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Les entreprises qui veulent revenir sur le télétravail jouent-elles contre leur camp ?

Les entreprises qui veulent revenir sur le télétravail jouent-elles contre leur camp ?

Source: The Conversation – in French – By Caroline Diard, Professeur associé – Département Droit des Affaires et Ressources Humaines, TBS Education


L’ESSENTIEL

  • Ubisoft, Deloitte et d’autres ont annoncé ces derniers mois vouloir revenir sur le télétravail tel qu’il était pratiqué jusque-là. Simultanément, il est mobilisé comme solution en cas de fortes chaleurs ou de menaces sur la sécurité.

  • Côté salariés, un retour en arrière produirait une vague de mécontentements, pouvant aller jusqu’à la démission.

  • Il est urgent de revoir la façon dont le télétravail est envisagé par les employeurs. Ce n’est plus seulement une modalité pour continuer à produire en période difficile, mais un vrai outil d’attractivité et de stratégie RH.


L’année 2025 a été marquée par un tournant dans l’histoire du télétravail : l’annonce du « retour au bureau ». Cette annonce a été vite oubliée avec les épisodes de canicule, d’intempéries ou d’insécurité où le télétravail apparaît comme un moyen de protéger les salariés. Ainsi, pendant la canicule, dès le mois de juin, les autorités, ont appelé les Franciliens à privilégier le télétravail lorsque cela est possible et à éviter les déplacements non indispensables.

Le télétravail apparaît comme une solution pour protéger certains salariés en cas de fortes chaleurs, voire d’insécurité




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Retour au bureau, travelling arrière

Aux États-Unis, Deloitte a conditionné les bonus à la présence au bureau tandis qu’Amazon a échoué à imposer un retour en présentiel faute de locaux suffisants.

En France, c’est dès octobre 2024 que les salariés d’Ubisoft ouvrent la marche et mènent une grève historique contre la réduction du télétravail, révélant les crispations autour de cette modalité d’organisation du travail. À la Société générale, une contestation similaire a éclaté en juillet 2025. Le battage médiatique est alors immense.

En 2026, c’est au tour d’Airbus de faire le buzz avec la volonté de la direction d’imposer quatre jours sur site.

Le télétravail, un facteur d’attractivité de l’employeur

Derrière ce qui est présenté comme un retour en arrière et a été très médiatisé se cachent vraisemblablement un débat idéologique et des intérêts divergents, des difficultés managériales ou des velléités de contrôle. Mais, au-delà de ce bruit médiatique, que disent les chiffres officiels ?

En 2025, seulement 10 % des entreprises ont réduit les jours autorisés en télétravail, selon une étude menée par l’Association pour l’emploi des cadres (Apec). Cette enquête montre que les entreprises dressent un bilan positif du télétravail. Ainsi, 74 % des cadres indiquent qu’ils seraient mécontents en cas de réduction du nombre de jours de télétravail. La proportion monte à 80 % dans l’hypothèse d’une suppression. Près de la moitié d’entre eux envisageraient même de changer d’entreprise ! Une tendance confirmée par l’Observatoire UGICT-CGT dans une étude de 2025 avec un répondant sur deux prêt à démissionner en cas de suppression du télétravail !

Ces chiffres ne vont donc pas dans le sens des annonces de « retour au bureau » généralisé. Il paraît très paradoxal de réduire le télétravail, alors même que cela pourrait produire des démissions, un déficit d’attractivité et une baisse de motivation.

Tous ces paradoxes nous ont conduits à un questionnement : le télétravail est-il devenu un mode d’organisation incontournable et un outil de rétribution pour les salariés ?

Le télétravail, une forme de rétribution ?

C’est sur le constat de ce paradoxe que nous avons envisagé de rencontrer à travers trois entretiens qualitatifs semi-directifs des acteurs qui ont vécu l’évolution du télétravail dans leurs organisations respectives. Ces regards croisés ont permis d’échanger sur quatre thèmes dont la rétribution. Nous avons ainsi échangé avec Frédéricke Sauvageot, directrice QVCT du domaine immobilier chez Orange, avec un associé fondateur d’une société de conseil en cybersécurité dont les salariés sont en télétravail total et avec un responsable de coordination de projets RH dans une entreprise de transport. Les résultats de ces travaux sont à paraître dans la revue RAILS – Review of Advances in Industry, Logistics & Supply Chains.

Des chercheurs avaient déjà révélé que le télétravail est désormais considéré comme une forme de rétribution, au même titre que les avantages en nature ou financiers. Or, la rétribution désigne classiquement l’ensemble des contreparties du travail (rémunérations en nature ou en espèces). Il s’agit des rémunérations matérielles (qui ajoutent les rémunérations en nature aux rémunérations financières) et les gratifications symboliques ou morales.

À la recherche d’un équilibre contribution-rétribution

C’est Adams (1963 qui a mis en avant la théorie de l’équité : les salariés évaluent en permanence l’adéquation entre leurs efforts, leurs récompenses, et celles de leurs pairs. La motivation dépend d’un équilibre perçu entre la contribution et la rétribution.

Avec les nombreuses annonces de retour en arrière, plusieurs défis majeurs se dessinent alors dans les débats : les enjeux de flexibilité (réduction des temps de transports, conciliation des temps de vie), fidélisation et renforcement de l’attractivité et rétribution perçue sont sous-estimés. Les grèves et résistances ont montré que la transition vers l’hybridation (mix présentiel-distanciel) est difficile pour certains dirigeants qui craignent une baisse de productivité ou une fragmentation des équipes, ce que les études récentes réfutent.

« La généralisation du télétravail a conduit à rechercher de nouvelles solutions pour s’adapter aux nouvelles modalités de travail et parfois à innover, que ce soit dans l’organisation du travail, les modes de management ou encore dans la mise en place de nouvelles technologies. »




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Un élément du « package » global, source d’attractivité

Notre analyse révèle que le télétravail peut agir comme une forme de rétribution, intégrée au package global proposé aux salariés. Comme innovation organisationnelle, il s’accompagne d’une flexibilité renforcée, tout en soulevant des questions sur son intégration dans les politiques de rémunération.

Contrairement aux clichés médiatiques évoquant un éventuel retour au bureau – phénomène limité à certaines grandes entreprises technologiques, notamment américaines –, notre analyse, en phase avec les travaux académiques de référence, confirme que le télétravail est devenu une pratique irréversible.

« Maintenant, c’est utilisé effectivement comme outil d’attractivité, parce que même dans des offres de stage ou d’apprentissage, certaines directions le mettent en avant, donc c’est une façon d’attirer les plus jeunes. »

Nécessaires mesures d’accompagnement

L’intégration du télétravail comme un élément comptant dans la rétribution invite les entreprises à aller au-delà et à revoir certaines de leurs pratiques. Parmi les mesures qui contribueront à ce que le télétravail soit intégré par les salariés comme un élément de rétribution, figurent :

  • la communication sur l’accès au télétravail dès l’offre d’emploi ;

  • l’intégration du télétravail comme un avantage en nature, avec des aides complémentaires (équipement ergonomique, abonnements coworking) ;

France 3 Pays de Loire, 2025.
  • l’analyse des pratiques des concurrents pour rester compétitif sur le marché du travail ;

  • la proposition d’alternatives et d’aménagements spécifiques pour les postes où le télétravail n’est pas possible et pour les métiers incompatibles avec le télétravail (semaine de 4 jours, horaires décalés) afin de préserver l’équité interne ;

  • la modularité des accords et des chartes afin de s’adapter aux besoins spécifiques sans remettre en cause l’équité globale.

L’autonomie et la liberté offertes par le télétravail s’opposent parfois aux logiques de contrôle traditionnelles. La volonté de certaines entreprises de réduire ou de supprimer le télétravail a conduit à des levées de boucliers inattendues, révélant l’attachement à cette modalité d’organisation, qui peut devenir un outil d’attractivité, de fidélisation et de rétribution. Ainsi, Airbus a pris très récemment la mesure de ces attentes fortes des salariés. Après l’annonce de la réduction du télétravail et face à la protestation des salariés, l’avionneur a fait marche arrière.

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les entreprises qui veulent revenir sur le télétravail jouent-elles contre leur camp ? – https://theconversation.com/les-entreprises-qui-veulent-revenir-sur-le-teletravail-jouent-elles-contre-leur-camp-288025

MIL OSI – Global Reports