Source: The Conversation – in French – By Hasmeena Kathuria, Professor of Medicine, University of Wisconsin-Madison
L’ESSENTIEL
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La nicotine est parfois présentée comme un moyen d’améliorer la concentration et de réduire le stress, mais les preuves manquent.
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Les études chez l’être humain ne montrent pas qu’elle prévient le déclin cognitif ou favorise la longévité.
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Les substituts nicotiniques aident à arrêter de fumer ; consommer de la nicotine hors de ce cadre expose à la dépendance.
Aux États-Unis, une évolution paradoxale accompagne l’essor du mouvement Make America Healthy Again (mouvement politique porté par Robert F. Kennedy Jr, ministre de la santé de Donald Trump qui promet de lutter contre les maladies chroniques, notamment en s’attaquant à l’alimentation ultratransformée et aux substances chimiques présentes dans l’environnement, NdT) : la nicotine est présentée comme un produit bénéfique pour la santé et pour les performances. Sur les réseaux sociaux, dans les podcasts, les communautés consacrées au bien-être et le discours de certaines start-up, des personnalités influentes dépeignent la nicotine comme une substance mal comprise, dont les bienfaits potentiels auraient été occultés par son association au tabagisme et à ses effets nocifs.
La nicotine n’est ainsi plus présentée comme une substance addictive liée au tabac, mais comme un produit naturel qui pourrait servir à tout, de l’amélioration de la concentration à la prévention du déclin cognitif. Cette tendance concerne la nicotine consommée seule, sous des formes sans combustion, comme les sachets de nicotine, ou associée à la caféine et à des substances commercialisées pour leurs effets supposés sur les capacités cognitives, appelées « nootropiques ».
En tant que médecin pneumologue et chercheuse, j’étudie la dépendance à la nicotine et les effets du tabac et des produits contenant de la nicotine sur la santé. Les affirmations selon lesquelles la nicotine améliorerait le bien-être, la productivité et les capacités cognitives m’inquiètent.
Distinguer la nicotine du tabac
Certains de ces arguments s’appuient sur le fait que la nicotine est une substance naturellement présente dans les plantes : principalement dans le tabac, mais aussi, à l’état de traces, dans des légumes de la même famille, comme la tomate, la pomme de terre et l’aubergine. Les défenseurs de la consommation de nicotine citent également des études suggérant qu’elle peut agir sur certains aspects des capacités cognitives et du fonctionnement du cerveau.
Mais en déduire que la nicotine améliore la productivité, la santé cérébrale, la longévité ou le bien-être va bien au-delà de ce que les études menées chez l’être humain ont démontré.
La nicotine est le principal moteur de la dépendance aux cigarettes, aux cigarettes électroniques et à la plupart des autres produits du tabac commercialisés.
Les risques les plus graves pour la santé surviennent lorsque le tabac brûle : sa combustion produit des milliers de substances toxiques, dont des substances cancérogènes, du monoxyde de carbone et des particules fines. Une exposition répétée à ces produits de combustion peut provoquer des cancers, une bronchopneumopathie chronique obstructive (BPCO), des maladies cardiovasculaires et de nombreuses autres maladies liées au tabagisme.
Si de nombreuses maladies liées au tabagisme résultent de l’exposition aux produits de combustion, la nicotine elle-même a des effets néfastes bien connus sur le cerveau et l’organisme. Elle active le système nerveux sympathique, responsable de la réaction de « lutte ou de fuite » face au danger. Cela accélère le rythme cardiaque, augmente la pression artérielle et perturbe le sommeil. La stimulation répétée de ce système peut accroître la charge de travail du cœur.
L’exposition à la nicotine est particulièrement préoccupante pendant les périodes clés du développement. Avant la naissance, elle est associée à des effets néfastes sur la croissance et le développement du fœtus. À l’adolescence, elle peut modifier les circuits cérébraux qui interviennent dans l’attention, l’apprentissage et la perception de la récompense, ce qui accroît le risque de dépendance.
Comment la nicotine modifie le cerveau
La nicotine entraîne également une dépendance en activant les circuits cérébraux de la récompense.
L’acétylcholine est un neurotransmetteur, c’est-à-dire un messager chimique du cerveau, qui intervient notamment dans l’attention, l’apprentissage, la mémoire et le traitement de l’information. La nicotine agit sur les mêmes récepteurs, dits « nicotiniques », que l’acétylcholine. Elle augmente temporairement la vigilance et l’attention. L’activation de ces récepteurs influe aussi sur la libération d’autres neurotransmetteurs, dont la dopamine, qui joue un rôle important dans la sensation de récompense et le renforcement des comportements.
Cependant, la nicotine n’agit pas comme l’acétylcholine. Ses effets durent beaucoup plus longtemps et modifient l’activité de nombreuses régions du cerveau. Lorsque l’exposition se répète, le cerveau s’adapte à sa présence : les récepteurs deviennent moins sensibles et, en compensation, leur nombre augmente. Ce mécanisme contribue à la dépendance.
Concentration et productivité
Certains influenceurs spécialisés dans le bien-être du bien-être affirment que la nicotine améliorerait les capacités cognitives, notamment la concentration et la productivité. Plusieurs études suggèrent qu’elle pourrait améliorer temporairement l’attention, la vigilance, le temps de réaction et certains aspects de la mémoire de travail, mais les résultats sont contrastés. Selon les recherches, la nicotine pourrait avoir un effet bénéfique chez les personnes présentant un léger déclin cognitif. En revanche, elle ne semble pas améliorer les capacités cognitives des personnes en bonne santé et pourrait même réduire les performances de celles qui obtiennent habituellement les meilleurs résultats aux tests cognitifs.
En outre, nombre de ces études portent sur des consommateurs réguliers devenus dépendants à la nicotine. Lorsqu’ils cessent d’en consommer, ils éprouvent souvent des difficultés à se concentrer, de l’irritabilité, de l’anxiété, de l’agitation et une baisse de l’attention. La reprise de la nicotine atténue généralement ces symptômes. Il est donc difficile de savoir si les améliorations observées correspondent à un véritable gain de capacités cognitives ou simplement à la disparition des symptômes de manque.
Autrement dit, la nicotine peut améliorer brièvement l’attention et la vigilance chez certaines personnes, mais peu d’éléments montrent qu’elle favorise réellement la réussite scolaire, l’intelligence, la créativité, les capacités de planification et de prise de décision ou la productivité au travail.
Sur le stress et l’humeur
Certains influenceurs spécialisés dans le bien-être présentent aussi la nicotine comme un moyen de réduire le stress et d’améliorer l’humeur.
La nicotine active les circuits de la récompense dans le cerveau, ce qui peut procurer une sensation passagère de plaisir et de bien-être. Mais, à long terme, sa consommation peut perturber la façon dont l’organisme réagit au stress et rendre l’anxiété plus difficile à maîtriser.
Les études montrent de manière concordante que les personnes qui arrêtent de fumer voient leur anxiété, leurs symptômes dépressifs et leur stress diminuer. Avec le temps, leur humeur et leur qualité de vie s’améliorent également. L’arrêt durable de la nicotine est ainsi associé à une meilleure santé mentale et à un plus grand bien-être.
Si la nicotine peut donner momentanément l’impression de soulager le stress, les données actuelles ne justifient pas son utilisation pour réduire le stress, améliorer l’humeur ou traiter l’anxiété et la dépression.
Vieillir en bonne santé et vivre plus longtemps
Certains des arguments les plus ambitieux avancés par les défenseurs de la nicotine affirment qu’elle protégerait contre la démence, la maladie d’Alzheimer, la maladie de Parkinson et le déclin des capacités cognitives lié à l’âge.
Ces affirmations reposent sur des travaux suggérant que la nicotine peut agir sur les circuits cérébraux impliqués dans la mémoire et l’attention, ainsi que sur des études menées sur des animaux ou en laboratoire qui examinent si elle pourrait modifier les mécanismes associés au déclin cognitif.
Cependant, les études menées chez l’être humain n’ont pas démontré que la nicotine pouvait prévenir la démence, ralentir la progression de la maladie d’Alzheimer, préserver durablement les capacités cognitives ou améliorer l’évolution de la maladie de Parkinson.
Certains influenceurs affirment pourtant que la nicotine préserverait les capacités cognitives, ralentirait le vieillissement biologique ou prolongerait la vie. Ces affirmations reposent surtout sur des études en laboratoire montrant que la nicotine peut agir sur des mécanismes cellulaires liés au stress oxydatif, ainsi que sur des études animales suggérant des effets sur l’inflammation et d’autres mécanismes associés au vieillissement et aux maladies. Mais ces résultats n’ont pas permis de démontrer que, chez l’être humain, la nicotine favorise un vieillissement en bonne santé, prolonge la vie ou prévient les maladies liées à l’âge.
Traiter la dépendance à la nicotine
Les substituts nicotiniques autorisés par l’Agence états-unienne des produits alimentaires et médicamenteux (FDA), notamment les patchs, les gommes à mâcher et les pastilles, aident les personnes dépendantes à atténuer les symptômes de manque et les envies de fumer. Utilisés conformément aux recommandations, ils peuvent ainsi faciliter l’arrêt du tabac.
Il ne faut toutefois pas confondre cet usage thérapeutique avec les affirmations selon lesquelles la nicotine améliorerait les capacités cognitives, favoriserait le bien-être ou aiderait à bien vieillir. En dehors d’un traitement de l’addiction au tabac fondé sur des données scientifiques, l’usage de produits contenant de la nicotine comporte un risque de dépendance.
Hasmeena Kathuria reçoit des financements d’UpToDate (une ressource d’aide à la décision clinique fondée sur les données scientifiques), des Instituts nationaux de la santé américains (NIH) et du Patient-Centered Outcomes Research Institute (PCORI).
– ref. Quand la nicotine est promue comme produit bien-être sur les réseaux, alors qu’elle reste une substance addictive – https://theconversation.com/quand-la-nicotine-est-promue-comme-produit-bien-etre-sur-les-reseaux-alors-quelle-reste-une-substance-addictive-292711
