Source: The Conversation – in French – By Eric Harvey, Professor, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)
Le mouvement « looksmaxxing », qui promeut des méthodes telles que l’utilisation de stéroïdes ou le martèlement du visage pour améliorer son apparence personnelle, n’est qu’un des plus récents exemples de l’influence malsaine de la manosphère chez les jeunes. Étonnamment, les écologistes ont joué malgré eux un rôle important dans le développement de cette sous-culture. En effet, les arguments masculinistes modernes s’appuient souvent sur des théories issues de la biologie évolutionniste et de l’écologie comportementale, un fait qui devrait inquiéter les écologistes.
Professeur en sciences de l’environnement à l’UQTR, j’enseigne également les fondements des sciences de l’environnement à la maîtrise, en explorant entre autres comment ces sciences et la philosophie se sont mutuellement influencées au cours des siècles. Mon coauteur est candidat à la maîtrise en sciences de l’environnement à l’UQTR, ses recherches portent sur la distribution des éléments chimiques dans les écosystèmes aquatiques. Il manifeste également de l’intérêt pour les répercussions sociales et politiques des avancées des sciences de l’environnement.
La biologie comme justification de l’infériorité des femmes
L’utilisation de la biologie par les mouvements masculinistes était peu fréquente avant Internet. Auparavant, ils se servaient surtout d’arguments psychologiques et sociologiques pour expliquer l’importance de maintenir l’homme au-dessus de la femme dans la hiérarchie sociale. De nos jours, les membres de la manosphère justifient leur idéologie principalement sur des bases biologiques.
Cette transition est avantageuse pour leur rhétorique. Ils peuvent prétendre que leur fatalisme et leur misogynie reflètent un ordre naturel. Les griefs des masculinistes acquièrent ainsi, à leurs yeux, un caractère factuel, par opposition aux revendications des féministes, perçues comme étant engluées dans l’idéologie.
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Le mâle alpha à travers les années
Le concept du mâle alpha est l’exemple le plus flagrant de l’appropriation de l’écologie comportementale par la manosphère.
Il s’agit d’un terme biologique dont la première utilisation remonte à près d’un siècle, dans une étude sur la hiérarchie sociale chez les souris. C’est dans les années 80 que l’expression a gagné en popularité grâce aux recherches de David L. Mech sur les loups et de Frans de Waal sur les chimpanzés.
Ces recherches ne présentaient pas des arguments misogynes, mais elles avaient toutefois un certain biais sexuel. Une plus grande attention était notamment apportée aux mâles alpha par rapport aux femelles alpha. Lorsque ces dernières étaient mentionnées, c’était surtout sur le plan de la reproduction, tandis que les mâles alphas étaient décrits dans des rôles plus variés.
Depuis ces premières mentions, le concept de mâle alpha (contrairement à celui de la femelle alpha) s’est propagé un peu partout dans le discours public, mais il a pris une place particulièrement importante au sein de la manosphère. Ce concept est maintenant interprété comme un homme viril et confiant qui attire vers lui de nombreuses femmes sans le moindre effort.
La définition d’un mâle alpha est pourtant sujette à plusieurs débats en écologie comportementale. De Waal a d’ailleurs tenté de réfuter l’opinion populaire selon laquelle l’agressivité est le trait déterminant pour évaluer le statut du mâle dominant. Il a plutôt mis en évidence l’importance de l’empathie dans cette évaluation.
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Cette correction n’a malheureusement rien changé au discours de la manosphère, qui choisit ses références de manière opportuniste. Il serait injuste de reprocher à Mech et de Waal l’introduction du concept de « mâle alpha » dans l’idéologie masculiniste ; toutefois, la manière dont leurs recherches ont été présentées a facilité l’appropriation de ce terme.
La psychologie évolutionniste, l’allié moderne de la manosphère
La psychologie évolutionniste est un champ de recherche fortement critiqué au sein du monde universitaire qui vise à expliquer les comportements humains à l’aide de principes de la biologie évolutive.
La « manosphère » affectionne particulièrement la psychologie évolutionniste, qui cherche à relier directement les mécanismes de l’évolution au comportement humain. Il est bien plus aisé de citer une étude affirmant que des mécanismes évolutionnistes poussent les femmes à épouser des hommes aux revenus élevés que de tenter de justifier la personnalité des femmes par une étude sur le comportement animal.
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Ce qui doit inquiéter les écologues dans ce scénario est que, tout comme les membres de la manosphère aiment emprunter des idées aux psychologues évolutionnistes, les psychologues évolutionnistes aiment emprunter des idées aux écologues. L’hypothèse du « fils sexy », développée par les écologues Patrick J. Weatherhead et Raleigh J. Robertson en 1979, propose que le choix idéal d’un partenaire pour une femelle est celui dont les gènes produiront des mâles ayant les meilleures chances de succès reproductifs. La femelle serait alors portée à prioriser l’attirance du mâle au-delà de ses autres traits. Cette hypothèse est depuis apparue dans de nombreux articles de psychologie évolutionniste qui ont été par la suite cités par des forums incels.
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De ce fait, les écologues doivent désormais faire preuve d’une plus grande prudence qu’auparavant. Tout un champ de la psychologie se penche maintenant sur la littérature écologique et s’efforce de relier les théories évolutives aux complexités de l’esprit humain, malgré les intentions initiales des scientifiques qui les ont élaborées.
Cet article n’a pas été écrit dans le but de jeter des pierres sur la biologie évolutive ou l’écologie comportementale, mais plutôt pour sensibiliser les chercheurs et le public général sur les répercussions potentielles que ces recherches peuvent avoir dans notre climat politique actuel. De nos jours, l’humain ne définit pas seulement son environnement grâce à la science, il s’en sert aussi pour se définir lui-même. Et sous cet angle, les écologues doivent faire preuve de vigilance dans le choix des mots qu’ils utilisent et dans l’interprétation qu’ils font de leurs résultats.
Eric Harvey a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, du programme des Chaires de Recherche du Canada, ainsi que des Fonds de recherche du Québec.
François-Xavier Habimana a reçu des financements du programme BESC M du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, ainsi que de Mitacs.
– ref. La science malgré elle : quand les théories évolutives alimentent la manosphère – https://theconversation.com/la-science-malgre-elle-quand-les-theories-evolutives-alimentent-la-manosphere-290037
