Source: The Conversation – in French – By Nacima Ourahmoune, Professeur / Chercheur/ Consultant en marketing et sociologie de la consommation, Kedge Business School
L’ESSENTIEL
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Face à la catastrophe, les dirigeants algériens focalisent l’attention sur leur double réaction : la promesse d’une indemnisation rapide des victimes et la décision de rétablir la peine de mort pour les pyromanes.
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Les défaillances structurelles de prévention et de gestion des feux sont pourtant largement en cause : le phénomène est devenu récurrent en Algérie.
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En exaltant la « résilience » dont a fait preuve la société, le pouvoir tente de récupérer à son profit le large mouvement de solidarité déployé par les Algériens pour venir en aide aux sinistrés.
La planète brûle, et la Méditerranée avec elle. L’Algérie n’échappe pas à cette nouvelle géographie du feu. Sécheresses prolongées, températures extrêmes et dégradation des sols favorisent des incendies plus rapides et plus destructeurs. Entre 1985 et 2022, plus de 75 000 feux de forêt ont été enregistrés, soit 35 000 hectares brûlés par an en moyenne. Fin août 2026, près de 200 foyers sont recensés en une journée, avec plus de 45 °C et des vents violents.
À Jijel, épicentre de la catastrophe, le feu balaie en quelques heures la bande côtière et montagneuse. Villages encerclés, routes coupées, hôpitaux saturés. Le dernier bilan officiel reste fixé à 12 morts et 54 blessés, tandis qu’avis de décès, listes communales et données hospitalières dessinent une réalité beaucoup plus lourde. À El Djemaa Beni Habibi, plus de 70 victimes figureraient déjà sur la page officielle de la commune ; un décompte indépendant cité par le Monde estime à 200 le nombre de morts dans la wilaya de Jijel. Le bilan reste à consolider ; l’information devient un enjeu.
Parallèlement, la recherche des causes prend rapidement une tournure pénale. Le 27 août, le ministre de l’intérieur annonce « des enquêtes approfondies ». Le 29, le président Abdelmadjid Tebboune affirme qu’« il y a quelque chose de criminel » dans ces incendies. Le lendemain, il demande un durcissement du code pénal allant jusqu’au retour de l’application de la peine capitale pour les auteurs d’incendies volontaires alors que l’Algérie n’exécute plus depuis la mise en place d’un moratoire en 1993.
La piste criminelle peut coexister avec des conditions climatiques extrêmes. Mais rechercher une intention ne dit rien des conditions qui transforment un départ de feu en catastrophe humaine et écologique.
Or celles-ci étaient documentées avant les faits. En juin 2026, la Banque mondiale soulignait plusieurs faiblesses propres à l’Algérie – plans forestiers à actualiser, données fragmentées, coordination insuffisante et gestion trop réactive – et appelait à renforcer les systèmes d’alerte, les capacités locales et l’implication des municipalités et communautés.
Depuis 2021, l’Algérie a développé ses moyens de lutte contre les incendies et acquis des bombardiers d’eau. Leur faible emploi durant les heures critiques ne traduit pas une simple absence d’équipement : selon l’exécutif, des vents atteignant 100 km/h rendaient les interventions aériennes impossibles.
Quand la solidarité change de fonction politique
En 2021, j’avais analysé l’extraordinaire mobilisation qui avait accompagné les incendies : convois venus de tout le pays, collectes diasporiques, villages organisant la réception et la distribution des aides, réseaux numériques permettant d’identifier rapidement les besoins et réseaux de confiance limitant désorganisation et gaspillage.
Cette capacité d’organisation vient de loin. Les solidarités villageoises du nord de l’Algérie ont notamment nourri les travaux de Pierre Bourdieu. Elles avaient trouvé une autre expression, explicitement politique, avec le Hirak, en 2019. Pendant plus d’un an, des millions d’Algériens ont occupé pacifiquement l’espace public pour demander le départ d’un système de pouvoir jugé verrouillé. Le Hirak avait rendu visibles des formes d’organisation horizontales capables de faire circuler information, images et mobilisations sans direction centralisée.
Mais, en 2020, la pandémie suspend les marches, puis l’espace politique se referme peu à peu. Ces capacités, elles, resurgissent régulièrement notamment en août 2026 : dons acheminés nuit et jour depuis différentes wilayas, groupes électrogènes, nourriture, médicaments, mobilisation de psychologues, initiatives pour les animaux touchés…
Des chansons et slogans associés au Hirak réapparaissent aussi. « Un seul héros, le peuple », scandé pendant le mouvement, revient dans des vidéos de solidarité, parfois accompagné de « Liberté » (Soolking Ouled el Bahdja), l’un de ses hymnes.
Le slogan « Ghir binatna » (« Juste entre nous ») traduit un refus de l’ingérence internationale et que l’on ne peut compter que sur nous-mêmes.
Ce registre est ancien : refus de la domination, endurance, sacrifice et solidarité face à l’épreuve appartiennent à l’imaginaire national façonné par la guerre d’indépendance. Le Hirak avait réinvesti cette mémoire en retournant la souveraineté populaire contre le pouvoir en place. En août 2026, Abdelmadjid Tebboune puise à son tour dans ce répertoire : il célèbre « l’élan de solidarité du peuple algérien » et martèle : « Nous sommes un pays très résilient. »
Il y a là une lutte symbolique pour la captation d’une valeur produite concrètement par la société. Le « nous » présidentiel rassemble sinistrés, secouristes, institutions et détenteurs des ressources publiques dans un même récit national.
Ce déplacement rappelle le « rapt symbolique » que j’avais analysé après le Hirak : on avait alors assisté à une reprise de ses marqueurs par le camp présidentiel alors que sa demande de transformation systémique, elle, restait insatisfaite.
Le gant de velours ne remplace pas la main de fer
Depuis le début des incendies, le pouvoir combine une dialectique du soin et une fermeté sécuritaire assumée.
Ici, le même calendrier rapproché, centré sur la date du 15 septembre, entend frapper les esprits : le premier ministre a déclaré, citant le président de la République, que « le moindre objet détruit, même un seul clou, devra être indemnisé » d’ici au 15 septembre, et le président de la république a défait le moratoire sur la peine de mort pour l’appliquer aux pyromanes à la même date.
De cette façon, l’exécutif sature l’espace de deuil et de choc émotionnel à travers des annonces d’actions rapides et extrêmes, faciles et lisibles. Le levier est avant tout symbolique et spectaculaire : à un choc extrême, le pouvoir apporte une réponse extrême susceptible de générer de la communion ou du consensus en période de deuil.
La réponse à la fois sécuritaire et distributive sert à clore le débat plutôt et de déplacer la focale vers des responsables individualisés, alors même que l’examen des défaillances supposerait de remonter des chaînes beaucoup plus longues. Quelques médias s’y sont d’ailleurs risqués.
À chaque crise, on assiste à un même processus : à la pluralité des causes et possibles répond une concentration de la faute sur des individus. À la corruption décriée par le Hirak, la réponse fut une série de procès individualisés qui peinent à de démanteler des mécanismes profonds.
Le coût politique d’une solidarité devenue chronique
Alors que le bilan humain, matériel et écologique reste incertain, l’après-feu est déjà mis en calendrier : indemnisation, réseaux, reconstruction, reboisement. Ces mesures sont indispensables, mais leur temporalité contraste avec celle des pertes. Des vies, des exploitations, des cheptels, des paysages et des écosystèmes ne se rétablissent pas par décret, pas davantage que l’épuisement de ceux qui prennent en charge une large part de la douleur et des dégâts.
Entre catastrophe et réparation administrative, un espace immense est occupé par la société : collecter, transporter, héberger, nourrir, soigner, mobiliser la diaspora, faire circuler information et compétences. Face à la pandémie comme face aux incendies, les citoyens sont les principaux leviers de la solidarité célébrée par le pouvoir.
Ce caractère chronique déplace la question : la participation citoyenne est célébrée lorsqu’elle soigne et compense ; elle est soupçonnée et, souvent, contenue lorsqu’elle prétend délibérer, contester ou peser sur la décision.
Le vocabulaire présidentiel reprend volontiers à son compte les valeurs de résilience et de solidarité chères à la société ; pour autant, cette rhétorique empruntée ne se convertit pas en légitimité politique, comme le montre le taux de participation très bas aux élections.
En réalité, la résilience est une notion bien moins consensuelle qu’il n’y paraît. Sa célébration est, certes, unanime ; mais si elle offre au pouvoir une ressource de discours de proximité, son exercice rend visible l’autonomie du peuple qui, durant les crises, n’attend pas les instructions venues du centre pour se mettre en mouvement.
Par effet de miroir, la solidarité appuie là où elle est chroniquement attendue du fait du manque d’anticipation du pouvoir. En célébrant ce que la société algérienne sait faire lorsqu’elle est libre de se mobiliser, le pouvoir rappelle aussi ce qu’elle continue d’espérer en matière de liberté politique…
Nacima Ourahmoune ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Incendies en Algérie : l’exceptionnelle résilience du peuple comme ressource politique du pouvoir – https://theconversation.com/incendies-en-algerie-lexceptionnelle-resilience-du-peuple-comme-ressource-politique-du-pouvoir-291087
