Source: The Conversation – in French – By Angelo Riva, Economist, Professor at the INSEEC Grande Ecole, Affiliate Researcher at the Paris School of Economics, Academic Fellow at the Institut Louis Bachelier, INSEEC Grande École
L’ESSENTIEL
Dow Jones SPF 500, Nasdaq, ces termes sont souvent utilisés. Mais savez-vous vraiment ce qu’ils recouvrent ?
L’histoire des indices boursiers est riche. Elle raconte en parallèle l’histoire du capitalisme et de la finance aux États-Unis.
Ce que l’on choisit de mesurer n’étant jamais innocent, que raconte vraiment cette histoire du pouvoir de la finance sur l’économie ?
Le 26 mai 2026, le Dow Jones Industrial Average (DJIA) a fêté ses 130 ans. Doyen des grands indices boursiers, son histoire, comparée à celle des indices qui l’ont suivi, montre comment le marché financier s’est successivement raconté, a tenté de se projeter, de se mesurer, puis d’orienter lui-même les capitaux.
Un chiffre né dans la presse
Le premier « Dow » paraît en 1884 dans le Customer’s Afternoon Letter, ancêtre du Wall Street Journal. Avec ses 11 valeurs, surtout ferroviaires, le Dow Jones Railroad Average (DJRA) résume une économie nationale naissante que le rail unifie. Cette genèse journalistique explique sa simplicité. La collecte des données et le calcul devaient être suffisamment rapides pour que l’indice puisse être publié dans la foulée, peu après la fermeture de la Bourse. Dow s’adressait d’abord aux financiers de New York, et cela au prix d’une approximation dans le suivi du marché. Le DJRA était un indice pondéré par les prix.
En pratique, Dow additionne le prix des actions des onze sociétés composant l’indice, puis divise cette somme par onze afin d’obtenir la valeur de l’indice. Par conséquent, une action dont le prix en dollars est élevé pèse davantage dans l’indice qu’une action moins chère, même si la société ayant émis cette dernière affiche une capitalisation boursière nettement supérieure en raison d’un nombre d’actions en circulation beaucoup plus important.
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Vingt valeurs en 1916, 30 en 1928
Dans les années 1890, la seconde révolution industrielle s’affirme. Les fusions-acquisitions donnent aux entreprises industrielles la taille nécessaire pour accéder à la Bourse. Le 26 mai 1896, Charles Dow publie ainsi le premier Dow Jones Industrial Average (DJIA). Le gaz, l’acier et l’électricité remplacent le chemin de fer, auquel est désormais exclusivement consacré le DJRA.
Le DJIA sera élargi à 20 valeurs en 1916, puis à 30 en 1928. Sa méthode de calcul est alors réformée afin d’atténuer les problèmes de continuité de l’indice provoqués par les opérations sur le capital ou par l’inclusion d’une nouvelle valeur. Depuis cette date, le DJIA a conservé ce format. Sa composition évolue avec les secteurs dominants. Les entreprises sont incluses dans l’indice en fonction de leur représentativité de l’économie états-unienne et de leur réputation.
Dans les années 1920, avec l’essor de l’actionnariat, des fonds d’investissement et de la presse financière, l’indice n’est plus seulement un outil réservé aux spécialistes. Il gagne le grand public. Le New York Herald Tribune et The Annalist, un supplément du New York Times, publient indices et rendements sous forme graphique. On ne suit plus seulement General Motors ou U.S. Steel : on suit « Wall Street ».
Standard Statistics, l’entreprise ancêtre de Standard and Poor’s, franchit en 1926 une étape supplémentaire tournée vers le développement de l’industrie de l’information financière. Pondérés par la capitalisation et largement documentés, ses nombreux indices quotidiens s’inscrivent dans une véritable industrie de l’information financière, couvrant un large éventail d’actions.
Des mesures plus précises que le Dow sont nécessaires pour évaluer les performances des fonds d’investissement qui, à cette époque, se diffusent. Le Dow raconte le marché et Standard commence à en fournir une infrastructure informationnelle précise. Le krach d’octobre 1929 révèle paradoxalement la puissance du Dow. Grâce à son historique, l’effondrement du marché devient largement visible. Pour cette raison, le DJIA devient le récit chiffré de la crise.
Mesurer plutôt que prophétiser
Déjà dans les années 1910-1920, les indices ne se contentaient plus de résumer le marché, mais prétendaient aussi anticiper la conjoncture. Des statisticiens, tels que Babson et Mitchell, puis le National Bureau of Economic Research incorporent les indices à l’étude des cycles économiques.
En même temps, des économistes tels qu’Irving Fisher ainsi que Standard Statistics commencent à intégrer les dividendes dans les indices. Un indice de prix répond à la question : « Les cours ont-ils monté ? » Un indice de rendement total répond à une autre question : « De combien la richesse de l’actionnaire a-t-elle augmenté ? » en intégrant les dividendes aux augmentations des cours.
Après le krach de 1929, les travaux d’Alfred Cowles, économiste et homme d’affaires et co-fondateur de la société d’économétrie, posent la question de savoir si les prévisionnistes battent ou non réellement le marché. Pour cela, Cowles compare leurs conseils à une stratégie passive fondée sur un indice, puis la Cowles Commission reconstruit pour la période allant de 1871 à 1937 des séries de cours, dividendes, rendements et bénéfices. Cowles fait ainsi de l’indice un instrument de preuve économétrique et un socle de la finance empirique. Dow invente le langage médiatique du marché ; Cowles fonde sa grammaire statistique.
Du portefeuille à la technologie
Si les fonds d’investissement aux États-Unis se développent dès le début du XXᵉ siècle, une décision de justice de 1950 fait des retraites un objet obligatoire de la négociation collective et détermine leur essor. Au début des années 1950, Harry Markowitz fonde la théorie moderne du portefeuille que les fonds utiliseront dans leurs choix d’investissement. Il montre que des investisseurs rationnels devraient construire leurs portefeuilles sur la base de la diversification afin d’optimiser le rendement ajusté du risque.
Le S&P 500, lancé en 1957, avec ses 500 sociétés et sa pondération par la capitalisation flottante, est un indice reproduisant de près un portefeuille de marché, adapté à l’évaluation des gérants de fonds. Le DJIA, toujours pondéré par les prix, reste une galerie des plus grandes entreprises états-uniennes.
Et le Nasdaq fut
En 1970, le Railroad Average devient Transportation Average : camion, avion et logistique ont détrôné le train. Un an plus tard, le Nasdaq Composite, pondéré par la capitalisation et ouvert à toutes les valeurs cotées sur ce marché, donne un visage chiffré au capitalisme et à l’innovation technologiques. Il faudra pourtant attendre 1999 pour que Microsoft et Intel, cotées au Nasdaq, intègrent le DJIA.
Depuis les années 1980, les fonds indiciels et, ensuite, les Extraded Traded Fund (ou ETF), répliquent mécaniquement des indices, sans doute face à l’incapacité des gérants de battre le marché sur la longue période. Avec leur essor fulgurant dans les années 2010, l’entrée dans un indice ou la sortie de celui-ci peut déclencher des achats ou des ventes massifs, accroître les corrélations et modifier la formation des prix : l’indice lui-même organise désormais une part croissante des flux qu’il observe.
Un Panthéon de l’histoire américaine
Le DJIA, lui, reste pondéré par les prix. Contrairement à des indices comme le S&P 500, l’entrée d’une entreprise dans le DJIA n’obéit pas à des formules mathématiques. Si des considérations techniques s’en mêlent, la réputation et représentativité de l’entreprise en sont les clés. Un comité composé de représentants du Wall Street Journal et du S&P Dow Jones Indices décide de façon discrétionnaire. Ces conventions, ainsi que l’absence des dividendes dans l’indice, limitent sa représentativité du marché. Mais cette imperfection éclaire sa fonction actuelle : un panthéon de l’industrie états-unienne.
Cette histoire est celle de la mise en chiffres du capitalisme financier. En 130 ans, l’indice est devenu successivement chiffre de journal, baromètre industriel, système d’information, preuve statistique, benchmark de portefeuille, emblème technologique, puis infrastructure d’investissement. Le Dow en demeure le fil rouge : un miroir ancien qui permet de voir comment la finance a fini par agir sur ce qu’elle mesure.
Angelo Riva a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche.
– ref. Du rail aux ETF : 130 ans de Dow Jones racontent les métamorphoses du capitalisme financier – https://theconversation.com/du-rail-aux-etf-130-ans-de-dow-jones-racontent-les-metamorphoses-du-capitalisme-financier-286211
