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La bibliothèque assiégée : Comment l’administration Trump fait des rayonnages un champ de bataille culturelle

La bibliothèque assiégée : Comment l’administration Trump fait des rayonnages un champ de bataille culturelle

Source: The Conversation – France in French (3) – By Cécile Touitou, Responsable de la mission Prospective à la bibliothèque / DBA, Sciences Po


L’ESSENTIEL

  • Aux États-Unis, les bibliothèques sont prises en étau entre les menaces pesant sur leur financement et une offensive croissante contre des livres jugés « inappropriés » par divers groupes fondamentalistes.

  • Derrière les retraits d’ouvrages, les pressions s’intensifient contre les bibliothécaires eux-mêmes, parfois victimes de harcèlement et d’intimidations.

  • La « guerre des livres » est devenue un combat politique national : les exigences de collectifs religieux et de responsables publics supplantent les contestations individuelles tandis que la censure, auparavant concentrée sur les bibliothèques scolaires, gagne aussi les bibliothèques publiques.


Aux États-Unis, la situation des bibliothèques se dégrade. De nombreuses menaces pèsent sur leur autonomie et leur financement. Quelques mois après l’arrivée de l’administration Trump 2, nous avions rendu compte du projet de démantèlement de l’Institut des services des musées et des bibliothèques (Institute of Museum and Library Services, IMLS), agence qui participe au financement de nombreux programmes proposés par les innombrables lieux qui constituent le très riche réseau des bibliothèques scolaires (school libraries) et publiques (public libraries) américaines pour un montant annuel approchant les 300 millions de dollars (260 millions d’euros).

Grâce à la mobilisation d’élus, d’associations et de citoyens, la dissolution pure et simple de l’IMLS n’est plus d’actualité. Mais si l’agence en tant que telle n’est plus aujourd’hui menacée et ses personnels ont été réintégrés à leurs postes, l’administration a renouvelé ses tentatives de réduction drastique de son budget de fonctionnement à travers le projet de loi de finances FY2027 soumis à décision du Congrès.

Une résolution de continuité (CR) a été votée pour maintenir le financement au niveau de l’année précédente jusqu’au 11 décembre prochain. Après cette date, le futur demeure incertain.

Le fondamentalisme à l’assaut des bibliothèques

Par ses décisions et ses prises de position, l’administration Trump légitime implicitement l’arrogance de plus en plus décomplexée des groupes de pression fondamentalistes qui attaquent les bibliothèques en s’en prenant aux collections offertes, à certains ouvrages en particulier, mais aussi à la programmation culturelle qui y est proposée.

Ainsi, cet été 2026, des députés républicains ont déposé un projet de loi contre lequel l’Association américaine des bibliothèques (American Library Association, ALA) se mobilise. Appelé Stop the Sexualization of Children Act, le projet est introduit en ces termes :

« Modifier la loi de 1965 sur l’enseignement primaire et secondaire afin d’interdire l’utilisation des fonds alloués au titre de ladite loi pour élaborer, mettre en œuvre, faciliter, organiser ou promouvoir tout programme ou activité destiné aux enfants de moins de 18 ans, ou pour leur fournir ou promouvoir des ouvrages ou autres supports contenant du contenu à caractère sexuel, et à d’autres fins. »

Ce texte vise particulièrement les bibliothèques scolaires, qui représentent de véritables institutions aux États-Unis. Systématiquement présentes et bien mieux fournies que dans la plupart des établissements primaires de France, elles sont la plupart du temps gérées par des professionnels formés à l’université.

Amanda Jones en est un exemple dont le portrait avait été dressé dans le documentaire USA : la guerre des livres, d’Ilan Ziv, diffusé sur Arte en 2024, puis plus récemment dans un autre documentaire, de Kim Snyder, sorti en 2025 aux États-Unis, The Librarians.

Accusée de promouvoir du contenu pornographique auprès des enfants qui fréquentaient la bibliothèque de la paroisse de Livingston (Louisiane) dont elle avait la responsabilité (car elle n’avait pas retiré des rayonnages des livres à thématique LGBTQIA+), elle a fermement contesté ces accusations lors d’une réunion du conseil d’administration de l’école, puis a dû affronter, des mois durant, des menaces, une forme de harcèlement et des intimidations jusque dans son propre jardin. Ce modus operandi n’est pas sans rappeler les pratiques de certains militants extrémistes des mouvements militants anti-avortement pro-life qui poursuivent sans relâche leurs victimes, médecins ou patientes jusque dans leurs maisons.

Depuis, Amanda Jones est devenue le symbole de ces professionnelles (ce sont souvent des femmes) qui refusent de céder face à des intimidations d’une rare violence. Ces attaques, déclenchées par le simple fait qu’elles souhaitent garantir une offre de collections pluraliste, vont parfois jusqu’à remettre en cause leur moralité personnelle. Amanda Jones expliquait dans une interview publiée en 2023, donc avant même le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche :

« Dans mon État de [Louisiane], on assiste actuellement à une vague de censure visant les livres écrits par ou sur des membres de la communauté LGBTQIA+, sous prétexte de “protéger les enfants contre la pornographie”. Les censeurs affirmeront qu’il ne s’agit pas de cela, mais les listes d’ouvrages qu’ils jugent répréhensibles prouvent le contraire, et ce phénomène s’observe partout aux États-Unis. Ils recourent à des tactiques de peur, à une rhétorique nuisible et aux réseaux sociaux pour susciter une hystérie autour des livres. Une fois qu’ils ont monté tout le monde en ébullition, ils commencent à parler de supprimer le financement des bibliothèques. »

Extension du domaine de la censure

Dans de nombreux États, les groupes de pression – parmi lesquels la très puissante Moms for Liberty, proche des républicains, qui œuvre à contrôler sans relâche les ouvrages mis à disposition des jeunes – se montrent de plus en plus virulents. Si les bibliothèques scolaires ont longtemps été leur terrain de jeu privilégié, sous prétexte de protection de la jeunesse, l’ALA a signalé que, en 2025, 51 % des tentatives de censure de livres ont eu lieu dans des bibliothèques publiques (non scolaires).

Le récent rapport de l’association de défense de la liberté d’expression et des écrivains, Pen America, au titre explicite « “Out of Circulation”: Expanding Censorship in Public Libraries » (« “Indisponible” : l’extension de la censure dans les bibliothèques publiques »), fait le point sur cette progressive généralisation des intimidations et des demandes de retraits d’ouvrages ou d’actions culturelles à toutes les bibliothèques, y compris celles destinées au grand public.

Il distingue trois formes de censure : celle, ancienne, qui s’attaque aux livres ; une censure administrative ou politique, qui pèse sur les budgets et la gouvernance de ces établissements ; une troisième, enfin, qui menace directement, voire physiquement, les professionnels en charge de ces bibliothèques.

La bataille devient politique

Le nombre d’ouvrages censurés ne cesse de battre des records ces dernières années. On est passé de 3 362 ouvrages censurés en 2023 – il s’agit d’ouvrages que l’on demande de retirer des rayonnages des bibliothèques en raison de leur contenu prétendument inapproprié pour les enfants ; on y retrouve aussi bien Orange Mécanique, d’Anthony Burgess, que l’album pour enfants Gender Queer, de Maia Kobabe – à 6 870 en 2025.

Pour informer le grand public et mobiliser le plus grand nombre, les professionnels ont institué une semaine consacrée à ces problématiques dans tout le pays. C’est le Banned Book Week qui fédère tous les professionnels au début du mois d’octobre.

Autre évolution marquante que le rapport de l’ALA (State of America’s Libraries, 2026) documente : le changement du statut des acteurs exigeant la censure. En 2025, la quasi-totalité (92 %) des tentatives de censure recensées étaient engagées à l’initiative de groupes de pression, de responsables gouvernementaux et de décideurs, alors que, dans le passé, il s’agissait principalement d’initiatives individuelles de parents. Cette évolution souligne une polarisation du débat à un niveau désormais national et institutionnel : la contestation des livres n’est plus une initiative parentale ponctuelle mais un outil de mobilisation politique.

Les actions aussi se diversifient, comme le souligne le rapport de Pen America : on a ainsi observé la suppression de présentoirs thématiques (autour d’événements comme les Pride Month ou Black History Month), l’annulation d’événements et d’heures du conte (notamment Drag Story Hour, ciblée par des menaces à la bombe dans plusieurs villes), la reclassification de livres jeunesse vers les rayons adultes, et le collage sauvage de stickers d’avertissement directement sur les ouvrages.

Comme le disait un responsable britannique au cours de la grave crise qu’a traversée le réseau de lecture publique au Royaume-Uni à partir des années 2010, sous le gouvernement conservateur de David Cameron :

« Les bibliothèques sont comme un canari dans la mine, un véritable détecteur de ce qui se passe plus largement dans les collectivités locales. »

C’est dans ce contexte de plus en plus menaçant, qui déborde désormais largement les bibliothèques scolaires, que la résistance des bibliothécaires américains vient d’être saluée par l’attribution d’un Emmy Award au documentaire The Librarians. Ces enjeux d’accès libre à tous les contenus quels qu’ils soient seront certainement au cœur des débats locaux à l’approche des élections de mi-mandat, comme l’illustre la proposition du lieutenant-gouverneur du Texas, candidat à sa propre succession, de sanctionner les écoles qui ne retirent pas certains ouvrages de leurs bibliothèques. Mais gageons que, là encore, la communauté puissante des bibliothécaires se lèvera pour alerter et se mobiliser contre la censure !

Cécile Touitou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La bibliothèque assiégée : Comment l’administration Trump fait des rayonnages un champ de bataille culturelle – https://theconversation.com/la-bibliotheque-assiegee-comment-ladministration-trump-fait-des-rayonnages-un-champ-de-bataille-culturelle-291719

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