Source: The Conversation – in French – By Luisa F. Escobar Alvarado, Post Doctoral researcher, Università di Torino
L’ESSENTIEL
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Dans l’est de l’Angola, les feux ont diminué de 36 % pendant la guerre civile, contrairement à ce qui est observé dans la plupart des conflits.
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La guerre a bouleversé les pratiques traditionnelles de brûlage et leur transmission entre générations.
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Les politiques de gestion doivent reconnaître le feu comme un outil essentiel pour les communautés rurales.
Peu de régions d’Afrique ont été aussi isolées et peu étudiées que l’est de l’Angola, en particulier les hauts plateaux des provinces de Moxico, une région riche en biodiversité, en cultures et en histoire. Le passé politique du pays contribue à expliquer cet isolement. Après avoir obtenu son indépendance du Portugal en 1975, au terme de onze années de guerre, l’Angola a plongé dans une guerre civile qui a duré vingt-sept ans, l’un des conflits les plus longs qu’ait connus l’Afrique.
Fourni par l’auteur, CC BY
Depuis le retour de la paix en 2002, le développement s’est concentré dans la capitale, Luanda, sur la côte ouest. L’est du pays est resté profondément marginalisé, avec un accès limité aux services essentiels tels que la santé et l’éducation. Les infrastructures y sont rares et certaines parties du territoire comptent encore de nombreuses mines antipersonnel.
Dans ces régions, la faible présence de l’État, probablement due à une forme d’exclusion politique et à l’isolement géographique, a laissé aux communautés une grande autonomie dans la gestion des terres et des ressources. Cette situation a contribué à préserver les écosystèmes, mais a freiné le développement économique et social. L’isolement a également façonné un phénomène moins visible : le rôle du feu dans la survie des populations et dans l’écosystème forestier.
Nous sommes une équipe d’écologues, de chercheurs en sciences sociales et de politistes des universités d’Édimbourg et de Turin. Avec le soutien de l’Okavango Wilderness Project, nous étudions les liens entre les forêts et les communautés locales de cette région. Le feu est l’un des principaux outils utilisés par ces communautés pour gérer leur environnement : défricher les champs, améliorer la visibilité, favoriser la production de fruits et faciliter la chasse.
Dans un article récent, nous présentons les résultats de nos recherches sur la manière dont la guerre civile a façonné les régimes de feux, c’est-à-dire les caractéristiques et la dynamique des incendies au sein d’un écosystème, dans l’est de l’Angola. Nous avons combiné l’analyse de données satellitaires sur les zones brûlées avec des entretiens approfondis menés auprès de 42 personnes âgées ayant vécu le conflit et habitant toujours la région aujourd’hui.
Lorenza Fontana, CC BY
Nous avons fait une découverte qui nous a surpris et qui va à l’encontre de ce que les chercheurs ont observé ailleurs. Pendant la guerre, les feux étaient moins fréquents qu’avant ou après le conflit. Dans la plupart des zones de conflit, la guerre tend au contraire à être associée à une augmentation des feux. Ce constat est important, car la manière dont on définit un régime de feux « normal » détermine la façon dont les feux sont gérés.
La guerre dans les hauts plateaux angolais
Notre travail de terrain s’est déroulé dans trois villages des hauts plateaux de Moxico. Les zones les plus élevées sont couvertes de forêts sèches et de forêts claires de miombo. Plus bas s’étendent des prairies et coulent des rivières qui alimentent le delta de l’Okavango, dont les eaux font vivre des écosystèmes et des communautés dans toute l’Afrique australe. Cette région reculée est peu peuplée et les principales activités y sont l’agriculture de subsistance et la récolte du miel.
Lucia Escobar Alvarado, CC BY
Les populations locales utilisent traditionnellement le feu pour défricher leurs champs et débroussailler afin de faciliter la chasse. Elles pratiquent des brûlages contrôlés dans les savanes et les zones boisées afin de réduire le risque que des incendies plus importants atteignent les habitations, mais aussi pour éloigner les serpents des villages. Les villageois utilisent également la fumée pour récolter le miel et le bois comme combustible pour cuisiner.
Les autorités coutumières continuent de réglementer l’utilisation des ressources naturelles.
Luisa Escobar Alvarado, CC BY
Les anciens nous ont expliqué que le feu était moins utilisé pendant la guerre : les populations étaient constamment déplacées et dépendaient fortement des ressources forestières – miel, fruits, champignons et animaux sauvages – pour survivre. Une femme témoigne :
Pendant la guerre, nous devions constamment nous déplacer. On construisait une maison, on y restait un mois ou un an, puis on repartait.
Lorenza Fontana, CC BY
Les forces armées réglementaient strictement l’usage du feu pour cuisiner ou chasser, car il pouvait révéler la position des populations. Il était donc souvent utilisé la nuit, lorsque les avions ne survolaient pas la zone. La couverture forestière était indispensable pour se protéger. Une utilisation imprudente du feu pouvait entraîner de lourdes sanctions, voire la mort. L’une des personnes interrogées nous a raconté :
Si vous mettiez le feu, c’était un crime ! Vous étiez fouetté !
Selon les personnes interrogées, pendant la guerre, les zones forestières se sont étendues et densifiées.
Lorenza Fontana, CC BY
Nos analyses spatiales des zones brûlées ont confirmé que, pendant la guerre, les surfaces touchées par le feu avaient diminué en moyenne de 36 % par rapport à la période qui a suivi le conflit (2003-2018), avec des baisses encore plus marquées à certaines périodes. Entre 1991 et 1992, elles ont chuté de 46 %, peut-être en raison de la reprise des violences après le rejet par l’Unita – l’une des parties impliquées dans la guerre civile – des résultats des élections organisées à la suite des accords de Bicesse. Après la fin de la guerre en 2002, les surfaces brûlées ont augmenté de 60 % par rapport à la moyenne enregistrée pendant le conflit.
Feux et conflits
Le cas de l’est de l’Angola révèle des dynamiques intéressantes qui permettent de porter un regard nouveau sur les liens entre les régimes de feux et les conflits armés.
La plupart des recherches consacrées aux guerres et aux feux font état d’une augmentation de l’activité des feux. Ce phénomène a été observé en Syrie, en Turquie, en Irak et en Ukraine.
Notre étude montre au contraire une nette diminution de l’activité des feux pendant le conflit, suivie d’une forte reprise après la guerre.
Cette forte augmentation s’explique probablement par le retour des populations, la reprise de leurs activités traditionnelles de subsistance et le développement des échanges commerciaux, autant de facteurs sans doute amplifiés par l’accumulation de combustible végétal au cours des années où les brûlages avaient été limités.
Nous ne considérons pas cette hausse comme une anomalie, mais comme un retour au niveau habituel en temps de paix. Selon nous, c’est la faible utilisation du feu pendant la guerre qui constituait une situation exceptionnelle.
Cette distinction est importante non seulement pour les débats scientifiques sur les interactions entre les sociétés humaines et le feu, mais aussi pour les politiques de gestion du feu dans la région. Prendre les années de guerre, marquées par une faible activité des feux, comme référence peut conduire à privilégier des stratégies reposant sur leur suppression, par exemple en interdisant les brûlages contrôlés précoces. De telles politiques risquent à leur tour de perturber les modes de subsistance qui dépendent du feu, d’ignorer les dynamiques historiques de long terme et de favoriser des discours qui ne correspondent pas nécessairement aux réalités écologiques ou socio-économiques locales.
Luisa Escobar Alvarado, CC BY
Les effets de la guerre se sont fait sentir bien au-delà de sa fin, en 2002. Avant le conflit, l’usage du feu était géré collectivement selon des traditions communautaires anciennes. Les restrictions imposées aux brûlages pendant la guerre, ainsi que les bouleversements provoqués par le conflit, ont fragilisé ces pratiques et la transmission des savoirs de génération en génération qui permettait de les perpétuer. Aujourd’hui, l’usage du feu relève donc largement de décisions individuelles plutôt que d’une gestion coordonnée à l’échelle de la communauté.
Lorenza Fontana, CC BY
Gérer le feu en tenant compte du contexte
Ce cas permet de tirer plusieurs enseignements : la guerre peut modifier les régimes de feux d’une manière que la littérature scientifique a jusqu’ici négligée, tandis que le feu lui-même est encore trop souvent présenté comme un danger ou une catastrophe, plutôt que comme un outil essentiel pour les communautés rurales. La gestion du feu dans cette région doit s’adapter aux réalités locales, en reconnaissant qu’il s’agit d’un phénomène autant sociopolitique qu’environnemental et en plaçant les moyens de subsistance des populations locales au cœur des politiques mises en œuvre.
Les hauts plateaux de Moxico constituent peut-être un cas extrême, mais ils rappellent que les conséquences de la guerre sur les paysages et les moyens de subsistance peuvent être complexes, inattendues et durables, en particulier pour les populations marginalisées.
Note de l’auteur concernant les photos : avant de prendre des personnes en photo, nous leur demandons toujours leur consentement ainsi que leur autorisation pour diffuser ces images dans différents contextes. Nous recueillons leur consentement oral, car la plupart des personnes avec lesquelles nous travaillons ne savent ni lire ni écrire.
Luisa F. Escobar Alvarado est affiliée à l’Université de Turin et au National Geographic Okavango Wilderness Project. Nous remercions pour leur soutien le National Geographic Okavango Wilderness Project, le CONAHCYT, le Davis Fund de l’Université d’Édimbourg, la Lisima Foundation, le Wild Bird Trust, le Leverhulme Trust (IF-2023-032), la subvention FIREPOL du Conseil européen de la recherche (101076495) et la Large Grant SECO du NERC (NE/T01279X/1).
– ref. Dans l’est de l’Angola, la guerre a bouleversé des siècles de gestion du feu – https://theconversation.com/dans-lest-de-langola-la-guerre-a-bouleverse-des-siecles-de-gestion-du-feu-291791
