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Nigel Farage : la fin de l’état de grâce ?

Nigel Farage : la fin de l’état de grâce ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Laëtitia Langlois, Maître de conférences en études politiques britanniques, Université d’Angers


L’ESSENTIEL

  • Il y a peu, Nigel Farage, patron du parti d’extrême droite Reform UK, enchaînait les succès électoraux et les sondages flatteurs. Mais la situation a évolué.

  • Accusé d’avoir reçu des dons illégaux, quelque peu ridiculisé par une élection partielle où son principal adversaire se présentait comme « le comte Tête de Poubelle », Farage doit aussi s’adapter à la personnalité du nouveau premier ministre Andy Burnham, bien plus proche des classes populaires que Keir Starmer.

  • Si Nigel Farage recule légèrement dans les sondages, il ne faut pas pour autant en conclure que son temps est passé. Ses thèmes de prédilection demeurent au cœur des débats, et il reste aujourd’hui l’adversaire numéro un du gouvernement travailliste.


Après un été marqué par des affaires financières et des accusations de financement illégal, une victoire en demi-teinte dans sa circonscription de Clacton-on-Sea (Essex, Angleterre) et une nette baisse dans les sondages depuis l’arrivée au pouvoir du très populaire nouveau premier ministre travailliste Andy Burnham, la dynamique exceptionnellement favorable qui portait Nigel Farage semble – pour la première fois depuis des mois – marquer le pas.

Cet essoufflement ne doit cependant pas masquer la force politique majeure que représente le leader d’extrême droite et son parti, Reform UK, dans un pays où les questions d’immigration et d’identité nationale restent des préoccupations centrales de l’électorat.

Un été dans la tourmente judiciaire

Tout commence le 13 mai 2026. Une semaine seulement après la retentissante victoire de Reform UK aux élections locales où ce parti remporte près de 1 500 sièges de conseillers locaux et prend le contrôle de 14 collectivités, Nigel Farage est visé par une enquête de la commission d’éthique du Parlement britannique à propos d’un don de 5 millions de livres (soit environ 6 millions d’euros) versé par le milliardaire Christopher Harbone au leader d’extrême droite britannique.

Ce don considérable, effectué à la veille des élections de juillet 2024 auxquelles Nigel Farage était candidat dans la circonscription de Clacton-on-Sea, n’a pas manqué de soulever bien des interrogations. D’un point de vue éthique et déontologique, tout d’abord, le don – non déclaré – contrevient au code de conduite de la Chambre des communes qui exige que les dons perçus dans les douze mois précédant une élection soient déclarés afin de garantir les règles de transparence du financement des partis.

En outre, les opposants de Farage soulignent le risque de conflit d’intérêts lié à ce don, Christopher Harborne ayant fait fortune dans le secteur des cryptomonnaies.

Enfin, pour celui qui a toujours dénoncé les élites corrompues, être mêlé à une telle affaire ne peut que fissurer l’image d’intégrité et de probité de son parti d’autant qu’une seconde affaire, tout aussi sulfureuse, éclate quelques mois plus tard.

Le 4 septembre 2026, alors que se tient le congrès de Reform UK à Birmingham, une enquête de Verbatim Media, menée par deux journalistes infiltrés au sein du parti, révèle comment des proches de Farage ont tenté de dissimuler des promesses de dons – en l’occurrence fictives, car les deux investisseurs étaient en réalité les journalistes d’investigation eux-mêmes – provenant supposément des États-Unis et destinés à financer des sondages favorables à Reform UK. Or, au Royaume-Uni comme en France, le financement de partis politiques par des dons étrangers est une pratique illégale. Devant l’ampleur du scandale et le tollé provoqué par ces révélations, les deux membres de Reform UK mis en cause – James Orr et Dan Jukes – sont contraints de démissionner. Dans la foulée, la London Metropolitan Police annonce l’ouverture d’une enquête.

Ces affaires sont pour le moins embarrassantes pour Nigel Farage, mais sa contre-attaque est immédiate : optant pour une stratégie de défense qui ressemble à s’y méprendre à celle de Donald Trump, il nie en bloc les accusations tout en les présentant comme un complot de l’establishment qui vise à nuire à sa réputation et à freiner la progression de son parti.

Dans un coup d’éclat savamment orchestré, Farage annonce sa démission de son poste de député, provoquant ainsi une élection partielle anticipée dans sa circonscription. Fidèle à sa rhétorique populiste, il déclare qu’il s’en remet au jugement des électeurs (« The people of Clacton should be the judges of my actions ») et présente la nouvelle élection comme un affrontement du peuple contre l’élite (« This will be a people versus the establishment election »).

Cependant, ce qui devait être une élection en forme de plébiscite pour Farage s’est rapidement transformé en une véritable farce le privant de l’affrontement avec l’establishment qu’il avait lui-même souhaité mettre en scène et réduisant considérablement la portée de sa victoire.

Réélection à Clacton : une victoire en trompe-l’œil

Au lendemain du scrutin du 13 août, les résultats sont sans appel. Avec 63 % des voix, Nigel Farage s’impose largement. Cependant, ce très bon score doit être relativisé au regard des conditions très singulières dans lesquelles l’élection s’est déroulée.

Refusant de faire le jeu de Farage, les principaux partis britanniques – le Parti travailliste (Labour Party), le Parti conservateur (Conservative Party) et les Libéraux-Démocrates (Liberal Democrats) – ont choisi de ne pas participer au scrutin et de ne présenter aucun candidat face au leader de Reform UK.

Plus cocasse encore, en lieu et place d’un duel avec les représentants de l’establishment, Farage s’est retrouvé opposé à une trentaine de candidats au profil pour le moins fantaisiste, au premier rang desquels son principal adversaire, Count Binface (littéralement « comte Tête de Poubelle »), dont les propositions allaient de la nationalisation de la chanteuse Adele au blocage du prix des croissants.

Dans ce contexte, la campagne a rapidement pris des allures de parodie électorale, si bien que ce qui peut à première vue apparaître comme une très belle victoire doit être fortement nuancé, d’autant que le score final de Farage s’est révélé inférieur à celui prédit par les sondages et que, parallèlement, Count Binface a réalisé un score historique de près de 27 % des voix.

Le résultat de Farage fait écho à la baisse de Reform UK observée dans les sondages depuis quelques semaines. Si elle a longtemps devancé les deux grands partis traditionnels, la formation se retrouve aujourd’hui plusieurs points derrière le Parti travailliste.

Les affaires ont incontestablement contribué à l’érosion de la popularité de Farage, mais elles ne sauraient à elles seules expliquer le recul de Reform UK dans les sondages. Un autre facteur a modifié la donne : l’arrivée d’Andy Burnham à Downing Street.

L’effet Burnham

Après plusieurs mois particulièrement difficiles, marqués par les répercussions de l’affaire Epstein, qui a éclaboussé l’une des personnalités du Labour les plus en vue depuis des décennies, Peter Mandelson, des revers politiques et une sévère déroute aux élections locales, et alors qu’il était de plus en plus fragilisé au sein de son propre parti, Keir Starmer démissionne de son poste de premier ministre le 22 juin dernier.

Il est immédiatement remplacé par Andy Burnham qui, quelques jours plus tôt, avait remporté l’élection partielle de Makerfield (Angleterre). Redoutable communicant, à l’aise en public et offrant l’image d’un homme sympathique et simple, Burnham se distingue nettement de son prédécesseur dont l’apparente austérité et la raideur avaient largement contribué à instaurer une certaine distance avec l’électorat.

Le « roi du Nord », surnom donné à Burnham dans sa ville de Manchester dont il fut le maire pendant près de dix ans, possède toutes les qualités qui ont fait le succès de Farage : proximité, aisance, capacité à apparaître comme un homme soucieux des préoccupations quotidiennes des Britanniques.

Cette nouvelle approche se manifeste d’ailleurs dans ses premières propositions : supprimer la TVA sur les factures d’électricité et bloquer les prix des tickets de transport en commun (hors Londres), des propositions concrètes et simples qui s’adressent à un électorat populaire particulièrement sensible aux questions de pouvoir d’achat.

Ainsi, qu’il s’agisse de la forme et du fond, Burnham incarne un nouveau visage du Parti travailliste, plus accessible et plus humain, qui résonne parfaitement avec les attentes de l’opinion publique britannique. Preuve de cet engouement pour le nouveau premier ministre, les sondages placent désormais le Parti travailliste en tête devant Reform UK et le Parti conservateur. Cet inversement de tendance est éminemment symbolique : pour la première fois depuis des mois, Farage et son parti ne font plus la course en tête.

Attention cependant à ne pas en tirer de conclusions trop hâtives. Burnham n’est au pouvoir que depuis quelques semaines et les réalités budgétaires du pays vont immanquablement s’imposer au nouveau gouvernement et l’obliger à faire des choix, peut-être douloureux, lors de l’élaboration du prochain budget.

Par ailleurs, Nigel Farage reste un acteur politique incontournable seul capable de bouleverser le traditionnel bipartisme britannique et ses thèmes de prédilection
– immigration, identité nationale – dominent toujours largement le débat national, et continueront sans doute de le faire jusqu’aux prochaines législatives, qui auront lieu en 2029.

Reform UK, un poids politique majeur

La baisse de Reform UK dans les sondages ne doit pas être interprétée comme un recul des idées que porte le parti de Farage. Certes, les affaires qui ont ponctué l’été ternissent l’image du leader et de sa formation, mais l’essoufflement constaté semble davantage relever d’une situation temporaire liée à la conjonction de différents facteurs que d’une désaffection appelée à s’inscrire dans la durée.

En quelques années, le parti s’est imposé comme une force politique durable dans le paysage britannique. Sa percée historique aux élections locales de mai 2026, avec près de 1 500 sièges remportés et une implantation croissante dans des bastions traditionnellement à gauche, confirme son ancrage électoral et sa capacité à attirer des électeurs tant parmi les conservateurs que parmi les travaillistes.

Surtout, le parti continue de peser sur l’agenda politique national, en imposant notamment les questions d’immigration et d’identité nationale. Dans un pays où les tensions identitaires sont si profondes et l’hostilité si virulente à l’égard de l’immigration, comme en témoignent notamment les événements survenus à Douvres et à Portsmouth, les 4 et 5 septembre derniers, Farage peut espérer continuer de capitaliser longtemps sur les inquiétudes et les colères qui animent une grande partie de l’électorat britannique.

Laëtitia Langlois ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Nigel Farage : la fin de l’état de grâce ? – https://theconversation.com/nigel-farage-la-fin-de-letat-de-grace-291887

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