Source: The Conversation – in French – By Alexis Descatha, Professeur de santé au travail, Université Angers, CHU d’Angers, Inserm, U1085 Irset, équipe Ester, Université d’Angers
L’ESSENTIEL
– L’activité des pompiers les expose, tout au long de leur carrière, à de nombreux facteurs de risque, qu’ils soient chimiques, physiques ou psychiques
– Ces expositions multiples sont très intriquées les unes avec les autres, ce qui complique l’évaluation de leurs effets sur la santé
– Des recherches complémentaires sont encore nécessaires pour dresser un panorama plus complet des risques auxquels font face les pompiers et améliorer la prévention
Le changement climatique entraîne des étés plus longs, plus chauds et plus secs, qui alimentent des incendies de végétation d’une ampleur et d’une durée sans précédent. Des « mégafeux » frappent désormais régulièrement l’Amérique du Nord ou l’Australie. Ils se déclarent aussi de plus en plus souvent en Europe, et notamment en France.
Ces feux de grande ampleur mobilisent les sapeurs-pompiers sur des périodes d’engagement historiquement longues. Or, on sait qu’une exposition, même de court terme, aux particules fines PM 2,5 provenant des feux de végétation est associée à une surmortalité substantielle à l’échelle mondiale.
Mais ces particules ne sont pas le seul facteur de risque pour la santé auquel les soldats du feu sont exposés. Outre les autres composés toxiques présents dans les fumées, les pompiers sont aussi susceptibles de se retrouver en contact avec de nombreuses autres substances délétères. La dangerosité de leur métier les expose aussi aux accidents du travail, au stress, ainsi qu’aux traumatismes psychologiques.
Cette grande diversité de facteurs de risques complique les études qui tentent d’en déterminer les effets sur la santé des pompiers. Nous avons récemment publié une synthèse destinée à faire le point sur les connaissances disponibles. Voici ce qu’il faut en retenir.
La mortalité des pompiers
La mortalité globale des pompiers semble comparable à celle d’autres professions, ce qui peut paraître contre-intuitif. L’effet dit « du travailleur sain » explique en partie ce constat : les personnes en emploi sont en moyenne en meilleure santé que la population générale, si bien que les études comparant des travailleurs à la population générale sous-estiment systématiquement les risques liés au travail. Ce risque de sous-estimation concerne particulièrement les métiers à forte demande physique et mentale, comme celui des pompiers.
Lorsque l’on s’intéresse en revanche à l’âge moyen au moment du décès, on constate que celui-ci est significativement plus faible chez les pompiers que dans la population générale, en particulier chez les hommes occupant des fonctions opérationnelles. Une étude menée entre 2013 et 2023 sur le territoire de la Seine-Maritime a mis en évidence que les [sapeurs-pompiers décédés l’ont été à un âge moyen de 72,3 ans], ce qui est significativement plus jeune que dans la population générale, où l’âge moyen au décès était de 74,4 ans. Cet écart se retrouvait principalement chez les opérationnels (71,8 ans) et chez les professionnels. En revanche, il n’était pas significatif chez les officiers (74 ans), ni chez les volontaires (72,7 ans).
Par ailleurs, certains cancers, en particulier, présentent une surmortalité notable chez les pompiers. C’est par exemple le cas de ceux de la thyroïde, du rein, de la vessie et du cerveau.
Des expositions multiples, tout au long de la carrière
Dès lors qu’il s’agit d’évaluer la santé des pompiers, le problème de fond tient à ce que l’approche classique – « une exposition, une maladie, une valeur limite d’exposition » – convient mal à leur activité. En effet, en raison de la nature de leur travail, les sapeurs-pompiers font face à une multitude d’expositions aiguës et chroniques.
En 2021, l’Organisation mondiale de la santé et l’Organisation internationale du travail ont publié leur première estimation conjointe de la part des maladies imputable au travail dans le monde. En tête de liste figuraient les longues durées de travail, suivies des particules, gaz et fumées en suspension dans l’air, puis des accidents du travail, de l’amiante, de la silice et des agents provoquant de l’asthme (asthmogènes).
On constate que les sapeurs-pompiers sont susceptibles d’être exposés à l’ensemble de ces facteurs, souvent au cours d’une même garde.
Le problème est que toutes ces expositions sont tellement intriquées qu’il n’est pas, en l’état actuel des connaissances, possible de relier directement un effet sur la santé à un type d’exposition en particulier.
Pour cette raison, la meilleure façon de rendre compte de ce que le corps d’un pompier en exercice accumule est de s’appuyer sur concept d’exposome. Ce terme désigne la totalité de ce qu’un organisme rencontre au cours d’une vie, en tenant compte de la chronologie des expositions, de leur variabilité et de leurs interactions.
L’exposome professionnel des pompiers
Notre revue de littérature établit que l’exposome professionnel est multiple. Il est de nature chimique, puisque la fumée contient des hydrocarbures aromatiques polycycliques, du benzène, des aldéhydes, des métaux et des particules. Ces substances toxiques, dont certaines peuvent être à l’origine de cancers, sont absorbées à la fois par inhalation, mais aussi par la peau. On sait, par exemple, que la zone située au niveau du cou constitue une voie d’absorption notable, ce qui est possiblement lié au port des équipements de protection.
Par ailleurs, la température centrale du corps des pompiers augmente sous l’effet de la chaleur, de l’activité physique et des équipements de protection, comme l’illustrent la fréquence cardiaque et les besoins métaboliques liée à cette activité physique intense. Les charges sont soulevées dans des postures contraignantes, sur une courte période, tandis que le bruit est constant. Enfin, la scène du théâtre d’opération peut être traumatisante, tant sur le plan physique que mental.
Tout cela se déroule dans le temps imparti à une seule intervention, y compris la formation et le retour du lieu d’intervention. Élargissons maintenant ce cadre à l’ensemble d’une carrière (pour laquelle les données sont plus rares).
On sait que les pompiers sont exposés à du travail posté et de nuit, à de longues heures de travail, à des gaz d’échappement diesel et à divers contaminants présents dans la caserne, aux retardateurs de flamme et substances per – et polyfluoroalkylées (PFAS), aux substances émises lors des entraînements répétés au feu réel (caissons de feu), etc.
À cela s’ajoutent les pressions psychosociales spécifiques à chaque service, à la hiérarchie, à la disponibilité et à l’équilibre entre la lutte contre les incendies et les interventions médicales d’urgence (équilibre qui diffère considérablement d’un pays à l’autre).
Enfin, pour chaque pompier, l’exposition varie en fonction de la tâche, du type de contrat et de son poste, ainsi que de son ancienneté, de son équipement et de ses habitudes de vie.
Évaluer les effets sur la santé
Étant donné que les expositions des pompiers s’étendent sur différentes échelles de temps, il en va de même pour leurs effets.
Certains sont immédiats : coup de chaleur, déshydratation, exposition aiguë au monoxyde de carbone, douleurs et brûlures, ainsi que traumatismes physiques et psychologiques.
D’autres apparaissent au fil des mois et des années : des troubles musculo-squelettiques dégénératifs, touchant surtout le bas du dos et les épaules ; des troubles du sommeil (signalés chez environ un tiers des pompiers) ; le syndrome métabolique (ensemble d’anomalies à risque cardiovasculaire élevé) ; des troubles de santé mentale (le syndrome de stress post-traumatique étant plusieurs fois plus fréquent que dans la population générale). Ces conséquences s’ajoutent à l’usure plus insidieuse liée au stress opérationnel quotidien.
Par ailleurs, en 2023, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a reclassé l’exposition professionnelle des pompiers comme cancérigène pour l’homme, sur la base de preuves suffisantes concernant le mésothéliome (cancer de la plèvre, la membrane qui entoure les poumons) et le cancer de la vessie, tandis que d’autres données indiquent des risques pour d’autres cancers (mélanome et autres cancers de la peau, cancer de la prostate et certains cancers du sang).
Enfin, ces preuves solides ne doivent pas occulter les troubles cardiovasculaires (maladie coronarienne, accident vasculaire cérébral) et les troubles respiratoires, comme l’asthme et les bronchopneumopathies chroniques, pour lesquels des recherches supplémentaires sont nécessaires.
Mieux cerner les risques grâce à la recherche
Au-delà de la confirmation des signaux évoqués plus haut, les travaux de recherche sur la santé au travail des pompiers s’articulent autour de plusieurs axes.
Il s’agit tout d’abord de mener des études dans des contextes variés, afin de prendre en compte les différences potentielles entre environnements ou sous-populations : type de pompier, de statut, d’activités ou de sexe, par exemple.
Ensuite, il s’avère nécessaire d’évaluer de façon exhaustive les effets d’agents délétères agissant en synergie, afin de déterminer s’ils sont additifs, multiplicatifs ou interactifs (on parle d’« effet cocktail »). Les effets étudiés pourront inclure les atteintes endocriniennes (autrement dit, les conséquences pour le système hormonal) et reproductives, les sous-types de cancers rares ou propres à un sexe ou à l’autre, et les maladies neurodégénératives (la maladie de Parkinson ou les démences sont évoquées).
Jusqu’à présent, ces effets n’ont pas été suffisamment évalués, pas plus que les questions d’effets de sélection et de confusion. Répondre à ces questions exigera soit de recruter de nouvelles cohortes de plus grandes tailles, soit de réutiliser des données existantes (pour, par exemple, les réanalyser grâce à des outils d’intelligence artificielle).
Enfin, des études spécifiques portent sur les interventions et la prévention (y compris l’éducation et la promotion de la santé). Cette recherche mobilise un large éventail de disciplines : sciences de la santé (épidémiologie, recherche clinique, toxicologie…), sciences humaines et sociales (ergonomie, psychologie, économie, sciences de gestion, sociologie…) et ingénierie (conception de matériaux, modélisation de la sécurité et des risques, science des données, intelligence artificielle et informatique…).
La question de la prévention est particulièrement complexe. En effet, pour être efficace et durable, elle doit embrasser l’ensemble de l’exposome.
Soulignons que la recherche collaborative entre pays se développe désormais au sein d’organisations internationales, et en France à travers le groupe RE3SC, le consortium scientifique consacré à l’intelligence artificielle et aux sciences de l’urgence et des risques, ainsi que des travaux sur la réparation juridique (Association de la Francophonie pour la Santé des Pompiers), y compris la normalisation internationale pour la protection des pompiers.
De la recherche au terrain
Canada, États-Unis, Australie, Royaume-Uni… Plusieurs pays ont développé le transfert des connaissances de la recherche vers les parties prenantes et les pompiers. La France offre elle aussi un exemple concret instructif avec l’ENSOSP, l’École nationale supérieure des officiers de sapeurs-pompiers, qui développe des programmes de formation et gère une base de ressources en ligne (le PNRS).
Citons également l’Observatoire national de santé des agents des services d’incendie et de secours (ONSAS), organisé par la Direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises, qui réunit désormais l’ensemble des parties prenantes (directions et organisations syndicales, professionnels de santé et universitaires, agences concernées) autour de trois objectifs affichés : prévenir, protéger, réparer.
Unique en son genre, cette initiative translationnelle collaborative a mené à l’élaboration d’une nouvelle réglementation sur la réparation des maladies professionnelles des pompiers (à la suite du rapport du CIRC de 2023), ainsi qu’à des recommandations sur les entraînements répétés au feu réel, des ateliers scientifiques annuels et des études sur la toxicité des fumées et le traumatisme psychique.
Au-delà de ces avancées, la route est encore longue. Il s’agira notamment d’aboutir à une meilleure indemnisation, non seulement des victimes des incendies et des activités de lutte contre le feu et soutien (sur le modèle de l’amiante ou des pesticides, de manière à couvrir la population générale touchée par les feux survenant à l’interface habitat-forêt), mais aussi de l’ensemble des « travaillant·e·s » (autrement dit des salariés et volontaires, personnels de soutien et militaires), afin d’améliorer la prévention dans son ensemble. Il sera également nécessaire de consolider la recherche, en créant, par exemple, une institution de recherche visible, dotée de financements dédiés.
Alexis Descatha est membre de l’Observatoire National de la Santé des agents des Services Incendies et Secours (en tant scientifique). Il participe au nom de la France dans les évaluations de normalisation pour les équipements de protections des pompiers. Il est également Professeur Clinicien à Hofstra/Northwell et Professeur Associé à IUSP (USA) et est rédacteur en chef des archives des maladies professionnelles et de l’environnement (Elsevier). Il a des projets financés par l’ANR/ l’ANSES/ MNH DREES. La DPI complète est disponible sur le site https://dpi.sante.gouv.fr/dpi-public-webapp/app/consultation/accueil
– ref. Santé des pompiers : pourquoi il faut poursuivre les recherches – https://theconversation.com/sante-des-pompiers-pourquoi-il-faut-poursuivre-les-recherches-290926
