Source: The Conversation – in French – By Jérôme Deauvieau, Professeur de sociologie, École normale supérieure (ENS) – PSL
L’ESSENTIEL
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Apprendre les correspondances entre les lettres et les sons, c’est le meilleur point de départ vers la lecture.
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Si la recherche valide cette méthode phonique, comment la mettre en œuvre efficacement dans les classes ?
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Alors que le niveau des élèves se dégrade, des études ouvrent des pistes pour améliorer l’enseignement de la lecture
Le débat sur les méthodes d’enseignement de la lecture est vif depuis plus d’un demi-siècle. Il a été nourri par une accumulation sans précédent de données et d’analyses, qui ont donné naissance à un champ de recherche spécifique : la science de la lecture.
Ces recherches ont produit des résultats très solides, sans pour autant avoir conduit à une amélioration sensible de l’efficacité de l’enseignement dans de nombreux pays… dont la France. À l’entrée au CE1, plus d’un élève sur deux n’atteint pas le niveau de lecture attendu, et plus d’un sur cinq rencontre déjà des difficultés importantes.
Que peut-on dire aujourd’hui des différences d’efficacité entre les méthodes d’enseignement de la lecture ? Et peut-on dégager des voies susceptibles d’améliorer la situation ?
Des études récentes, appuyées sur les données des évaluations nationales exhaustives conduites par la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) du ministère de l’éducation nationale, permettent d’apporter des réponses précises à ces deux questions, alors que les résultats de l’enquête internationale PISA rappellent les difficultés persistantes des jeunes Français en lecture.
Méthodes d’enseignement : ce que l’on sait de leur efficacité
Le débat scientifique sur les méthodes d’enseignement de la lecture émerge dans plusieurs pays à partir des années 1960. La question posée est alors la suivante : faut-il faire entrer les élèves dans la lecture par l’enseignement des correspondances entre les lettres et les sons, selon une approche dite « phonique », ou commencer par faire mémoriser et reconnaître visuellement des mots entiers, selon une approche désignée en France sous le nom de « méthode globale » ou « idéovisuelle » ?
Les résultats des recherches conduites depuis un demi-siècle sont sans équivoque : les méthodes phoniques sont plus efficaces que les méthodes à départ global. Ce constat constitue aujourd’hui l’un des résultats les plus solidement établis par la science de la lecture.
Pour apprendre à lire dans un système alphabétique, les élèves doivent bénéficier d’un enseignement systématique du code qui relie les graphèmes, lettres ou groupes de lettres, aux phonèmes, les plus petites unités sonores de la langue. L’automatisation progressive du décodage leur permet ensuite d’identifier seuls des mots nouveaux, de reconnaître de plus en plus rapidement les mots écrits et d’accéder à la compréhension des textes.
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La question porte désormais sur la manière de mettre en œuvre cette approche phonique. Faut-il, pendant les premiers mois d’apprentissage, s’en tenir strictement à l’apprentissage du décodage et ne proposer aux élèves que des textes entièrement décodables construits à partir des correspondances entre lettres et sons déjà étudiées ? Ou peut-on y associer d’emblée la mémorisation visuelle de mots non décodables et l’identification de mots à partir du contexte ou des illustrations ? La première approche sera qualifiée de « phonique stricte », la seconde de « phonique mixte ».
Cette distinction est particulièrement importante dans le cas français. La méthode globale au sens strict a pratiquement disparu des classes depuis longtemps, mais les approches mixtes restent très présentes. Elles ont profondément marqué la formation des enseignants et continuent d’occuper une place centrale dans la culture professionnelle.
Jusqu’à une période récente, nous ne disposions toutefois que de peu de données permettant de mesurer rigoureusement leur diffusion et de comparer leurs effets à ceux d’un enseignement phonique strict. Une vaste enquête statistique, réalisée en 2021, permet désormais d’apporter des éléments de réponse solides à ces deux questions.
Décodage et mémorisation visuelle : sur le terrain, la prédominance des approches mixtes
L’enquête Formalect repose sur un dispositif inédit par son ampleur. Ses principaux résultats ont été présentés dans une note du Conseil scientifique de l’éducation nationale et sont à paraître prochainement dans la revue internationale Learning and Instruction. Au total, 9 340 enseignants de CP, soit près d’un enseignant sur cinq en France, ont répondu à un questionnaire détaillé sur leurs pratiques d’enseignement de la lecture durant les premiers mois de l’année. Leurs réponses ont été appariées, de façon entièrement anonymisée, aux résultats obtenus aux évaluations nationales par leurs 139 288 élèves. La production régulière de données exhaustives sur les acquis des élèves rend ainsi possible en France l’étude à très grande échelle des effets des pratiques d’enseignement.
L’enquête permet d’abord de mesurer la diffusion des différentes méthodes. Les manuels phoniques stricts ne sont utilisés que dans 5 % des classes équipées d’un manuel. Dans les 95 % restants, les manuels associent, à des degrés divers, l’apprentissage du décodage à la mémorisation visuelle de mots non décodables.
Les pratiques déclarées par les enseignants confirment la prédominance de cette approche mixte : l’enseignement des correspondances entre lettres et sons est très largement présent, mais plus de neuf enseignants sur dix déclarent parallèlement faire mémoriser globalement des mots entiers dès le début de l’année ou faire lire des textes qui ne sont pas entièrement décodables. L’approche mixte reste donc très largement dominante dans les classes au début des années 2020.
L’enquête permet également de comparer l’efficacité de ces méthodes. À niveau initial des élèves, recrutement social des écoles et expérience des enseignants comparables, les élèves bénéficiant d’un enseignement phonique strict obtiennent de meilleurs résultats que ceux qui apprennent avec les différentes variantes de la méthode mixte. Cet avantage concerne aussi bien la vitesse de lecture des mots (la « fluence ») que la compréhension des textes écrits. Il apparaît dès janvier de l’année de CP et demeure visible au début de l’année de CE1.
L’écart entre les méthodes n’est cependant pas identique pour tous les élèves. Il est plus important pour les élèves dont les compétences sont les plus faibles à l’entrée au CP et pour ceux qui sont scolarisés dans des écoles au recrutement social populaire.
Pour les élèves qui cumulent ces deux caractéristiques, les modèles estiment une vitesse moyenne de lecture de 12 mots par minute en janvier de l’année de CP avec une méthode mixte, contre 18 avec une méthode phonique stricte, alors que la DEPP fixe à 14 mots par minute le seuil en dessous duquel les élèves sont considérés comme fragiles à cette période de l’année. Les élèves les plus fragiles en début d’année sont donc aussi ceux dont les apprentissages dépendent le plus étroitement de la méthode mise en œuvre en classe.
Transformer les pratiques d’enseignement
Ces résultats livrent une autre indication essentielle : les pratiques ne varient pas seulement d’une classe à l’autre, elles présentent aussi de fortes variations territoriales.
Au moment de l’enquête Formalect, l’usage d’une méthode phonique stricte, très minoritaire en moyenne, est fortement concentré dans certaines circonscriptions scolaires. Dans 304 des 369 circonscriptions étudiées, aucun enseignant ne déclare utiliser une telle méthode. Sa diffusion reste inférieure à 10 % dans 47 autres circonscriptions et ne dépasse ce seuil que dans 18 d’entre elles. De tels écarts suggèrent que l’encadrement pédagogique de proximité joue un rôle décisif dans la diffusion des méthodes d’enseignement de la lecture.
Cette hypothèse est actuellement mise à l’épreuve dans le cadre d’une expérimentation conduite dans l’académie d’Aix-Marseille. Celle-ci vise à déterminer si un dispositif associant un accompagnement pédagogique de proximité et l’usage d’un manuel phonique strict peut modifier les pratiques des enseignants et améliorer les résultats de leurs élèves.
Deux conseillers pédagogiques de circonscription (CPC), expérimentés dans l’accompagnement de l’enseignement de la lecture, ont été mobilisés. Ils travaillent depuis plusieurs années avec le même manuel phonique strict et son guide pédagogique. Parmi les 47 enseignants volontaires, la moitié a été affectée par tirage au sort au groupe traité. Pendant l’année 2025-2026, ces enseignants ont été accompagnés par les deux CPC et l’équipe de recherche, dans le seul cadre des 18 heures annuelles de formation obligatoire. L’autre moitié constitue le groupe témoin et bénéficiera du même accompagnement en 2026-2027.
Les enseignants accompagnés ont effectivement modifié leurs pratiques en adoptant une méthode phonique stricte. Les effets mesurés sur les résultats des élèves sont importants. Quatre mois après la rentrée, la proportion d’élèves considérés comme fragiles aux évaluations nationales de janvier est presque divisée par deux dans le groupe traité (25 %, contre 45 % dans le groupe témoin). En fin d’année, l’élève médian lit 34 mots par minute dans le groupe traité, contre 25 dans le groupe témoin. Surtout, le bas de la distribution des résultats est nettement relevé : trois élèves sur quatre lisent au moins 19 mots par minute dans le groupe traité, contre seulement 12 mots par minute dans le groupe témoin.
Ces premiers résultats indiquent qu’un accompagnement assuré par des conseillers pédagogiques maîtrisant les enjeux de l’enseignement de la lecture, associé à un manuel de qualité, peut transformer sensiblement les pratiques et améliorer les apprentissages, tout particulièrement pour les élèves les plus fragiles.
Les nouveaux programmes insistent désormais sur la mise en œuvre d’une approche phonique plus stricte pendant les premiers mois d’apprentissage. Cette orientation constitue une première étape, mais elle ne suffira pas à elle seule. Le passage à grande échelle suppose également d’agir sur la qualité des manuels et sur la formation de l’encadrement pédagogique de proximité.
Jérôme Deauvieau interviendra sur cette thématique durant la Nuit des données de l’ENS, festival de sciences et lettres de l’École normale supérieure, le vendredi 25 septembre 2026.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Apprendre à lire : ce que les données de 9 000 enseignants et 130 000 élèves révèlent des méthodes et de leur efficacité – https://theconversation.com/apprendre-a-lire-ce-que-les-donnees-de-9-000-enseignants-et-130-000-eleves-revelent-des-methodes-et-de-leur-efficacite-291310
