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Où est passée la gauche, quand ses idées sont partout ?

Où est passée la gauche, quand ses idées sont partout ?

Source: The Conversation – in French – By Thomas Saïas, Professeur de psychologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)

À moins de deux semaines du scrutin du 5 octobre, la campagne électorale québécoise s’organise autour du coût de la vie, du logement, de la santé et de l’immigration. Mais derrière ces enjeux familiers se dessine une question plus vaste, largement absente du débat : pourquoi une société dotée d’un dense réseau communautaire et de solides traditions de solidarité peine-t-elle à traduire cette gauche sociale en projet politique collectif ?


Cette élection est, comme tant d’autres dans les démocraties occidentales, l’occasion de questionner la manière dont on débat de ces sujets. La santé devient une question d’accès aux soins, l’éducation de ressources humaines, le logement d’offre locative, les inégalités sociales de pouvoir d’achat. Une grande partie de la discussion porte sur la manière d’administrer des difficultés dont les racines sont rarement questionnées.

On cherche à améliorer, corriger, rendre performant ou flexible bien davantage qu’à discuter des choix collectifs qui déterminent en amont la répartition des ressources, des protections et des risques.

Les structures sociales de l’itinérance

Sur la question de l’itinérance, par exemple, si l’objectif de diminution est partagé par tous et que les partis en lice évoquent des investissements budgétaires visant à reloger en urgence les personnes itinérantes, seuls quelques partis (Parti Québécois, Québec solidaire) ont une approche dite « préventive » ou centrée sur l’accès prioritaire au logement.

Mais aucun ne questionne les structures sociales productrices d’itinérance.

Le Parti libéral du Québec évoque par exemple la possibilité d’accompagner les enfants placés à leur sortie des dispositifs de protection de l’enfance pour éviter les situations d’itinérance. Sans toutefois questionner la qualité des services de protection responsables de l’itinérance d’un tiers des enfants devenus adultes qui leur ont été confiés, ou les structures sociales qui préviendraient la transmission intergénérationnelle de la pauvreté.




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Des mesures qui oublient les fondements

En 2026, près de 4 000 élèves québécois ont connu une interruption ou une réduction de leur scolarité pour des troubles du comportement, contre environ 1 500 en 2021. Si l’on peut discuter des ressources humaines à ajouter, on peut aussi demander comment un système scolaire en arrive à ne plus pouvoir accueillir certains enfants.

Sur la question des inégalités d’accès au logement – thème social central en contexte urbain au Québec –, le Parti libéral promet de construire à terme 100 000 logements par an, tandis que le Parti québécois propose des aides fiscales pour faciliter l’accès à la propriété. Pourtant, malgré une remontée du taux de logements vacants, les loyers moyens ont augmenté de près de 30 % entre 2022 et 2025, selon une coalition de 130 organismes qui réclame notamment un véritable contrôle des loyers et le développement du logement social.

Au-delà du nombre de logements construits, c’est donc aussi la régulation du marché immobilier qui est en jeu. Mais comment parler de régulation du marché sans parler de l’acceptation muette du marché comme socle social commun ?

La pensée politique de gauche

La logique déployée relève presque en tout temps de la pensée gestionnaire et technocratique. La bonne administration des dispositifs relaie au second plan les structures responsables des problèmes que nous rencontrons. On cesse, dans ces conditions, d’interroger les rapports de pouvoir, la distribution des ressources et notre capacité collective à transformer les conditions qui produisent les inégalités.

C’est sur ce terrain que la pensée politique de gauche s’est historiquement constituée. Or, cette interrogation structurelle paraît peu présente en 2026. L’organisation capitaliste de nos sociétés constitue la trame de fond du débat électoral, sans jamais être remise en question. On discute de productivité, d’investissements ou de fiscalité, mais beaucoup moins de la manière dont l’organisation du travail, de la propriété ou du marché contribue elle-même à produire certaines difficultés auxquelles l’action publique tente ensuite de répondre.

D’où le paradoxe : où est passée la gauche politique, alors que ses idées – et plus encore ses pratiques – semblent partout ?

L’infrastructure communautaire du Québec

Le Québec compte un peu plus de neuf millions d’habitants et son réseau communautaire est considérable : environ 10 300 organismes d’action communautaire, 137 000 personnes salariées et près de 459 000 bénévoles recensés en 2023. Pour appartenir à l’action communautaire autonome, un organisme doit être issu de la communauté, avoir une vie démocratique propre, être indépendant du réseau public et poursuivre une mission favorisant explicitement la transformation sociale.

L’action communautaire constitue un espace « politique », autonome par rapport à l’administration de l’État, dans lequel des citoyennes et citoyens définissent collectivement des problèmes auxquels ils tentent de répondre. Ce décalage est saisissant : l’infrastructure communautaire (comprendre « de gauche ») existe partout au Québec, sans traduction électorale. Le seul parti se réclamant de la gauche radicale, Québec solidaire, recueille actuellement autour de 10 % des intentions de vote (contre 15 % en 2022).

Le communautaire et la technocratie

Pourquoi cette gauche sociale, communautaire, si présente ne parvient pas à se convertir en mouvement politique crédible ?

Une première hypothèse tient à la technicisation du débat. Des choix explicitement politiques – redistribution, périmètre des services publics, organisation du travail, répartition de la richesse – sont de plus en plus présentés comme des contraintes de gestion. La pensée technocratique est ainsi parvenue à s’imposer comme inéluctable, comme unique option.




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Une seconde hypothèse tient à la fragmentation. Les mouvements féministes, écologistes, antiracistes, ou syndicaux produisent des pratiques radicales, pertinentes, mais disposent de peu d’espace politique capable de les rassembler et de constituer, à partir d’eux, un projet politique. Le Québec a pourtant connu une telle convergence au début des années 2000 : le mouvement féministe et communautaire, notamment à travers « D’abord solidaires » (2002), puis « Option citoyenne » (2004), s’est rapproché de l’Union des forces progressistes pour donner naissance à Québec solidaire en 2006. Mais il semble désormais difficile de surmonter les arguments gestionnaires, fondés sur le statu quo des institutions.

Les formations populistes de droite disposent, quant à elles, d’une grammaire immédiatement lisible : nation, identité, mérite… La gauche doit encore trouver comment faire de sa pluralité, un projet politique collectif.


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La troisième hypothèse expliquant l’atrophie de la gauche politique tient, il me semble, dans l’orchestration du débat. Discuter des solutions plutôt que de la définition du problème contribue, consciemment ou non, à reconduire le cadre existant. Il s’agit d’une stratégie active pour maintenir le statu quo. Si la question scolaire devient une question de ressources humaines, ou la question du système de santé celle du nombre de médecins, le champ des réponses est déjà tracé et les changements ne peuvent être que marginaux.

Interroger le problème lui-même permet d’envisager, au contraire, que ses causes puissent se trouver dans les structures que le débat politique tient habituellement pour acquises. Cela reviendrait à remettre en question les fondements des partis centristes qui tirent leur force de stratégies gestionnaires et bureaucrates.

Rediscuter collectivement des structures

Le paradoxe québécois rejoint ainsi une interrogation présente dans de nombreuses démocraties occidentales. La gauche n’a peut-être pas disparu des sociétés : elle demeure dans le milieu communautaire – associations citoyennes –, leurs mobilisations et les solidarités quotidiennes.

Ce qui, chez la gauche, semble aujourd’hui profondément affaibli est sa capacité à transformer ces expériences dispersées en une proposition politique : non plus seulement mieux administrer les conséquences des inégalités, mais rediscuter collectivement les structures qui les produisent.

Thomas Saïas ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Où est passée la gauche, quand ses idées sont partout ? – https://theconversation.com/ou-est-passee-la-gauche-quand-ses-idees-sont-partout-292081

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