir les politiques publiques, en prenant acte des savoir-faire déjà acquis par une fraction au moins des plus précaires, et en orientant les dispositifs d’éducation alimentaire vers la compréhension du système agroalimentaire dans son ensemble.
Enfin, il s’agit de travailler sur l’accessibilité physique, symbolique et financière d’une offre de qualité pour lequel il existe une demande latente, pour le moment non solvable.
Blandine Mortain est membre du Collectif Rosa Bonheur, auteur de La ville vue d’en bas. Travail et production de l’espace populaire, Ed. Amsterdam, 2019.
– ref. Équilibrer son alimentation malgré la précarité ? Enquête sur les stratégies des classes populaires – https://theconversation.com/equilibrer-son-alimentation-malgre-la-precarite-enquete-sur-les-strategies-des-classes-populaires-287821
