Source: The Conversation – in French – By Frédéric Fréry, Professeur de stratégie, CentraleSupélec, ESCP Business School
L’ESSENTIEL
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Le succès ou le rejet d’une technologie ne dépend pas que de ses qualités intrinsèques. La qualité du récit qui l’accompagne importe.
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Après l’engouement pour ChatGPT, les récits autour de l’IA commencent à créer des peurs, de l’angoisse, de la défiance.
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Ces discours, performatifs et quasi exclusivement états-uniens, masquent certaines questions essentielles.
Depuis les travaux fondateurs de l’économiste autrichien Joseph Schumpeter, la recherche en management de l’innovation souligne que ce qui distingue une invention d’une innovation, c’est sa diffusion. Or, cette diffusion dépend notamment de l’acceptabilité sociale de l’invention et de la manière dont ses usages sont perçus. Sans cette acceptabilité, l’invention risque d’être cantonnée aux expérimentations des scientifiques et aux spéculations des investisseurs. Cependant, pour obtenir l’adhésion, une innovation doit être portée par un récit capable de susciter l’intérêt, si ce n’est l’enthousiasme. L’intelligence artificielle illustre tout à fait ce phénomène : alors que son récit se cherche, son acceptabilité semble de plus en plus contestée.
En juillet 2026, le Monde diplomatique a consacré sa une à un titre volontairement provocateur : « Tout le monde déteste l’IA ». À l’émerveillement initial suscité par ChatGPT succède en effet une contestation portant sur les emplois, la consommation d’électricité et d’eau des centres de données, la vie privée et le pouvoir des entreprises technologiques. L’IA apparaît comme un « Moloch numérique » dont les coûts seraient supportés par la collectivité, tandis que ses bénéfices ne profiteraient qu’à une poignée d’oligarques.
En mai 2026, lorsqu’Eric Schmidt, l’ancien directeur général de Google, a expliqué à près de 10 000 diplômés de l’Université de l’Arizona que l’intelligence artificielle toucherait toutes les professions, des huées se sont élevées dans le public. Depuis, des discours consacrés à l’intelligence artificielle ont été sifflés dans plusieurs autres universités américaines. Selon une enquête de la Harvard Kennedy School, citée par l’Associated Press, environ 70 % des étudiants américains considèrent désormais l’IA comme une menace pour leurs perspectives professionnelles.
Des récits qui suscitent l’hostilité ?
Comment une technologie présentée par ses concepteurs comme porteuse d’une prospérité sans précédent en est-elle venue à susciter une telle hostilité ? Une partie de la réponse tient évidemment aux effets réels ou anticipés de l’IA sur l’emploi, l’éducation, l’information et l’environnement. Cependant, une autre réside dans les récits qui l’accompagnent.
On peut ainsi estimer que quatre grands récits – ou, plus exactement, quatre combinaisons de récits – structurent aujourd’hui le discours sur l’intelligence artificielle. Ces récits qui ne sont ni exclusifs ni parfaitement cohérents. Une même entreprise ou un même dirigeant peut en combiner plusieurs, parfois contradictoires.
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Récit n°1 : « L’IA va nous sauver… si elle ne nous détruit pas »
Le premier grand récit de l’intelligence artificielle est celui d’un pari civilisationnel : l’IA pourrait ouvrir une ère d’abondance et de progrès sans précédent, mais elle pourrait aussi provoquer des catastrophes majeures, voire échapper au contrôle humain.
Dans un texte publié en septembre 2024, Sam Altman, directeur général d’OpenAI, présente l’IA comme le moteur d’un progrès matériel et scientifique exceptionnel. Elle pourrait accélérer la recherche médicale, contribuer à résoudre des problèmes complexes et donner à chacun des capacités jusqu’ici réservées à quelques spécialistes.
En octobre 2024, Dario Amodei, directeur général d’Anthropic, développe une vision comparable. Il imagine des millions de copies d’une intelligence comparable à celle des meilleurs chercheurs, capables de comprimer plusieurs décennies de progrès scientifique en quelques années : médecine, neurosciences, santé mentale, dérèglement climatique ou lutte contre la pauvreté. Cependant, Dario Amodei accompagne cette promesse d’un discours alarmiste. Les mêmes modèles pourraient faciliter des cyberattaques, aider à la conception d’armes biologiques ou, comme la science-fiction nous l’annonce depuis des décennies (de 2001, l’Odyssée de l’espace à Matrix ou Terminator), devenir suffisamment autonomes pour échapper à notre contrôle.
Elon Musk : toujours plus loin
Elon Musk pousse cette logique beaucoup plus loin. En juillet 2026, dans un entretien accordé à The Economist, il compare notre situation future à celle des chimpanzés face aux humains : lorsque l’écart d’intelligence devient trop important, il devient difficile d’imaginer que les moins intelligents restent aux commandes. Selon lui, il existe un risque compris entre 10 % et 20 % que l’IA et les robots provoquent une catastrophe.
Cependant, il considère que même si un bouton d’arrêt existait, il ne faudrait pas l’actionner, car il est convaincu que le résultat le plus probable sera une « incroyable abondance pour tous » : l’IA et la robotique rendront progressivement le travail facultatif, permettront un revenu universel élevé et finiront même par rendre l’argent superflu. C’est le récit de « l’apocalypse heureuse » : la catastrophe est possible, les humains ne resteront probablement pas maîtres des systèmes, mais l’accélération doit tout de même se poursuivre, car elle est à la fois irrésistible et potentiellement merveilleuse.
Récit n°2 : « La démystification de la superintelligence »
Le chercheur Yann LeCun, ancien directeur de la recherche de Meta, défend pour sa part un contre-récit rationaliste. En février 2024, dans un entretien accordé au magazine Time, il a souligné que les grands modèles de langage ne disposent ni d’une compréhension robuste du monde physique, ni de véritables capacités de raisonnement et de planification comparables à celles des humains. Il juge peu crédible le scénario dans lequel une intelligence artificielle serait capable de prendre le contrôle du monde. Il défend également l’ouverture des modèles. Selon lui, de même qu’une démocratie a besoin d’une presse pluraliste, elle aurait besoin d’une pluralité de modèles et d’assistants.
Cette position n’est pas dépourvue d’intérêts industriels : elle a longtemps été cohérente avec la stratégie de Meta en faveur de modèles plus ouverts et reste compatible avec l’approche des « modèles mondes » défendue par Yann LeCun. Cependant, elle a le mérite de replacer le débat dans le domaine de l’ingénierie plutôt que dans celui de la prophétie. Les risques ne proviennent pas nécessairement d’une machine qui déciderait de dominer l’humanité, mais des propriétés que les ingénieurs lui donnent, des usages qu’autorisent les entreprises et des institutions chargées de l’encadrer.
Récit n°3 : « L’IA va nous augmenter, pas nous remplacer »
Microsoft a privilégié un récit apparemment plus modeste, celui du « copilote », selon lequel l’IA générative accompagne l’être humain plutôt qu’elle ne le remplace. Elle résume les réunions, prépare des documents, analyse des données et prend en charge les tâches répétitives. Il s’agit de donner davantage de capacité d’action aux salariés, de libérer leur créativité et d’améliorer leur productivité. La métaphore est habile : dans un avion, le copilote assiste le pilote sans lui retirer symboliquement les commandes.
Cependant, Microsoft ne parle pas seulement de copilotes, mais d’agents capables d’utiliser les données d’une organisation et de réaliser des séquences d’actions. Ce déplacement lexical est révélateur. Le copilote augmente le travail humain, alors que l’agent peut s’y substituer. Le récit de l’augmentation tend ainsi à reléguer au second plan les questions de pouvoir, de qualification et de partage des gains de productivité.
Récit n°4 : « La superintelligence pour tous »
Le 28 juillet 2026, Mark Zuckerberg est lui aussi entré dans la bataille des récits sur l’IA avec une tribune publiée dans le Wall Street Journal. Le PDG de Meta y affirme que la question décisive n’est plus de savoir si la superintelligence existera, mais qui pourra y accéder. Son récit est celui de la « superintelligence personnelle » : chacun pourrait disposer d’un assistant dépassant les capacités humaines, adapté à ses besoins et à ses valeurs. Il s’agit non seulement d’une vision technologique, mais aussi d’une tentative de rendre la rupture de l’IA de nouveau désirable. Sans renoncer à la promesse de la superintelligence, ce récit cherche à la rendre plus acceptable en promettant de la distribuer à chacun.
Cependant, cette démocratisation de l’usage ne garantit pas la démocratisation du pouvoir. Ce récit est cohérent avec les intérêts d’une plateforme mondiale comme Meta : des milliards de personnes peuvent utiliser un assistant personnel tout en restant dépendantes d’une poignée d’entreprises qui possèdent les centres de données, définissent les modèles et contrôlent les données nécessaires à leur apprentissage.
Quand les récits produisent leurs propres conséquences
Ces quatre récits n’expliquent pas à eux seuls l’apparent rejet de l’IA, également nourri par des expériences concrètes (menaces sur l’emploi, transformations imposées, erreurs, centres de données, consommation d’énergie, etc.), mais ils donnent une cohérence à ces inquiétudes. De plus, la focalisation sur l’asservissement ou l’extinction de l’humanité relègue au second plan des enjeux immédiats et bien réels : partage des gains, droits d’auteur, responsabilité, décision humaine, préservation des compétences et coûts environnementaux.
Par ailleurs, ces récits sont performatifs : ils ne décrivent pas seulement un avenir possible, ils contribuent à le produire en orientant les investissements, les comportements et les réglementations. Le récit de la perte de contrôle en fournit un exemple particulièrement frappant. En juillet 2026, l’AI Kill Switch Act a été présenté à la Chambre des représentants américaine. Cette proposition de loi imposerait aux développeurs des systèmes d’IA de conserver la capacité technique de les arrêter. Elle donnerait également au département de la Sécurité intérieure une autorité d’urgence pour ordonner l’arrêt d’un système susceptible de provoquer un dommage catastrophique. Ce projet de loi apparaît comme une traduction politique presque littérale du récit catastrophiste de la perte de contrôle.
Le récit du risque existentiel produit d’ailleurs un effet paradoxal, en renforçant les entreprises qu’il prétend encadrer. En effet, les principaux acteurs de l’IA apparaissent à la fois comme trop dangereux pour être laissés sans surveillance et trop stratégiques pour être réellement freinés. Le débat s’enferme alors entre deux options : laisser les principales entreprises se contrôler entre elles ou donner aux gouvernements le pouvoir exceptionnel d’arrêter leurs systèmes. Dans les deux cas, les citoyens restent largement spectateurs d’une transformation présentée comme inévitable.
Au-delà des récits
Chacun des quatre récits est marqué par une volonté plus ou moins affichée de préserver les intérêts des acteurs établis. En matière d’IA, les capitaux engagés sont tellement astronomiques que si les convictions peuvent être sincères, elles restent nécessairement compatibles avec les objectifs de ceux qui les défendent. Aucun récit industriel n’est totalement désintéressé et la vision affichée par une entreprise ne fait que refléter ses choix stratégiques.
De fait, le problème n’est peut-être pas de trouver le « bon » récit de l’intelligence artificielle, mais de cesser de présenter comme inéluctables des choix techniques, économiques et politiques. Il faut d’abord cesser de personnifier l’IA. Ces systèmes sont conçus, financés et déployés par des organisations humaines. Dire que l’IA veut, décide ou menace, tend à dissimuler ceux qui fixent ses objectifs, choisissent ses usages et en tirent les bénéfices.
Il faut aussi rappeler que le rythme de développement, l’ouverture des modèles, leurs domaines d’utilisation, la répartition des gains et les protections accordées aux individus ne sont pas des phénomènes naturels, mais des décisions qui doivent rester soumises au débat politique.
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Enfin, les prophéties doivent céder la place à des questions concrètes : que souhaitons-nous automatiser ? Où maintenir une décision humaine ? Qui contrôle les infrastructures et les données, répond des erreurs et garantit des recours ? Comment mesurer les effets sur l’emploi, les compétences, l’environnement et les inégalités ? Comme le rappelle le pape Léon XIV dans l’encyclique Magnifica Humanitas, publiée en mai 2026, les innovations ne sont jamais neutres : l’enjeu est de savoir qui les déploie, selon quelles règles et au bénéfice de qui.
Il convient aussi de prendre conscience du caractère très américano-centré des quatre récits que nous avons présentés. Le discours officiel chinois offre, par exemple, un contraste révélateur : il ne décrit pas l’annonce d’une superintelligence salvatrice ou apocalyptique, mais l’intégration méthodique de l’IA dans l’économie réelle, au travers d’une politique industrielle volontariste et sous le contrôle de l’État. Ce modèle soulève d’autres questions, notamment sur la centralisation politique, la surveillance et la liberté d’expression, mais il rappelle que l’imaginaire américain de l’IA n’est pas le seul possible.
L’IA doit donc être considérée comme une technologie puissante mais gouvernable, dont les bénéfices doivent être démontrés plutôt que prophétisés. Ses promoteurs ne peuvent la présenter indéfiniment comme incontrôlable, inévitable et bénéfique : une technologie dépourvue de volant ne peut durablement être vendue comme un copilote.
Frédéric Fréry ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. L’intelligence artificielle en quête de récit – https://theconversation.com/lintelligence-artificielle-en-quete-de-recit-290957
