Source: The Conversation – in French – By Edward D. Melillo, William R. Kenan, Jr. Professor of History and Environmental Studies, Amherst College
Bradley Fertilizer Company/Garden History
L’ESSENTIEL
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Le guano a révolutionné l’agriculture mondiale bien avant les engrais de synthèse.
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Son exploitation a reposé sur le travail forcé et les visées impériales des États-Unis.
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Cette histoire éclaire la dépendance persistante de l’agriculture aux chaînes d’approvisionnement mondiales.
La fermeture du détroit d’Ormuz, par lequel transite environ un tiers des engrais utilisés dans le monde, a rappelé que l’accès aux nutriments nécessaires aux cultures demeure, au XXIᵉ siècle, aussi stratégique que l’accès au pétrole.
En tant qu’historien de l’environnement, j’étudie la manière dont les engrais ont transformé le monde moderne. Cette histoire ne se résume pas aux avancées scientifiques ou aux progrès agricoles. Elle met aussi en lumière les coûts cachés de la production alimentaire moderne, notamment l’exploitation brutale des travailleurs et l’expansion des puissances impériales.
Avant même le début de la guerre contre l’Iran, l’invasion de l’Ukraine par la Russie avait déjà bouleversé les marchés du gaz naturel et le commerce mondial des engrais azotés ; les sanctions visant la Biélorussie avaient déstabilisé le marché mondial de la potasse, l’une des principales sources de potassium pour l’agriculture ; et la Chine avait restreint ses exportations de phosphates afin de stabiliser les prix sur son marché intérieur.
Bien avant cela, avant même que les engrais de synthèse ne révolutionnent l’agriculture au XXᵉ siècle, les agriculteurs dépendaient déjà d’une ressource rare et au cœur de rivalités géopolitiques : le guano d’oiseaux marins. Voici comment ces déjections ont transformé l’agriculture mondiale et contribué à bâtir l’empire d’outre-mer des États-Unis.
La première révolution verte
Au XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, les entreprises spécialisées dans les engrais ont expédié des millions de tonnes de déjections d’oiseaux marins séchées depuis des îles du Pacifique et des Caraïbes vers les exploitations agricoles d’Europe et d’Amérique du Nord. Riche en azote et en phosphore, le guano a considérablement accru la productivité agricole à une époque où la croissance démographique et l’industrialisation faisaient exploser les besoins alimentaires, au-delà de ce que les systèmes agricoles traditionnels pouvaient fournir.
Le guano est devenu le premier engrais à faire l’objet d’un commerce véritablement mondial. Pendant des siècles, les agriculteurs avaient préservé la fertilité des sols en recyclant les nutriments disponibles localement, notamment le fumier, les résidus de culture et les excréments humains. Ces nutriments circulaient au sein de systèmes écologiques largement fermés, reliant les sols, les cultures, le bétail et les êtres humains.
À mesure que l’industrialisation s’est accélérée au XIXᵉ siècle, les cycles locaux des nutriments qui avaient soutenu l’agriculture pendant des siècles ont commencé à se désagréger. Les villes en pleine expansion se nourrissaient de productions agricoles venues de plus en plus loin, sans renvoyer en retour les nutriments vers les campagnes. Au contraire, les matières qui servaient autrefois à fertiliser les champs s’accumulaient dans les rues, les rivières et les égouts des villes, tandis que les sols agricoles s’appauvrissaient un peu plus à chaque récolte. Pour nourrir des populations en forte croissance, les agriculteurs ont dû trouver de nouveaux moyens de restaurer la fertilité de leurs terres.
Pendant des millénaires, des millions d’oiseaux marins, parmi lesquels les cormorans de Bougainville, les fous du Pérou et les pélicans bruns, ont niché sur les îlots rocheux de la côte pacifique aride de l’Amérique du Sud. L’absence presque totale de précipitations empêchait leurs déjections, très riches en nutriments, d’être lessivées, permettant au guano de s’accumuler en couches épaisses. Ces îles, qui semblaient désertiques, constituaient en réalité certains des plus riches gisements naturels d’engrais au monde.
Depuis au moins le XIIIᵉ siècle, les agriculteurs autochtones de la côte pacifique du Pérou connaissaient déjà la valeur exceptionnelle du guano accumulé sur les îles Chincha, situées à une vingtaine de kilomètres au large.
Les scientifiques européens n’en ont pris pleinement conscience qu’après 1804, lorsque Alexander von Humboldt (1769-1859) rapporta en Europe des échantillons prélevés sur les côtes péruviennes. Les analyses révélèrent alors leur teneur exceptionnellement élevée en azote. L’intérêt commercial pour le guano explosa dans les années 1840, après que des chimistes spécialisés dans l’agriculture – au premier rang desquels Justus von Liebig – eurent démontré que la croissance des cultures dépendait du remplacement des nutriments prélevés dans les sols. Le guano péruvien cessa alors d’être une simple curiosité exotique pour devenir un engrais naturel d’une concentration exceptionnelle.
Les revues agricoles européennes et nord-américaines présentèrent le guano comme un remède miraculeux aux sols épuisés. Les producteurs de blé britanniques, les cultivateurs de betteraves sucrières d’Europe centrale, les planteurs de tabac de Virginie et les producteurs de coton du sud des États-Unis adoptèrent rapidement ce nouvel engrais. Longtemps dépendants des seules ressources locales, les agriculteurs commencèrent à miser sur des nutriments acheminés sur des milliers de kilomètres à travers les océans.
Ce commerce mondial des nutriments agricoles marque la première révolution verte. Bien avant que l’ammoniac de synthèse transforme l’agriculture, des millions de tonnes d’azote et de phosphore naturellement accumulés furent transportées depuis des écosystèmes isolés jusqu’aux terres agricoles du monde entier. Pour la première fois, la fertilité des sols devint elle-même une marchandise échangée à l’échelle mondiale, jetant les bases de l’agriculture intensive fondée sur les intrants chimiques qui s’est imposée après la Seconde Guerre mondiale.
Les coûts cachés des engrais
Henry de Witt Moulton, Alexander Gardner et Philp & Solomons, Library of Congress
Les observateurs de l’époque comparaient souvent les dépôts de guano des îles Chincha à des falaises ou à de petites montagnes. Lorsque leur exploitation commerciale débuta dans les années 1840, les ouvriers ne se contentaient pas de pelleter des déjections d’oiseaux desséchées. Des siècles d’accumulation avaient comprimé le guano sous son propre poids, formant une masse dense, semblable à du ciment, qu’il fallait briser à coups de pioches, de pieds-de-biche et de barres de fer avant de pouvoir la mettre en sacs.
Alors que le mouvement abolitionniste mettait progressivement fin à la traite transatlantique, les employeurs se tournèrent de plus en plus vers le servage pour dettes et le travail sous contrat, des systèmes situés dans une zone grise entre esclavage et liberté. La productivité agricole en Europe et en Amérique du Nord reposait ainsi non seulement sur le transport de nutriments sur de longues distances, mais aussi sur les tout aussi déterminants déplacements transocéaniques de travailleurs à travers le Pacifique.
Les îles Chincha, au Pérou, sont devenues tristement célèbres pour l’exploitation brutale des travailleurs chinois sous contrat recrutés dans le cadre de ce que l’on appelait le « commerce des coolies ». Des milliers d’entre eux travaillaient sous un soleil écrasant, à briser le guano durci tout en respirant des nuages de poussière chargés d’ammoniac qui leur brûlaient les yeux et les poumons. En 1854, après que des capitaines de navires britanniques eurent signalé les conditions effroyables qui régnaient sur les îles Chincha, le comte de Clarendon, secrétaire britannique aux affaires étrangères, écrivit :
« J’ai lu avec horreur et dégoût les détails des cruautés infligées aux malheureux travailleurs chinois employés à l’exportation du guano. »
Guano et empire
Face à une demande croissante en engrais, les gouvernements commencèrent à considérer le guano comme une ressource stratégique. Les responsables politiques américains s’inquiétaient de la dépendance du pays aux approvisionnements péruviens, ce qui poussa le président états-unien Millard Fillmore à réclamer une intervention fédérale afin de garantir un accès sûr aux engrais. Le Congrès adopta alors le Guano Islands Act de 1856, qui autorisait les citoyens américains à revendiquer, au nom des États-Unis, toute île inhabitée riche en guano. Cette loi transforma la quête d’engrais en un nouvel instrument de l’expansion territoriale américaine.
Au cours des décennies suivantes, des dizaines d’îles des Caraïbes et du Pacifique passèrent dans la sphère d’influence des États-Unis en raison de la valeur de leurs gisements de guano.
Peu d’endroits illustrent mieux cette histoire que l’île de Navassa, un îlot calcaire isolé situé entre Haïti et la Jamaïque, au cœur de mon prochain ouvrage. À partir des années 1860, des entreprises américaines transformèrent Navassa en une colonie minière industrielle fournissant du guano aux exploitations agricoles de tout l’est des États-Unis.
Les ouvriers, majoritairement noirs et recrutés à Baltimore (Maryland), extrayaient le guano dans des conditions de chaleur accablante, de poussière omniprésente et d’isolement extrême. Leur alimentation se limitait pour l’essentiel à du hareng, des biscuits infestés d’asticots et du bœuf salé. L’organisation sociale de l’île reflétait l’ordre racial qui s’installait alors à l’époque des lois Jim Crow. Les mineurs étaient presque tous noirs, tandis que leurs contremaîtres étaient des hommes blancs. Pour reconstituer leur quotidien, je m’appuie sur leurs journaux, leur correspondance avec leurs proches et les témoignages de leurs descendants.
Le 14 septembre 1889, des années de rancœur éclatèrent en une violente révolte. Ce jour-là, 137 mineurs noirs se soulevèrent contre les 11 cadres de la Navassa Phosphate Company. À la tombée de la nuit, cinq superviseurs blancs avaient été tués. La marine américaine dépêcha alors le navire de guerre à vapeur USS Kearsarge, qui ramena 18 ouvriers noirs à Baltimore pour y être jugés pour meurtre.
Thomas L. Hall and Columbus Gordon, Library of Congress
L’année suivante, l’affaire fut portée devant la Cour suprême des États-Unis. Dans l’arrêt Jones contre les États-Unis, les juges confirmèrent le pouvoir du gouvernement fédéral de poursuivre les crimes commis sur l’île. La Cour estima qu’un État pouvait exercer son autorité juridique sur un territoire dès lors qu’il en assurait une « possession effective, continue et utile », même si cette occupation ne servait qu’à une activité économique particulière, comme « l’exploitation de mines ». Cette décision confirma la juridiction américaine sur Navassa. Replacé dans le contexte de la révolte qui en est à l’origine, cet arrêt montre toutefois à quel point l’extraction des ressources, le recours à une main-d’œuvre racialisée et l’expansion du pouvoir fédéral étaient devenus étroitement liés.
Plusieurs accusés furent condamnés à mort, mais la mobilisation d’organisations civiques noires et de nombreux soutiens convainquit le président Benjamin Harrison de commuer ces peines en 1891. Cette affaire raconte donc non seulement une histoire de violence raciale et d’exploitation, mais aussi celle de l’engagement juridique des Afro-Américains et de leur capacité à se mobiliser collectivement à une époque souvent réduite, dans les mémoires, à la seule répression raciale.
Les leçons de l’âge du guano
L’abondance agricole a toujours reposé sur bien plus que la seule fertilité des sols. Elle dépend aussi de nutriments venus de loin, de réseaux mondiaux de transport maritime et des travailleurs dont le labeur a relié des îles isolées à des exploitations agricoles du monde entier.
Le guano n’a pas seulement fertilisé les champs. Il a contribué à créer un système agricole mondialisé dont les chaînes d’approvisionnement ont traversé les océans, reposant sur une main-d’œuvre lointaine et restant vulnérables aux bouleversements géopolitiques. Des îles Chincha au détroit d’Ormuz, l’histoire des engrais rappelle que l’approvisionnement alimentaire mondial dépend depuis longtemps de liens fragiles entre des territoires éloignés.
Edward D. Melillo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Comment les déjections d’oiseaux ont façonné l’agriculture moderne et contribué à l’expansion de l’empire américain – https://theconversation.com/comment-les-dejections-doiseaux-ont-faconne-lagriculture-moderne-et-contribue-a-lexpansion-de-lempire-americain-288944
