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Manger à l’ère des algorithmes : quelles vulnérabilités pour les jeunes ?

Manger à l’ère des algorithmes : quelles vulnérabilités pour les jeunes ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Clémentine Hugol-Gential, Professeure des universités et membre de l’Institut universitaire de France, Université Bourgogne Europe


L’ESSENTIEL

  • Les données se multiplient quant aux risques que les réseaux sociaux font courir aux adolescent·es concernant leur rapport au corps et à l’alimentation.

  • Une recherche étudie comment, loin d’être passives, certaines jeunes personnes développent des stratégies pour tenter d’échapper aux contenus problématiques.

  • On parle de « vulnérabilité informationnelle » quand les préoccupations personnelles croisent un environnement numérique qui va exacerber les fragilités.


What I Eat in a Day (en français, « Ce que je mange chaque jour »), recettes healthy, défis sportifs ou transformations physiques spectaculaires sur les réseaux socionumériques… les contenus liés à l’alimentation sont omniprésents.

Pour de nombreux adolescents et jeunes adultes, les réseaux sociaux sont devenus des espaces privilégiés pour s’informer sur la santé, le corps et les pratiques alimentaires. Selon le Credoc, 58 % des 12-17 ans consultent quotidiennement une plateforme numérique tandis que les réseaux sociaux figurent parmi les principales sources d’information des 15-24 ans sur ces sujets.

Réseaux sociaux : des utilisateurs influençables face à des contenus dangereux ?

Cette évolution suscite de nombreuses inquiétudes. Dans une étude récente, l’Arcom, le régulateur de la communication audiovisuelle et numérique, souligne que 49 % des 11-17 ans déclarent avoir déjà été exposés à des contenus liés aux troubles des conduites alimentaires.

De son côté, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) alerte sur les liens entre certains usages des réseaux sociaux et la santé mentale des adolescents, tout en rappelant que ces phénomènes relèvent de mécanismes complexes et multifactoriels. Mais comment ces contenus influencent-ils réellement les jeunes ?




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À partir de l’analyse de publications TikTok consacrées au corps et à l’alimentation, complétée par des ateliers menés auprès de 14 jeunes femmes suivies pour anorexie mentale, nos travaux invitent à dépasser une vision opposant contenus dangereux et utilisateurs influençables.

(L’anorexie mentale est un trouble des conduites alimentaires, dont l’origine est multifactorielle, qui se caractérise par une perte de poids intentionnelle, ndlr).

Ils mettent en lumière ce que nous appelons une « vulnérabilité informationnelle ». Il s’agit d’une situation dans laquelle certaines personnes deviennent particulièrement réceptives à des contenus qui font écho à leurs préoccupations, à leurs fragilités ou à leurs questionnements personnels.




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Les algorithmes façonnent nos environnements alimentaires

Les réseaux sociaux ne fonctionnent pas comme de simples espaces où chacun choisit librement les contenus qu’il consulte. Les plateformes sélectionnent, hiérarchisent et recommandent en permanence les publications susceptibles de retenir notre attention.

Pour comprendre ce qui est réellement proposé aux jeunes utilisateurs, nous avons créé plusieurs comptes avatars reproduisant les usages d’une adolescente de 16 ans s’interrogeant sur son alimentation et son image corporelle.

Pendant plusieurs mois, nous avons observé les contenus recommandés par TikTok et constitué un corpus représentatif de 313 publications.

L’analyse révèle plusieurs registres discursifs récurrents. Le premier concerne le contrôle alimentaire avec le comptage des calories, la surveillance des apports, les stratégies pour réduire la faim ou bien des formats populaires, tels que les What I Eat in a Day (« Ce que je mange chaque jour »).

Le second est celui de la transformation corporelle, à travers les récits de perte de poids ou les photographies « Avant/Après ». Enfin, de nombreux contenus associent explicitement minceur, bien-être, réussite ou confiance en soi.

Les troubles des conduites alimentaires apparaissent également dans cet environnement numérique, en s’inscrivant dans un ensemble plus large de discours valorisant la maîtrise de soi et l’optimisation personnelle et en gommant les questions de santé en lien avec la maladie.

Les contenus les plus visibles diffusent moins des connaissances sur l’alimentation qu’ils ne mettent en scène des modes de vie et des modèles corporels, faisant de l’alimentation un levier de transformation et de contrôle de soi.

Comprendre ce que les jeunes font des contenus

Pour compléter l’analyse des contenus recommandés par TikTok et travailler sur les enjeux de réception, nous avons mené une série de cinq ateliers auprès de 14 jeunes femmes âgées de 16 à 29 ans suivies pour anorexie mentale.

Organisés avec des structures de soin, ces ateliers avaient pour objectif de comprendre comment les contenus liés à l’alimentation, au corps et à la santé sont reçus, interprétés et intégrés dans les parcours individuels.

Chaque séance abordait une thématique spécifique : cartographie des usages numériques, analyse des contenus rencontrés, critères de crédibilité, représentations du corps et stratégies de protection face aux contenus perçus comme problématiques.

Les premiers résultats tendent à montrer que les participantes ne sont pas des utilisatrices passives. Elles connaissent très bien le fonctionnement des plateformes et évoquent spontanément les algorithmes, les bulles de recommandation ou encore les mécanismes destinés à capter leur attention.

Beaucoup d’entre elles identifient sans difficulté les contenus problématiques, les promesses irréalistes ou les discours nutritionnels simplificateurs.

Certaines ont d’ailleurs développé des stratégies de régulation telles que la suppression d’applications, le blocage de comptes, le désabonnement ou la limitation du temps passé en ligne. Pourtant, cette connaissance ne suffit pas toujours à se protéger.

Plusieurs participantes reconnaissent continuer à consulter des contenus qu’elles jugent pourtant nocifs :

« On sait que c’est toxique, mais on continue de regarder », résume l’une d’elles.

Les ateliers montrent également que les réseaux sociaux ne sont pas uniquement utilisés pour rechercher de l’information. Les participantes y cherchent aussi des formes de compréhension, de soutien ou de reconnaissance.

Plusieurs d’entre elles expliquent accorder une grande confiance à certaines créatrices de contenus parce qu’elles ont vécu des expériences similaires. La crédibilité se construit alors à partir de l’expérience vécue et de l’identification.

La vulnérabilité informationnelle : au-delà du vrai et du faux

Ces résultats nous conduisent à mobiliser la notion de vulnérabilité informationnelle. Contrairement à une idée répandue, les difficultés rencontrées sur les réseaux sociaux ne s’expliquent pas uniquement par un manque d’esprit critique ou par l’incapacité à distinguer une information fiable d’une information trompeuse. Les participantes rencontrées sont souvent parfaitement conscientes des limites des contenus qu’elles consultent.

La vulnérabilité informationnelle apparaît plutôt lorsque des préoccupations personnelles rencontrent un environnement numérique qui leur donne une visibilité particulière. Une adolescente préoccupée par son poids, une jeune femme confrontée à un trouble alimentaire ou un jeune en quête de reconnaissance ne rencontreront pas les mêmes contenus ni ne leur accorderont la même signification.

Les algorithmes renforcent cette dynamique. Plus un utilisateur interagit avec un type de contenu, plus celui-ci lui est recommandé. Peu à peu, certaines représentations du corps, de l’alimentation ou de la santé occupent une place croissante dans son environnement informationnel.

L’enjeu n’est donc pas seulement celui de l’exposition à des contenus problématiques. Il concerne aussi les conditions dans lesquelles ces contenus deviennent crédibles, désirables ou significatifs pour certains publics.

Cette réflexion invite à déplacer le regard porté sur les jeunes. Plutôt que de les considérer comme des utilisateurs passifs ou facilement manipulables, il semble plus pertinent de s’interroger sur les environnements informationnels dans lesquels ils évoluent. Car les réseaux sociaux ne se contentent pas de diffuser des informations, ils organisent la visibilité de certains récits, de certains corps et de certaines normes alimentaires.

À l’heure où une part croissante de la socialisation alimentaire se construit en ligne, le défi n’est donc pas seulement d’apprendre à vérifier les informations ou à repérer les contenus trompeurs. Il consiste également à comprendre comment les algorithmes orientent nos attentions, façonnent nos représentations et influencent ce que nous considérons comme désirable, normal ou souhaitable.

Ces résultats soulignent ainsi l’importance de renforcer les actions d’éducation aux médias et à l’information. Mais ils rappellent également que les usages numériques ne peuvent plus être pensés indépendamment des questions de santé. Lorsque les réseaux sociaux participent à la construction des rapports au corps, à l’alimentation ou à l’estime de soi, ils deviennent pleinement un enjeu de santé publique.

Comprendre les vulnérabilités informationnelles, c’est alors reconnaître que les risques ne résident pas uniquement dans les contenus eux-mêmes, mais dans la rencontre entre des dispositifs techniques, des normes sociales et des individus en quête de repères.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

Clémentine Hugol-Gential ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Manger à l’ère des algorithmes : quelles vulnérabilités pour les jeunes ? – https://theconversation.com/manger-a-lere-des-algorithmes-quelles-vulnerabilites-pour-les-jeunes-288962

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