Source: The Conversation – France (in French) – By Xénia Philippenko, Maîtresse de conférences en Géographie humaine, Université Littoral Côte d’Opale
L’ESSENTIEL
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Menacé par la montée des eaux, le village de Miquelon-Langlade, à Saint-Pierre-et-Miquelon, dans l’Atlantique Nord, est en train de déménager.
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Pourtant, la plupart de ses habitants étaient initialement opposés à ce projet.
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Si ce déménagement a pu finalement démarrer, c’est notamment grâce à l’implication des habitants, au rachat de leur maison d’origine et à la construction d’un nouveau village pensé pour durer.
Que peut-on proposer aux habitants d’un village qui menace d’être submergé ? Lorsqu’en 2014, il se rend à Saint-Pierre-et-Miquelon, archipel français de l’Atlantique Nord, François Hollande n’a pas vraiment de solution à suggérer aux 600 habitants de Miquelon-Langlade et à leurs 340 maisons situées à 2 mètres seulement au-dessus du niveau de la mer. Uniquement une interdiction de nouvelles constructions à partir de 2018.
À l’époque, dans les couloirs des administrations, on parle pourtant déjà de relocalisation. Dans le village, on s’insurge et on manifeste contre une mesure qui semble exagérée, une décision imposée d’en haut, prise sans consultation ni information de la population.
Pourtant, douze ans plus tard, le projet de relocalisation du village est bien entamé et de premières maisons commencent déjà à sortir de terre à 1,5 kilomètre du village d’origine. En dépit des résistances initiales, le déménagement du village entier a donc pu se concrétiser, mais comment expliquer ce succès ?
Du déni à la prise de conscience forcée
Pour les Miquelonnais, le changement de positionnement s’amorce d’abord avec des vents violents : en novembre 2018, deux tempêtes avec des rafales dépassant les 150 km/h provoquent de nombreux dégâts sur les bâtiments ainsi que l’inondation de 32 maisons en pleine nuit. Le village se retrouve à devoir gérer une situation de crise pour assurer la sécurité des habitants et réduire les dégâts autant que possible.
Le choc causé par l’événement engendre un retournement d’opinion : le changement climatique est bien là, la relocalisation devra se faire, qu’on le veuille ou non. On ne peut pas encore parler d’adhésion, il s’agit plutôt d’une résignation.
Quatre ans après, l’ouragan Fiona en 2022 fait l’effet d’un dernier coup de massue psychologique : l’ouragan, dont la trajectoire a frôlé l’archipel, provoque des destructions et des dégâts majeurs dans les provinces canadiennes voisines de Terre-Neuve et des îles de la Madeleine. Les Miquelonnais le savent : si l’ouragan était passé chez eux, les dégâts auraient été autrement plus importants et graves qu’en 2018.
Xénia Philippenko, 2021., Fourni par l’auteur
C’est donc finalement à la demande des habitants, alertés par les tempêtes, et sous l’impulsion d’une nouvelle équipe municipale, que la relocalisation devient un projet de territoire, à partir de 2020, et finit par se concrétiser grâce au soutien des acteurs institutionnels du territoire (préfecture, services de l’État, Collectivité territoriale).
Où se relocaliser ?
Se pose alors la question du site d’implantation du nouveau village. En 2020, la Collectivité territoriale, administration territoriale propriétaire du foncier de l’archipel, propose d’abord un déplacement vers la presqu’île du Cap où les altitudes plus élevées garantissent la mise en sécurité des biens et des personnes. Mais cet emplacement isolé n’a pas la faveur de nombreux habitants qui préfèrent rester sur l’île de Miquelon, où ils sont mieux connectés à l’île voisine de Langlade (ou Petite Miquelon).
Sur l’insistance de la population et de la municipalité, c’est finalement le deuxième site qui est choisi : les Miquelonnais iront vivre à 1,5 kilomètre du site initial du village, à une altitude de 10 mètres minimum pour tenir compte des projections scientifiques d’élévation du niveau de la mer.
Non sans tensions, la Collectivité territoriale accepte pour cela de modifier son document d’aménagement (le Schéma territorial d’aménagement et d’urbanisme) afin d’ouvrir à la construction un espace jusqu’alors naturel, qu’elle cède pour 1 euro symbolique. Une fois le projet validé, le processus s’est poursuivi par des fouilles d’archéologie préventive sur le site du futur village, des études d’impacts environnementaux, et une longue phase de cadrage financier et juridique sur les modalités de réalisation de la relocalisation.
Ces modalités clarifiées, les parcelles ont été attribuées sur la base du volontariat.
S’adapter de façon soutenable
Dès 2022, habitants et mairie commencent ainsi à penser ensemble le projet d’aménagement du nouveau village, avec l’aide d’une agence d’urbanisme et d’architecture. Mais plutôt que de rebâtir à l’identique, une réflexion plus large est menée pour ne pas seulement déplacer le village mais aussi mieux le reconstruire.
Le projet final propose ainsi une isolation énergétique performante, des pistes cyclables, des logements collectifs, et un habitat « refuge » en cas de tempêtes majeures ou d’inondations pour les habitants qui ne se seront pas encore déplacés.
Cette attention à la soutenabilité du projet dans un monde soumis aux changements climatiques et environnementaux est également permise par l’échelle de temps envisagée : la relocalisation de Miquelon est planifiée sur une période de cinquante à soixante-dix ans. Ce délai permet une souplesse dans la gestion du projet et permet d’intégrer au fur et à mesure les nouvelles connaissances scientifiques. Cela donne aussi aux populations le temps de s’habituer à un tel chamboulement de leur quotidien.
Penser l’abandon d’un territoire
Ce bouleversement est primordial à prendre en compte, car la perte d’un territoire peut provoquer la perte d’habitudes spatiales et mentales, de souvenirs et d’émotions liées aux lieux fréquentés ou encore d’un voisinage. Cela peut avoir des conséquences psychologiques fortes à l’échelle de l’individu et des conséquences néfastes sur les liens communautaires, d’où l’importance d’accompagner ces changements à travers des initiatives collectives et un accompagnement social.
À Miquelon, cela s’est traduit jusqu’ici par des initiatives intergénérationnelles (marches symboliques des enfants), des événements conviviaux spontanés, des projets artistiques (expositions, résidences d’artistes) ou encore l’organisation d’un colloque consacré à cette question par la municipalité.
Se pose enfin la question du devenir des bâtiments du village actuel. Les ménages qui ont accepté de se relocaliser vendent à la mairie leur parcelle dans le village historique. Après trois ans, temps accordé aux ménages pour faire leur transition d’une maison à l’autre, la commune détruit les anciennes constructions puis renature les parcelles.
Selon l’emplacement de la parcelle et les espèces végétales présentes, la mairie prévoit soit de laisser la nature reprendre ses droits, soit d’accompagner l’évolution des parcelles vers des espaces de biodiversité spécifiques (choix des espèces végétales et entretien léger), soit d’hybrider les deux approches. Se pose également la question de la rénovation des infrastructures collectives (caserne de pompiers, production d’énergie, etc.). À partir de quand doit-on envisager de les déplacer ?
Qui paye ? Se relocaliser coûte cher
Détruire les constructions, planter des espèces végétales sur les parcelles abandonnées, construire de nouvelles maisons, créer de nouvelles routes ou raccorder le nouveau village aux réseaux d’électricité et d’eau potable : tout cela coûte cher et nécessite un accompagnement financier multiple.
Le Fonds dit Barnier, voué à l’indemnisation des victimes de catastrophes naturelles et à la prévention des risques naturels, a été mobilisé pour indemniser les ménages. L’État a fait une estimation des maisons des habitants volontaires et les a achetées via la mairie. Avec la somme donnée, les ménages construisent leur maison sur la nouvelle parcelle, qui peut être jusqu’à 40 % plus petite que leur parcelle d’origine.
Le coût total de ces rachats est estimé actuellement à 70 millions d’euros. Les travaux de voirie, comme le raccordement aux réseaux urbains ou la création de nouvelles routes, ont eux été pris en charge par la mairie, aidée de la préfecture. Pour tout cela, enfin, un prêt longue durée d’un million d’euros a été contracté par la Mairie auprès de la Banque des territoires.
Xénia Philippenko, 2026, Fourni par l’auteur
Impliquer les habitants dans le projet de leur territoire
À l’exception du point de départ initial en 2014, les différentes phases de la relocalisation ont fortement impliqué la population. Cela s’est traduit par des manifestations spontanées des habitants, par la rencontre entre les acteurs institutionnels et les habitants inquiets, par des réunions publiques régulières.
Le choix du site du nouveau village s’est fait en concertation avec eux, et les habitants ont pu choisir d’être volontaires pour la relocalisation. Depuis 2023, des ateliers de travail pluriannuels ont lieu, pour prendre en compte les retours des habitants et créer un village à leur image.
L’attention portée à l’intégration des habitants dans le processus a permis de maintenir la confiance de la population dans les acteurs, même si des détracteurs au projet existent toujours. En effet, une relocalisation réussie ne signifie pas une absence d’opposants ou d’erreurs. Ils existent et doivent être pris en compte, regardés en face, écoutés : la question finale est de les mettre en perspective face au défi que représente le changement climatique pour les sociétés humaines et se demander, in fine, ce qui profite à plus long terme au bien commun.
Quels enseignements tirer de la relocalisation de Miquelon ?
Le cas de Miquelon n’est malheureusement pas reproductible en l’état : trop d’éléments sont spécifiques au contexte miquelonnais et ultramarin. En revanche, il donne de nombreuses pistes à d’autres collectivités qui auraient à suivre le même chemin et rappelle le potentiel des collectivités dans l’adaptation au changement climatique, comme le titre le Haut Conseil sur le climat dans l’un de ses derniers rapports.
En premier lieu, cette relocalisation n’est faite ni dans l’urgence ni dans un contexte de post-catastrophe, comme cela a souvent été le cas jusqu’ici. L’adaptation prend du temps, elle doit être anticipée et c’est ce que fait Miquelon en se positionnant d’emblée sur du très long terme.
Deuxièmement, on constate que la relocalisation a été facilitée par un fort portage politique local, une synergie de tous les acteurs concernés et une adhésion relative de la population. Troisièmement, les dispositifs financiers pour le rachat des maisons exposées ont joué un rôle non négligeable pour rassurer les ménages. Enfin, c’est l’accompagnement de la population sur le long terme et son implication qui garantissent le succès d’un tel projet.
Les auteurs remercient Lydie Goeldner-Gianella et Gonéri Le Cozannet pour leur accompagnement et leurs conseils précieux durant ces années de travail commun sur les littoraux et l’adaptation au changement climatique.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Miquelon : comment relocalise-t-on un village menacé par les eaux ? – https://theconversation.com/miquelon-comment-relocalise-t-on-un-village-menace-par-les-eaux-292057
