Source: The Conversation – in French – By Régis Coursin, Chercheur, Université du Québec à Chicoutimi (UQAC)
En 2025, la couverture médiatique de la liberté d’expression au Canada a été largement dominée par la droite conservatrice. Plus de 70 % des dix personnalités les plus citées par les médias canadiens et québécois appartiennent à ce courant politique.
Cette omniprésence s’explique en grande partie par la centralité de Donald Trump. Il capte à lui seul plus de 41 % de l’attention médiatique accordée aux dix personnalités les plus citées (48 % avec Elon Musk). C’est 3,5 fois plus que le premier ministre du Canada Mark Carney, et 4,5 fois plus que le premier ministre du Québec François Legault.
Sociologue, chercheur et coordonnateur de l’Observatoire de la liberté d’expression (UQAC), je suis l’auteur du Portrait annuel sur la liberté d’expression dans les médias du Québec et du Canada, dont la première édition est parue cette année.
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Les médias francophones ont associé Trump à la liberté d’expression sous trois principaux angles.
Celui de la politique américaine tout d’abord. Il s’articule autour du bras de fer entre le président américain et certaines universités, Columbia et Harvard principalement. Le propos porte surtout sur les manifestations propalestiniennes sur les campus, les accusations d’antisémitisme, le gel du financement fédéral et le démantèlement des programmes de diversité.
Il a ensuite été question de la réception canadienne des enjeux américains. Trois principaux thèmes ont retenu l’attention des médias : la mobilisation étudiante propalestinienne, l’assassinat de Charlie Kirk et les manifestations contre les politiques de Donald Trump.
Les liens entre Trump et la liberté d’expression ont enfin été abordés quant à leurs impacts sur les médias traditionnels, numériques et sociaux. Les questions de censure relatives à la suspension de Jimmy Kimmel par ABC, de modération des contenus et de fact-checking sur les plates-formes X et Meta occupent ici une place centrale.
Deux grandes tendances se dégagent : la répression s’impose comme thème dominant, et les campus universitaires comme principal théâtre du discours médiatique autour de Trump et de la liberté d’expression.
Trump et ses libertés avec la liberté d’expression
Trump concentre en volume 10 et 16 fois plus d’articles que son prédécesseur Joe Biden (en 2024) et le premier ministre canadien Mark Carney (en 2025) dans lesquels la « liberté d’expression » est associée avec au moins une expression préjudiciable, c’est-à-dire une expression renvoyant à un usage abusif de la liberté d’expression (insulte, menace, harcèlement…).
Il les devance largement en proportion avec plus d’un article sur deux (53 %), contre 39 % pour Carney et 22 % pour Biden. En bref, la centralité de Trump dans le débat francophone sur la liberté d’expression s’accompagne d’une forte proportion d’expressions préjudiciables.
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La différence ne porte pas uniquement en termes de volume. Elle se joue aussi en termes de contenu. Si les enjeux de liberté d’expression sont abordés dans une perspective institutionnelle pour Biden et Carney, et sont liés le plus souvent aux actualités du moment (mobilisations étudiantes et assassinat de Charlie Kirk) et aux débats réglementaires (vente de TikTok et fin de l’exemption religieuse), les co-occurrences textuelles indiquent pour Donald Trump qu’ils s’inscrivent dans des logiques de contrôle (censure) et de véracité (désinformation) de l’information.
Un traitement médiatique à charge ?
L’exposition médiatique des acteurs politiques façonne l’opinion publique.
Mais la tonalité, c’est-à-dire la manière dont ces acteurs sont couverts, exerce une plus grande influence. Elle oriente ce à quoi le public pense, et comment un acteur doit être pensé. De toutes les orientations, ce sont les cadres négatifs qui ont la capacité d’influencer le plus le soutien public à un enjeu. Elles exercent un effet plus fort et plus durable sur les attitudes.
Quel traitement les médias francophones canadiens ont-ils réservé à Donald Trump sur les enjeux de liberté d’expression en 2025 ?
Après une analyse sémantique, les conclusions sont sans équivoques : le tiers des articles présentent un cadrage négatif. En comparaison, Mark Carney a généré 9,8 % d’articles négatifs la même année, et Joe Biden 8,6 % en 2024.
CC BY
Le mois de mars 2025 est le plus significatif. Il cumule le deuxième plus grand volume du corpus et une proportion d’articles négatifs supérieure à la moyenne annuelle (34,3 %). La relation Canada-États-Unis est le thème dominant, abordé sous l’angle des tarifs douaniers et de la souveraineté canadienne menacée.
Sont aussi évoquées les questions de liberté académique et d’immigration autour de l’arrestation d’étudiants étrangers, des coupes dans le financement de la recherche, des opérations de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) et des manifestations qu’elles suscitent. Notons le recours au vocabulaire de la répression et les comparaisons avec les régimes autoritaires.
Les deux mois affichant les taux négatifs les plus élevés après mars marquent un durcissement progressif des thèmes : en août (34 %), Trump est associé à la désinformation, et en novembre (39 %) à l’intimidation, au clientélisme et à une érosion des libertés civiles et de l’état de droit.
Ce traitement revêt toute son importance puisque le « cadre médiatique » (news frame) façonne une trame narrative autour d’un sujet d’actualité et influence l’opinion des individus. Le cadrage répressif contribue à représenter la liberté d’expression comme un droit menacé (rights-violation frame) : le problème est défini, le responsable identifié.
Il est bien documenté que l’opinion publique manifeste un fort soutien envers un droit ou un principe constitutionnel dès lors qu’elle le perçoit comme étant menacé. Mais cette prise de conscience de la menace n’est pas univoque. Si des risques ou des coûts sont associés à l’exercice même de ce droit, elle devient moins encline à le défendre.
Parle-t-on trop de Trump ?
La visibilité d’une personnalité politique étrangère ne suffit pas à façonner l’opinion : c’est surtout ce qu’il porte comme agenda qui compte. Une étude récente a montré qu’un message attribué à Donald Trump a plus d’impact sur l’opinion publique lorsque son agenda est hostile.
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Les pratiques médiatiques traditionnelles, dont la neutralité non évaluative ou le traitement factuel et équilibré des sources, tendent paradoxalement à normaliser les discours de la droite radicale. Dans le cas inverse, une position plus réflexive et plus critique des journalistes envers ces discours réduit leurs effets sur l’opinion publique et atténue sa normalisation, sans toutefois la faire disparaître.
La question à se poser n’est donc pas tant s’il faut ou non parler de Trump, de sa rhétorique et de ses coups de semonce, mais de savoir comment en parler. Le fait de traiter négativement de Donald Trump porte également le flanc à la critique, parce qu’un tel cadrage peut aussi accentuer la polarisation.
Nous ne sommes pas face à un dilemme de visibilité ou de silence, mais devant un enjeu d’information sans normalisation. Cela suppose une prise de conscience de la responsabilité médiatique dans la manière de relayer un discours et de le traduire en information factuelle, responsabilité d’autant plus grande lorsque ce discours véhicule des valeurs illibérales et soulève des enjeux d’érosion démocratique.
L’Observatoire de la liberté d’expression a reçu des financements du Gouvernement du Québec.
– ref. De quelle liberté d’expression parle-t-on ? Trump et son omniprésence médiatique au Canada – https://theconversation.com/de-quelle-liberte-dexpression-parle-t-on-trump-et-son-omnipresence-mediatique-au-canada-287430
