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Vers un « bilinguisme de l’IA » : apprendre à faire avec et apprendre à faire sans

Vers un « bilinguisme de l’IA » : apprendre à faire avec et apprendre à faire sans

Source: The Conversation – in French – By Daniel Andler, Professeur de philosophie émérite, Sorbonne Université

Comme pour d’autres technologies venues avant l’IA, il s’agit d’apprendre à s’en passer, mais aussi à les maîtriser. Vitaly Gariev/Unsplash, CC BY


L’ESSENTIEL

  • L’intelligence artificielle (IA), et tout particulièrement l’intelligence artificielle générative, sa branche la plus visible, est déjà largement utilisée par les élèves – du collège au supérieur dans des proportions croissantes – et par les enseignants.

  • L’IA va-t-elle aider l’école à surmonter ses crises ou empêche-t-elle les jeunes de penser par eux-mêmes et d’acquérir de vraies compétences, faisant des enseignants de simples répétiteurs ? Peut-elle contribuer à réduire les inégalités ? Avons-nous encore le choix ou bien devons-nous nous accommoder de l’inévitable colonisation de l’éducation par l’IA ?

  • Face à ces questions qui peuvent être angoissantes pour les jeunes, leur entourage et les éducateurs, une proposition assez apaisante : celle du « bilinguisme », parler IA comme on parle une langue étrangère.


La posture à adopter dans l’éducation et dans la formation face à l’intelligence artificielle (IA), en particulier générative, fait l’objet de vifs débats dans le monde éducatif, tant en France qu’à l’étranger. Ils sont d’autant plus complexes qu’ils font intervenir des conceptions différentes, voire divergentes, de l’IA, et que la technologie ne cesse d’évoluer, produisant à la chaîne des systèmes d’intelligence artificielle toujours plus performants. De plus, ces systèmes s’insèrent à différents niveaux du processus éducatif, de la salle de classe à la transmission des notes, de la confection de documents pédagogiques à l’administration et à l’évaluation des établissements et du système éducatif national.

La question centrale se pose cependant en termes clairs : le recours aux systèmes d’intelligence artificielle, en particulier générative (ChatGPT, Claude, Perplexity, Gemini, Mistral Vibe…), mais pas seulement, est-il une bonne chose pour les apprenants ou une mauvaise chose, ou bien les deux à la fois ? Et de même pour les enseignants ? Il n’y a pas de réponse univoque à cette question. En revanche, il y a un moyen simple, dans son principe du moins, de faire face à la situation : ce que j’appelle le « bilinguisme éducatif ».

Quels bénéfices pour les apprenants ?

Commençons par les apprenants et par les bénéfices que peut apporter un système d’intelligence artificielle. Il identifie des ressources (textes, images, vidéos, documents de toute nature) pertinentes pour la tâche en cours ; il explique et, si nécessaire, traduit ces documents ; il aide à la réalisation de textes, d’images, de plans, de présentations ou s’en charge intégralement ; il répond aux questions et soutient avec compétence une conversation approfondie ; il propose un suivi ou un plan d’étude personnalisé et confectionne les supports de cours et les exercices correspondants.

Par ailleurs, il fournit aux apprenants en situation de handicap, ainsi qu’à ceux dont la langue et la culture d’origine diffèrent de celles de l’établissement, des outils leur permettant de participer au processus éducatif.

De manière générale, il peut ainsi contribuer à réduire les inégalités de diverses origines.

Bien entendu, il n’y a pas de garantie que les systèmes d’intelligence artificielle existants assurent ces fonctions de manière satisfaisante, et leurs faiblesses sont à juste titre soulignées. Mais il n’est pas clair qu’elles réduisent à néant leurs bénéfices présents, ni absurde de penser qu’elles peuvent être surmontées.

Les dangers inhérents au principe même de l’intervention de l’IA dans l’éducation

D’une tout autre gravité sont les dangers inhérents au principe même de l’intervention de l’IA dans l’éducation (abstraction faite des effets psychologiques et sociologiques du recours à l’IA qui débordent de ses fonctions pédagogiques et soulèvent d’autres questionnements).

Une observation préliminaire est qu’il ne suffit pas d’examiner les conséquences immédiates de l’usage des systèmes d’intelligence artificielle : comme pour toute technologie puissante, c’est sur le long terme que ses effets doivent être évalués.

On s’inquiète à juste titre, pour commencer, du risque de perte de compétence des apprenants : en confiant à l’IA, jour après jour, l’exécution des tâches cognitives inhérentes au processus éducatif, ils n’apprennent pas à s’en acquitter eux-mêmes. Au début, ils comprennent encore en quoi consistent ces tâches. Mais bientôt, elles disparaissent de leur univers : ce que l’école ou l’université fournit, à savoir la capacité de penser dans ses diverses modalités disciplinaires, est remplacé par celle de composer la bonne commande sur un clavier. L’idée d’un effort personnel a disparu.

Un deuxième danger est l’affaiblissement du sens critique, causé à la fois par le biais d’automatisation (la tendance fréquente à faire davantage confiance à la décision d’une machine qu’à son propre jugement et qu’à d’autres sources d’information) et par l’absence des ressources intellectuelles pour l’exercer.

Un troisième risque est de réduire, dans l’esprit des apprenants, l’enseignant au rôle d’assistant de l’IA : il cesse d’être un modèle, le garant du sérieux de l’entreprise éducative et la source certifiée du processus de connaissance.

Un quatrième problème est celui de la triche ou plus exactement du plagiat : ce que fournit l’apprenant n’est pas le résultat de sa propre réflexion, mais la reproduction, éventuellement maquillée, de celle du système d’intelligence artificielle consulté.

Enfin, la dimension sociale de l’enseignement peut disparaître lorsque l’IA le fragmente en autant de processus individuels qu’il y a d’élèves : la classe est remplacée par une batterie de cours particuliers, ce qui ne peut qu’accroître les inégalités.




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Du côté des enseignants

Pour les enseignants, la situation est différente, mais elle présente la même dualité.

L’enseignant pourrait perdre la capacité, par exemple, de concevoir un cours ; puis – deuxième étape – ne plus même imaginer qu’un cours puisse et doive être conçu, puisqu’il suffirait de demander à l’IA d’en fournir un. Son sens critique pourrait s’affaiblir. Il prendrait l’habitude de s’en remettre à l’IA, abandonnant ainsi son rôle proprement magistral, non de détenteur d’un savoir absolu, mais de garant de la démarche pédagogique et, corrélativement, son rôle social. Face aux parents et à l’administration, il serait en position de faiblesse.

Et certains enseignants expriment crainte, méfiance ou répugnance à l’égard des systèmes d’intelligence artificielle ou de l’IA dans son projet même.

Nous voici donc au pied du mur : dans l’intérêt des apprenants ou dans celui des enseignants – qui ne coïncident pas nécessairement –, faut-il recourir à l’IA en dépit des risques et dangers qu’elle présente, ou bien faut-il renoncer aux bénéfices qu’ils apportent, en raison de ces risques et dangers, et peut-être aussi en raison de l’incertitude où nous sommes des effets réels des systèmes d’intelligence artificielle, à court et à long terme, et de leur évolution dans les années qui viennent ?




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Laisser l’enseignant décider : une réponse majoritaire, mais qui présente des limites

La réponse officielle consiste à déléguer la décision à chaque enseignant dans l’exercice de ses fonctions. Occupant, seul, le centre du dispositif pédagogique, il décide lui-même, au coup par coup, de recourir ou non à l’IA, de déployer un système d’intelligence artificielle particulier pour l’ensemble de sa classe ou de son cours, et enfin d’autoriser ou non les apprenants à s’appuyer sur un système d’intelligence artificielle généraliste dans leur travail personnel. Il reste en tout cas « dans la boucle », en position de maîtrise ou au moins de contrôle régulier.

Cette réponse, qui semble relever du bon sens et mettre tout le monde d’accord, a des limites. Elle laisse entier le problème, chargeant chaque enseignant de le résoudre à sa manière. Sur quelle base est-il censé déterminer sa politique ? A-t-il les compétences nécessaires pour faire un choix éclairé ? Comment éviter la fragmentation des outils, des méthodes, des pratiques, qui ne peut qu’exacerber les inégalités ?

Mais le principal défaut de cette position majoritaire est ailleurs : en recommandant d’incorporer, en dose variable, de l’IA dans le processus traditionnel d’enseignement, elle l’affaiblit en l’exposant aux risques mentionnés à l’instant, tout en empêchant l’IA de réaliser pleinement son potentiel. Au lieu d’entrer en synergie, les deux modalités se gênent mutuellement et la contribution de chacune, positive ou négative, est impossible à mesurer sinon intuitivement.

Vers un « bilinguisme numérique » : apprendre à faire avec et apprendre à faire sans

Je propose au contraire d’instituer un « bilinguisme numérique » : instaurer, à tous les niveaux à partir du collège et dans toutes les disciplines, des enseignements dans lesquels les outils numériques, IA comprise, sont bannis, et en parallèle des enseignements où ils sont déployés aussi largement que possible.

Ces cursus à deux voies, « sans » et « avec », seraient conçus sur le modèle des établissements bilingues, dans lesquels certaines matières ou certaines parties du cours sont enseignées dans une langue et les autres dans une autre, étant entendu que les apprenants utilisent eux-mêmes, dans leurs interventions et leurs rendus, la langue correspondante.

Ce bilinguisme numérique présenterait des avantages décisifs de trois ordres.

Premièrement, les enseignements « sans » fourniraient les bases cognitives et éthiques de l’approche traditionnelle, qui a fait ses preuves depuis des siècles : les savoirs de base seraient acquis et, plus encore, la norme du vrai, c’est-à-dire la valeur de la poursuite, pour soi-même, de la connaissance disciplinaire, serait inculquée par l’exemple. Les enseignements « avec » donneraient aux apprenants et aux enseignants l’occasion de développer un savoir-faire numérique solide qui leur sera nécessaire dans leur vie professionnelle, mais aussi dans leurs activités citoyennes et privées. Et le passage d’une modalité à l’autre donnerait tant aux enseignants qu’aux apprenants l’occasion de progresser par eux-mêmes dans la compréhension des vertus et des limites des dispositifs techniques et de cultiver l’esprit critique auquel on donne, à juste titre, une telle importance.

Deuxièmement, les participants, dans l’un ou l’autre rôle, seraient protégés de trois risques :

  • celui de l’indisponibilité des outils numériques, à la suite d’une panne technique, d’une crise économique, d’une catastrophe naturelle, d’une guerre : ils auraient appris à faire sans ;

  • celui de la déshumanisation que pourrait induire une pratique entièrement tributaire des outils numériques ; en particulier le plaisir de la profession (pour les enseignants) et celui de la participation à la vie sociale de la classe (pour les apprenants) seraient préservés ;

  • celui de l’irréversibilité : ignorants comme nous le sommes des effets à long terme de l’usage du numérique sur tous les apprenants ou sur certaines populations, nous pourrions vouloir sinon le bannir, du moins le limiter drastiquement ; nous serions en mesure de le faire, ayant conservé la capacité de nous en passer.

En troisième lieu, nous serions mieux capables que dans un régime mixte d’évaluer l’apport et les inconvénients des technologies, leur ayant donné toutes leurs chances dans les filières « avec », et pouvant les comparer aux filières « sans ».

L’IA dans l’éducation : bonne ou mauvaise chose ?

Que la majorité des enseignants soient, selon les derniers sondages, disposés à utiliser l’IA dans leur pratique, à condition de pouvoir le faire à leur guise, et qu’ils soient nombreux à y trouver des avantages certains n’empêche pas que d’autres soient fortement hostiles à l’IA, ni que certains de ceux qui ne le sont pas aujourd’hui le deviennent, car l’IA commence à avoir mauvaise presse dans l’opinion, laquelle est très divisée. Le bilinguisme permettrait aux uns et aux autres d’exercer leur métier en accord avec leurs convictions : ceux qui sont totalement opposés à l’IA n’enseigneraient que dans des classes « sans », les autres assureraient certains cours « avec », les autres « sans ».

Mais surtout, vu le désaccord persistant sur la question de savoir si, tout bien considéré, il faut déployer l’IA dans l’enseignement, le bilinguisme permettrait aux deux hypothèses d’être mises à l’épreuve empiriquement sur les mêmes populations d’apprenants, plutôt que sur des cohortes distinctes soumises aux deux régimes, en déclinant la comparaison selon le niveau, du primaire à l’université.

Il permet aussi d’échapper à l’alternative du tout ou rien autrement que par des dispositifs hybrides actuels, combinant dans les mêmes cours les méthodes traditionnelles et de l’IA à faible dose, une approche prudente, mais qui ne permet pas de progresser sur les questions théoriques et pratiques non résolues que pose l’irruption de l’IA dans l’éducation.


Cet article reprend les idées présentées par l’auteur lors de la journée « L’intelligence artificielle pour les sciences » organisée par l’Académie des sciences le 1er octobre 2025.

Daniel Andler Je détiens des parts pour moins d’1% du capital de la start-up d’edtech EvidenceB

ref. Vers un « bilinguisme de l’IA » : apprendre à faire avec et apprendre à faire sans – https://theconversation.com/vers-un-bilinguisme-de-lia-apprendre-a-faire-avec-et-apprendre-a-faire-sans-291895

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