Source: The Conversation – in French – By Arnaud Alessandrin, Sociologue, Université de Bordeaux
L’ESSENTIEL
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À la veille de la journée internationale du coming out, le 11 octobre, focus sur les jeunes ruraux lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, intersexes et queers (LGBTIQ) et leur rapport au territoire.
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Contrairement à la représentation qui a longtemps prévalu, il n’y a pas lieu d’opposer une « ville refuge » à une campagne hostile pour cette jeunesse, confirme une enquête inédite.
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Cette enquête toute en nuances montre des expériences rurales diverses faites à la fois d’attachement au cadre de vie ou aux solidarités locales, mais aussi de discriminations et de contraintes.
Pendant des décennies, un même récit s’est imposé sans grande contestation : pour vivre son homosexualité ou sa transidentité, il fallait partir. Quitter le village, gagner la grande ville, y trouver l’anonymat protecteur qui rend le coming out possible, les rencontres accessibles et le quotidien plus respirable. En creux de ce récit se dessinait son envers : une campagne figée dans l’hostilité, le silence et parfois la violence.
Cette représentation opposant ville « refuge » et campagne « hostile » mérite aujourd’hui d’être interrogée à la lumière de travaux récents et d’une enquête nationale inédite sur les jeunesses lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, intersexes et queers (LGBTIQ) rurales, détaillée dans notre ouvrage Fiertés d’ici : grandir LGBTIQ à la campagne (2026).
Il ne s’agit pas de substituer à cette opposition ville-campagne une nouvelle carte postale, celle de campagnes devenues soudainement accueillantes pour les LGBTIQ. L’enjeu est plutôt de comprendre ce que cette opposition binaire empêche de voir : des expériences rurales beaucoup plus diverses, faites tout à la fois de contraintes, d’attachements, de départs et de retours.
La fuite salvatrice, un imaginaire tenace
L’imaginaire de la fuite salvatrice imprègne la culture populaire. Dans Smalltown Boy, le clip du groupe britannique Bronski Beat sorti en 1984, un jeune homme rejeté par son père après une agression homophobe prend le train pour Londres sans se retourner.
Chez Renaud, P’tit pédé (2002) raconte la même histoire : le « p’tit bled » hostile abandonné pour Paris et ses backrooms du Marais, seul endroit où le personnage peut enfin s’assumer.
La sociologie de l’homosexualité a longtemps reconduit cet imaginaire. Michael Pollak décrivait ainsi, en 1982, le ghetto urbain comme le lieu où le jeune homosexuel entre progressivement dans un marché des échanges et une sociabilité spécifique, loin des campagnes et des petites villes.
En 2010, le géographe Stéphane Leroy a, de son côté, théorisé un véritable « droit à la ville » acquis par les homosexuels, devenant la condition même de leur visibilité et de leur épanouissement. Ville et émancipation, campagne et relégation : le couple était scellé. Cette association repose cependant sur un glissement. C’est parce que les grandes villes concentrent davantage de lieux de sociabilité, d’association, de partenaires potentiels… qu’elles seraient nécessairement des espaces où les personnes LGBTIQ vivent mieux.
Or, densité des réseaux de pairs et qualité de vie ne se confondent pas nécessairement. Surtout, cette lecture tend à faire du départ la seule forme possible d’émancipation.
Ce que la géographie et la sociologie récentes nuancent
Cette lecture a été fortement nuancée par des travaux plus récents (2016) en géographie et en sociologie. Colin Giraud, en menant une enquête ethnographique auprès de gays vivant dans la Drôme, loin des métropoles, montre par exemple que l’expérience homosexuelle rurale ne se réduit ni au secret ni à la solitude : des ressources minoritaires s’y construisent, sous des formes différentes de celles du modèle urbain, comme des formes de solidarités locales.
Ces analyses qualitatives ont contribué à déplacer le regard et à montrer qu’il existe bien des vies LGBTIQ rurales qui ne se réduisent ni à l’isolement ni au départ. Restait à changer d’échelle, et à évaluer ces expériences sur un échantillon bien plus large.
Fiertés d’ici : que se passe-t-il si l’on change d’échelle ?
C’est tout l’enjeu de l’enquête quantitative et qualitative Fiertés d’ici, menée entre 2024 et 2026 auprès de jeunes gays des territoires ruraux à l’échelle de la France hexagonale par le biais d’un questionnaire diffusé notamment par le biais du réseau des centres LGBTIQ et de l’enseignement secondaire et agricole. Sur les réponses collectées, 1 062 se sont révélées exploitables, très au-dessus du seuil de représentativité statistique. Vingt entretiens semi-directifs d’une heure en moyenne sont venus compléter cette photographie quantitative par l’épaisseur des trajectoires individuelles.
Ce volume de réponses dit aussi une envie manifeste, chez les jeunes LGBTIQ ruraux, de prendre la parole sur des sujets trop longtemps pensés comme exclusivement urbains. Cette envie est contemporaine de l’éclosion, un peu partout en France, de prides rurales comme celle de Chenevelles, dans la Vienne, où depuis 2022 l’événement Fiertés rurales ambitionne de rendre les campagnes plus vivables pour les personnes LGBTIQ.
Ce genre de mobilisation donne tout son sens au titre de l’ouvrage. La fierté consiste à revendiquer à la fois son identité LGBTIQ en tant que rurale et son appartenance rurale au sein de la communauté LGBTIQ.
Il faut aussi rappeler la médiatisation croissante de ces questions qui a aidé à cette prise de parole des LGBTIQ des territoires ruraux, comme on peut le voir avec le documentaire Pédale rurale, qui suit un agriculteur de Dordogne dans son cheminement vers une vie queer assumée sur ses propres terres.
Près de 90 % des jeunes LGBTIQ projettent leur avenir en ruralité
Que montre l’enquête Fiertés d’ici ? D’abord que tous les LGBTIQ ruraux ne souhaitent pas quitter la campagne pour se réfugier en ville : 51 % des répondantes et répondants envisagent d’y rester durablement, et 14 % de plus comptent y rester avant de partir un jour – près des deux tiers de l’échantillon est donc enraciné. À l’inverse, seuls 10 % envisagent de quitter la campagne pour toujours, les 25 % restants prévoyant de partir puis d’y revenir.
En clair, ce sont 90 % des jeunes LGBTIQ qui projettent leur avenir en ruralité. Ce rapport au territoire varie surtout avec l’âge : les 15-17 ans sont les plus nombreux à vouloir partir définitivement, quand les plus de 25 ans souhaitent au contraire un ancrage durable.
Il ne faut cependant pas peindre la campagne comme un espace forcément calme, préservé, proche de la nature donc éloigné des phénomènes discriminatoires. Les chiffres tempèrent nettement cette image : 73 % des personnes interrogées déclarent avoir eu le sentiment d’être discriminées. Ce sentiment monte à 82 % chez les personnes trans et à 85 % chez les personnes non binaires.
Parmi ces jeunes discriminés, 88 % rapportent avoir subi des violences verbales (74 %), psychologiques (56 %), du harcèlement (47 %), des menaces (31 %), des violences physiques (27 %) ou sexuelles (25 %). Le sentiment d’insécurité, lui, s’exprime d’abord à l’école (30 % ne s’y sentent pas en sécurité), puis dans la famille (25 %) et dans les espaces de loisir ou de sport (24 %).
Des discriminations légèrement plus prégnantes qu’en ville
Si les parcours de vie sont marqués par des discriminations légèrement plus prégnantes qu’en ville, notamment scolaires, l’enquête donne aussi à voir des solidarités qui se tissent à la campagne, à commencer par la famille elle-même : « J’y suis revenu pour être avec mes parents qui vieillissent », confie un répondant, quand d’autres évoquent le cadre de vie recherché pour leurs propres enfants ou l’attachement à un lieu chargé de souvenirs et d’amitiés.
Le cadre de vie est également un argument avancé par celles et ceux qui veulent rester vivre à la campagne : 71 % associent la campagne au calme – elle est perçue comme un refuge face au stress et à l’insécurité de la ville. Cette image se renforce avec l’âge (66 % chez les 15-17 ans, plus de 75 % chez les plus de 25 ans), tout comme celle d’une campagne constituant une « opportunité » pour l’avenir (26 % chez les plus jeunes, 32 % chez les plus âgés). Aussi, parmi les jeunes qui se sentent intégrés à la vie locale, 53 % souhaitent rester, contre 10 % chez celles et ceux qui ne le sont pas. Le départ est moins un désir de ville que la conséquence d’un isolement.
Notons que ces difficultés ne tiennent pas seulement à une plus grande hostilité supposée idéologique des campagnes, mais aussi au fait que les réseaux familiaux, scolaires, amicaux et professionnels se recoupent davantage et qu’une information ou une rumeur peut circuler rapidement. L’anonymat est souvent plus difficile :« Dans les petits villages, tout le monde se connaît plus ou moins et, enfin, c’est amené à vite se propager », explique Aaron, 18 ans.
Toutefois, cette interconnaissance peut aussi protéger. En effet, être reconnu comme « du coin », appartenir à une famille installée et participer à la vie locale offre une forme de protection. Celle-ci reste toutefois conditionnelle, car elle repose moins sur l’acceptation de la « différence » que sur la place que l’on occupe dans l’interconnaissance locale.
Une fragilité qui persiste
L’inscription des questions LGBTIQ dans la ruralité reste cependant fragile, pour au moins trois raisons. Elle est plus récente qu’en ville et repose sur moins de structures durables (centres LGBTIQ, permanences d’écoute, professionnels formés…).
Elle est aussi moins financée, à un moment où les nouvelles demandes de subvention sont presque toutes refusées, fragilisant les associations qui portent ces sujets sur le terrain.
Enfin, elle se heurte à des inégalités d’accès aux soins. Entre déserts médicaux, éloignement des psychiatres et des psychologues et endocrinologues formés aux parcours de transition… l’écart est net. Dans notre enquête, parmi les jeunes qui se sentent très bien dans leur peau, 27 % ont accès à des soins adaptés de proximité, contre 7 % chez celles et ceux qui vont mal. Les campagnes sont multiples et toutes ne se valent pas sur ce plan.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Jeunes ruraux LGBTIQ : en finir avec le mythe de la ville refuge et de la campagne hostile – https://theconversation.com/jeunes-ruraux-lgbtiq-en-finir-avec-le-mythe-de-la-ville-refuge-et-de-la-campagne-hostile-292305
