Source: United Nations – in French 2
Headline: Iran, Zaporijia, IA : le nouveau grand écart du nucléaire
14 septembre 2026 Paix et sécurité
Le gendarme du nucléaire ne sait plus ce qu’il est advenu d’une partie du stock d’uranium enrichi iranien. Lundi, à Vienne, le chef de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a placé cette perte de visibilité au premier rang des menaces pesant sur un ordre nucléaire déjà fragilisé par la guerre en Ukraine, alors que l’essor de l’intelligence artificielle accélère le retour en grâce de l’atome.
Depuis plus de six mois, à l’exception d’une inspection de la centrale de Bouchehr, sur le golfe Persique, en juin, les inspecteurs de l’AIEA n’ont mené aucune vérification sur le terrain en Iran. Et depuis plus d’un an, selon le directeur général de l’agence, Rafael Grossi, cette dernière a perdu la « continuité des connaissances » concernant les stocks d’uranium présents dans les installations nucléaires touchées par les frappes américano-israéliennes de juin 2025.
Auparavant, l’Iran disposait de plus de 440 kilogrammes d’uranium hautement enrichi jusqu’à 60 %. De là au seuil de 90 % nécessaire à un usage militaire, il n’y a qu’un pas sur le plan technique, selon l’AIEA. Cette quantité suffirait, une fois enrichie encore davantage, à fabriquer une dizaine d’armes nucléaires. L’AIEA estime que plus de 200 kilogrammes pourraient subsister sur un seul site, sans pouvoir en vérifier l’état ni la localisation exacte.
©IAEA/Dean Calma Rafael Mariano Grossi, directeur général de l’AIEA, au siège de l’agence onusienne, à Vienne (archive).
« Le manque d’informations de l’agence sur ce matériel nucléaire et l’absence d’accès aux installations permettant de le vérifier constituent une grave préoccupation en matière de prolifération et doivent être traités de toute urgence », a averti M. Grossi, à l’ouverture de la 70e conférence générale annuelle de l’AIEA. Il a appelé à un retour à la diplomatie, estimant qu’une reprise des négociations était « impérative ».
Le conflit militaire déclenché par Israël et les Etats-Unis contre l’Iran au mois de février a en effet envenimé la situation. Washington présentait l’opération comme destinée à empêcher Téhéran de se doter de l’arme nucléaire et à détruire ses capacités balistiques. Six mois plus tard, la guerre s’est installée dans la durée.
Il y a quelques jours, le 9 septembre, le conseil des gouverneurs de l’AIEA a signalé l’Iran au Conseil de sécurité de l’ONU pour la première fois depuis 20 ans. En cause, l’incapacité de Téhéran à fournir des explications jugées satisfaisantes sur des traces d’uranium découvertes sur des sites non déclarés, qui avait conduit l’agence à constater, dès juin 2025, un manquement de l’Iran à ses obligations en matière de garanties nucléaires.
Présentée par les Etats-Unis, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, la résolution a été adoptée par 23 voix contre 3, avec 8 abstentions. La Russie, la Chine et le Niger ont voté contre. A ce contentieux s’ajoute désormais celui, plus pressant, de l’accès aux installations frappées en 2025. Téhéran n’a pas permis le retour des inspecteurs sur les principaux sites touchés et n’a pas rendu compte de l’ensemble de ses stocks d’uranium enrichi.
La tension s’est invitée jusque dans la conférence de Vienne, à laquelle Mohammad Eslami, le chef du programme nucléaire iranien, n’a pu s’y rendre. Washington s’est opposé à une dérogation à l’interdiction de voyager qui le frappe depuis le rétablissement des sanctions de l’ONU contre le pays en septembre 2025. Téhéran a dénoncé lundi une « politisation » de l’AIEA.
Zaporijia sous perfusion électrique
A plusieurs milliers de kilomètres de là, une autre crise nucléaire se joue presque quotidiennement. A la centrale ukrainienne de Zaporijia, occupée par la Russie depuis 2022, les six réacteurs ne produisent plus d’électricité, mais doivent continuer d’être refroidis. Or la centrale a perdu son alimentation électrique extérieure une dizaine de fois depuis juin, selon M. Grossi. Ses générateurs diesel de secours ont désormais consommé « presque toutes leurs réserves de carburant ».
L’AIEA en est réduite à pratiquer une forme singulière de diplomatie nucléaire de terrain. M. Grossi dit avoir négocié un septième cessez-le-feu local afin de permettre le déminage et la réparation d’une ligne électrique indispensable au fonctionnement des pompes de refroidissement. En août et septembre, les deux connexions extérieures de la centrale ont été simultanément coupées pendant près de trois semaines. Dimanche, le patron du groupe nucléaire russe Rosatom a accusé l’Ukraine d’avoir frappé des camions transportant du diesel vers le site, tuant deux militaires russes. Kiev et Moscou s’accusent régulièrement de mettre en péril la sûreté de la plus grande centrale nucléaire d’Europe.
Des atomes pour les algorithmes
Ces menaces n’empêchent pourtant pas le nucléaire civil de connaître un spectaculaire regain d’intérêt. Six grands réacteurs ont été raccordés au réseau mondial depuis la précédente conférence générale de l’AIEA et la construction de plus d’une douzaine d’autres a commencé. Dans ses nouvelles projections, l’agence estime que la capacité nucléaire mondiale pourrait plus que tripler d’ici à 2060.
Parmi les moteurs de cette renaissance figure désormais un ogre énergétique : l’intelligence artificielle. Les centres de données fonctionnant en permanence ont besoin d’une électricité abondante, stable et de plus en plus décarbonée. « Des atomes pour les algorithmes : c’est une alliance structurelle », a résumé M. Grossi. Selon lui, le lien entre IA et énergie nucléaire n’est désormais « ni accessoire ni facultatif ».
Les géants de la technologie commencent à traduire cette équation en investissements. Google vient d’annoncer 13 milliards d’euros d’investissements dans des infrastructures d’IA en Finlande, assortis d’un contrat de 22 ans lui permettant d’acheter jusqu’à la moitié de la production d’une centrale nucléaire du pays. Aux Etats-Unis, le groupe s’est également engagé sur 25 ans à acheter l’électricité de la centrale de Duane Arnold, dans l’Iowa, dont le redémarrage est prévu en 2029. Microsoft soutient de son côté la remise en service d’un réacteur de Three Mile Island.
L’atome se trouve ainsi pris dans un paradoxe que cette conférence de Vienne met crûment en lumière. Jamais depuis longtemps les ambitions nucléaires civiles n’avaient paru aussi grandes, tandis que les mécanismes chargés d’empêcher leur basculement vers le militaire semblent, eux, soumis à une pression croissante. « Un monde avec davantage d’armes nucléaires et davantage de pays dotés d’armes nucléaires n’est pas un monde plus sûr », a prévenu M. Grossi.
