Source: United Nations – in French 2
Headline: EN DIRECT | Débat au Conseil de sécurité sur la crise alimentaire mondiale
Une famille, quatre enfants et une centaine de kilomètres à pied. En Somalie, des groupes armés avaient exigé de cette famille qu’elle paie pour pouvoir continuer à cultiver ses terres. Elle a préféré abandonner sa ferme et partir vers un camp de déplacés. L’un des enfants est mort en chemin.
ONU Photos / Eskinder Debebe Carl Skau, directeur exécutif par interim du Programme alimentaire mondial (PAM) des Nations Unies (archive).
Carl Skau, chef par intérim du Programme alimentaire mondial (PAM), a rencontré la famille la semaine dernière. Mardi, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, il a fait de son histoire l’illustration d’un engrenage qui se répète dans les zones de guerre : le « cercle vicieux des conflits et de la faim ». La guerre détruit les moyens de se nourrir ; la faim, à son tour, accroît la vulnérabilité des populations et crée les conditions de nouvelles violences.
Mais ce mécanisme change aujourd’hui d’échelle. En Somalie, les agriculteurs sont chassés de leurs terres. Au Soudan, des marchés sont frappés par des drones et des missiles. En Haïti, des communautés entières sont isolées par les gangs. De Gaza au Mali et au Myanmar, les humanitaires sont empêchés d’atteindre certaines populations.
Ce sont désormais les infrastructures mêmes du système alimentaire – exploitations agricoles, marchés, entrepôts, ports et voies maritimes – qui sont happées par des conflits dont les répercussions économiques se propagent bien au-delà des lignes de front.
« Les systèmes alimentaires essentiels – ainsi que les vies et les moyens de subsistance qui en dépendent – sont attaqués », a averti le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, à l’entame du débat.
Au moins 266 millions de personnes ont connu une insécurité alimentaire aiguë l’an dernier, alors que le nombre de conflits armés atteignait son niveau le plus élevé depuis la seconde guerre mondiale. Pour la première fois depuis le début du siècle, la famine a été confirmée simultanément au Soudan et à Gaza. Dans 12 des 13 foyers de crise alimentaire jugés les plus préoccupants par l’ONU, les conflits et les violences constituent désormais le principal moteur de la faim.
© OCHA / Giles Clarke Une fillette de trois ans est prise en charge pour malnutrition sévère dans un hôpital de Tawila, dans la région du Darfour au Soudan.
Des guerres locales, un choc mondial
La géographie de cette crise est elle aussi en train de changer. Une frappe contre un port ou une attaque visant un navire marchand peut désormais faire monter le prix des denrées alimentaires à des milliers de kilomètres du lieu des combats.
La mer Noire en offre l’exemple le plus immédiat. La Russie et l’Ukraine comptent parmi les principaux exportateurs mondiaux de céréales et l’intensification des attaques entre les deux pays perturbe une artère essentielle du commerce alimentaire. Selon le PAM, les volumes de céréales transitant par le Bosphore ont chuté de 40 % en un an.
Dans le même temps, les attaques contre les navires marchands désorganisent le trafic en mer Rouge, tandis que les perturbations dans le détroit d’Ormuz affectent une voie par laquelle transitent environ un cinquième de l’approvisionnement mondial en pétrole et un tiers du commerce des engrais.
Carl Skau décrit ainsi une crise simultanée de trois grandes artères maritimes : la mer Noire, la mer Rouge et le détroit d’Ormuz. Les marchés de l’énergie, des engrais et de l’alimentation étant étroitement imbriqués, les chocs se répercutent de l’un à l’autre. Pour les économies riches, ils signifient d’abord des prix plus élevés. Pour les pays dépendant des importations et déjà fragilisés, ils peuvent signifier des repas en moins.
Au Soudan, le prix des denrées alimentaires de base a ainsi augmenté de près de 40 % depuis février. La hausse du carburant pèse sur l’irrigation, le transport et la transformation des céréales, tandis que les perturbations des exportations d’engrais menacent les prochaines campagnes agricoles en Afrique et en Asie.
©FAO /Johanna Alarcón Des marchands vendent des produits sur un marché à Cotacachi, en Équateur.
Quand la faim prolonge la guerre
La relation fonctionne aussi dans l’autre sens. En détruisant les moyens de subsistance et en déplaçant les populations, la guerre rend les communautés appauvries plus vulnérables au recrutement par les groupes armés et les réseaux criminels.
En Somalie, six millions de personnes, soit environ un tiers de la population, souffrent de faim aiguë ou se trouvent dans une situation plus grave encore. Près de deux millions d’enfants sont touchés par la malnutrition aiguë ou sévère. Mais le PAM ne vient actuellement en aide qu’à environ 600 000 personnes.
La semaine dernière, des combats à Baidoa ont encore empêché l’organisation d’apporter une aide nutritionnelle à environ 5 000 enfants. Lorsque les familles ne parviennent plus à se nourrir, a prévenu Carl Skau, leur désespoir facilite le recrutement des jeunes les plus vulnérables par les groupes armés et les réseaux criminels.
Le Conseil de sécurité avait reconnu cet engrenage dès 2018, avec l’adoption à l’unanimité de la résolution 2417 sur les conflits et la faim. « Le cercle vicieux se poursuit », a constaté António Guterres.
Le problème n’est pourtant plus tant de prévoir les famines que d’agir avant qu’elles ne surviennent. Celle qui avait frappé la Somalie entre 2010 et 2012 avait tué près de 260 000 personnes, dont environ la moitié étaient des enfants. En 2017 puis en 2022, une mobilisation plus précoce avait permis d’éviter un bilan comparable. Au Soudan, selon Carl Skau, les signes avant-coureurs étaient connus, sans susciter une réponse internationale à la hauteur.
« Nous ne pouvons pas attendre que la famine ou des conditions catastrophiques soient officiellement confirmées », a insisté le Secrétaire général. « J’appelle ce Conseil à agir lorsque les voyants d’alerte s’allument ».
Or les moyens humanitaires diminuent au moment même où les conflits se multiplient. Le monde sait de mieux en mieux prévoir où la faim risque de basculer dans la famine, tout en disposant de moins en moins de moyens pour empêcher ses propres alertes de devenir réalité.
POUR EN SAVOIR PLUS, lire, ci-dessous, la couverture en direct assurée par nos collègues de la Section de la couverture des réunions des Nations Unies :
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