Source: The Conversation – France in French (3) – By Adeline Vasquez-Parra, Maître de conférences, Université Lumière Lyon 2
L’ESSENTIEL
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Le Canada revendique une identité politique distincte des États-Unis, fondée notamment sur le bilinguisme et une culture du compromis.
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Du maintien de la paix élaboré par Lester B. Pearson dans les années 1950 à la « Troisième Option » de Mitchell Sharp vingt ans plus tard, Ottawa a historiquement privilégié le multilatéralisme et la diversification de ses partenariats pour préserver son autonomie face à son puissant voisin.
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Le rapprochement envisagé avec l’Europe s’inscrit ainsi dans une histoire longue, aujourd’hui ravivée par le retour de l’unilatéralisme trumpien.
Face au grand retour de l’unilatéralisme américain, le premier ministre canadien Mark Carney tente un rapprochement inédit avec l’Union européenne. Le discours qu’il a prononcé au Parlement européen à Strasbourg ce jeudi 17 septembre, qui était très attendu de part et d’autre de l’Atlantique, fait suite à une proposition inédite formulée la veille par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen : faire du Canada un membre associé de l’Union européenne.
Cette étape historique s’inscrit dans une longue trajectoire. Pour Carney, il ne s’agit pas de redéfinir le modèle canadien, mais de défendre une société et une démocratie profondément liées à l’Europe, en contraste avec le repli des États-Unis. Un retour sur l’histoire canadienne permet de comprendre et situer cette vision dans le temps long.
1791 : le choix de la raison
Le premier ancrage de cette trajectoire remonte directement à l’Acte constitutionnel de 1791 qui divise la Province de Québec, colonie du Royaume-Uni, en deux entités, le Haut Canada (actuel Ontario) et le Bas Canada (actuel Québec), et qui dote ces deux colonies de Chambres d’assemblées élues.
Contrairement à son voisin du Sud qui a forgé son identité nationale et républicaine dans la table rase révolutionnaire, le Canada a opté pour la continuité.
En choisissant de rester fidèle au parlementarisme britannique, le pays a institutionnalisé une méfiance salutaire envers l’agitation radicale et la polarisation excessive, privilégiant la stabilité institutionnelle et son pendant naturel, le compromis.
Assemblée nationale du Québec
L’ancrage francophone
Le deuxième pilier de ce modèle canadien tient à sa filiation francophone unique, garantie par un équilibre institutionnel et culturel complexe entre la province du Québec, les communautés acadiennes et les communautés canadiennes francophones du pays (21 % de l’ensemble des quelque 41 millions d’habitants ont le français comme langue première).
Historiquement tissé en lien étroit avec la France, cet héritage s’est élargi au fil du temps pour englober des modèles de démocraties multilingues, notamment ceux de la Belgique et de la Suisse, qui ont pareillement développé des institutions fédérales permettant la coexistence de plusieurs communautés linguistiques et culturelles, et s’ouvre aujourd’hui résolument vers la Francophonie mondiale, notamment en Afrique.
Cet attachement n’est pas qu’un simple rappel patrimonial : il se retrouve aujourd’hui au cœur d’une actualité brûlante. Les subventions à la culture francophone, la place des médias francophones en ligne et l’obligation d’étiquetage bilingue des produits vendus au Canada sont considérées par l’actuel gouvernement des États-Unis comme un « irritant commercial ». Trump a placé ces questions sur la table des négociations Washington-Ottawa, ce à quoi Mark Carney a opposé une fin de non-recevoir catégorique.
Carney a d’ailleurs travaillé son bilinguisme après de nombreuses remarques des médias québécois pointant ses approximations dans cette langue. En défendant la langue française non pas comme une variable d’ajustement économique, mais comme un droit fondamental et un pilier existentiel de la fédération, le premier ministre a rappelé que l’identité canadienne, par sa dualité linguistique, se distingue fondamentalement du creuset uniformisateur américain.
La diplomatie du maintien de la paix
Face à « l’aigle américain », la diplomatie canadienne s’est façonnée au XXe siècle comme une diplomatie de puissance moyenne, incarnée de manière magistrale par le gouvernement du premier ministre Lester B. Pearson (1963-1968).
En 1956, Pearson est un diplomate de premier plan à l’ONU. Il joue un rôle essentiel dans le dénouement de la crise de Suez, en obtenant l’envoi sur place d’une force internationale d’interposition dont la présence empêche les tensions de dégénérer. À bien des égards, il apparaît comme l’inventeur du concept moderne du maintien de la paix. L’année suivante, il sera d’ailleurs récompensé par le prix Nobel de la paix. Le Canada promeut à ce jour une doctrine internationale fondée sur le multilatéralisme et le respect du droit international.
Pour de nombreux Canadiens, cette tradition s’accorde naturellement avec le modèle géopolitique de l’Union européenne, qui privilégie le dialogue et la régulation multilatérale face aux logiques unilatérales de super-puissance. Sans pour autant négliger les efforts militaires : rappelons que le Canada a été en 1949 l’un des douze États fondateurs de l’OTAN.
Dick Darrell — Toronto Star Photograph Archive (Toronto Public Library)
La « Troisième Option »
Sur le plan géo-économique, la volonté de diversifier les partenariats face à la toute-puissance et aux soubresauts protectionnistes états-uniens n’est pas nouvelle.
Dans les années 1970 déjà le secrétaire d’État aux Affaires extérieures Mitchell Sharp formalisait déjà la « Troisième Option », visant à réduire la vulnérabilité économique du Canada face aux États-Unis en tissant des liens privilégiés avec la Communauté économique européenne (CEE). Un traité en ce sens est signé en 1976.
Cette relation économique s’est depuis considérablement approfondie, notamment avec l’Accord économique et commercial global (AECG) entre le Canada et l’Union européenne. Signé en 2016 et appliqué provisoirement depuis le 21 septembre 2017, l’AECG offre aux entreprises canadiennes et européennes un accès préférentiel à leurs marchés respectifs.
Ce jalon historique éclaire directement les efforts contemporains de diversification menés à Bruxelles pour sécuriser nos chaînes d’approvisionnement et nos valeurs démocratiques.
Le choc culturel face au mouvement MAGA
C’est précisément cet attachement viscéral à la social-démocratie, au multilatéralisme et à l’ordre institutionnel proche du modèle de l’Union européenne qui attire aujourd’hui à Ottawa les foudres du mouvement américain MAGA (Make America Great Again).
Dans sa tentative de polarisation du monde, la droite nationaliste états-unienne reproche vertement au Canada son progressisme et sa protection des minorités et des langues. Cette opposition s’est notamment manifestée dans les attaques de Donald Trump contre les politiques canadiennes et dans sa volonté de présenter le Canada comme un pays qui « tirerait profit » des États-Unis. Elle a également pris une dimension symbolique dans le conflit commercial récent : le 27 août 2026, Trump a signé un décret ordonnant aux autorités fédérales américaines de désigner le lac Ontario sous le nom de « Lake America ».
En fin de compte, l’Histoire suggère que le penchant du Canada vers l’Europe n’est ni un hasard de calendrier ni un accident géopolitique mais le fruit d’une longue sédimentation politique, institutionnelle et surtout, culturelle. Si Mark Carney plaide aujourd’hui pour un renforcement de ces ponts transatlantiques, c’est parce que l’ADN du Canada trouve, hier comme aujourd’hui, un écho infiniment plus naturel de l’autre côté de l’Atlantique qu’au sud de sa frontière.
Adeline Vasquez-Parra ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Rapprochement Canada-UE : l’Histoire donne-t-elle raison à Mark Carney ? – https://theconversation.com/rapprochement-canada-ue-lhistoire-donne-t-elle-raison-a-mark-carney-292339
