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Iran : l’État profond des Gardiens de la révolution

Iran : l’État profond des Gardiens de la révolution

Source: The Conversation – in French – By Sophia Mahroug, Professeure assistante au département d’histoire, Sorbonne université Abu Dhabi, Sorbonne Université

Créée en 1979, la « Légion des gardiens de la révolution islamique d’Iran » (sepah-e pasdaran-e enqelab-e eslami) est souvent présentée comme une organisation militaire monolithique, alors qu’elle regroupe des acteurs aux profils et aux intérêts variés. Dans Une histoire des gardiens de la révolution, de 1980 à nos jours, qui vient de paraître aux Presses universitaires de France, et qui est tiré de sa thèse soutenue en 2024, Sophia Mahroug, maître de conférences en histoire des relations internationales à Sorbonne Université Abu Dhabi, retrace l’évolution de cette organisation au rôle central dans l’appareil d’État iranien. L’étude de la trajectoire de ses membres, des hauts gradés aux technocrates et aux idéologues, reflète sa diversité interne et met en lumière son rôle dans la résilience dont le régime iranien fait preuve depuis plus de quarante-cinq ans. Extraits de la conclusion.


La guerre menée conjointement par les États-Unis et Israël en Iran le 28 février 2026 révéla au grand jour une structure tenace et complexe de l’appareil d’État iranien, duquel les gardiens devenaient ouvertement les maîtres après la mort de leur guide suprême Ali Khamenei, après vingt-sept ans de règne.

Les spéculations médiatiques et ministérielles quant à la nature de la boîte noire politique d’un alliage inédit d’institutions – mêlant un héritage à la fois khomeyniste et romano-germanique – allaient bon train bien avant la guerre, surtout depuis le nouvel embrasement du Moyen-Orient survenu le 7 octobre 2023, après l’attaque du Hamas en Israël. (…)

Quoi qu’il en soit, les assassinats politiques d’Ismaël Haniyeh en juillet 2024 puis, en septembre 2024, de Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah depuis février 1992, soulevèrent bien des questions sur la composition de la Légion, comme les liens de celle-ci avec les milices du Hezbollah, des Houthis et du Hamas ; l’énumération des disparitions qui suivirent jusqu’à l’assassinat de Khamenei (février 2026) puis d’Ali Larijani (mars 2026), créerait une litanie. Les diverses interrogations quant à la nature du régime et du Corps des gardiens nous ont été personnellement posées, dans la presse ou au détour de discussions informelles avec différents services ministériels et européens : qui, parmi les gardiens, peut trahir les idéaux de la révolution islamique et de l’Axe de la Résistance ? Quels pasdaran seraient aux commandes ? Que voulaient les gardiens ? Qui dirige vraiment l’Iran ?

Outre notre refus de nous faire Pythie, nous nous interrogeons encore sur la pertinence de ces questions pour nous éloigner d’une éventuelle bévue. Pour comprendre la deuxième armée du Moyen-Orient et son rôle dans ce brasier régional, pour saisir sa résistance et le maintien de son régime, même après les attaques de la première armée du monde, ne faut-il pas d’abord saisir de quoi la Légion est faite, par quelle histoire elle est traversée ?

Le frisson de connaître les hommes de l’ombre, les traîtres et les fomenteurs cachés d’opérations ciblées avait peut-être détourné les analystes et les chercheurs de réalités plus profondes et pourtant plus accessibles, la culture et la sociologie de ces membres du Sepah [traduction du persan pour le Corps des gardiens de la révolution, terme originaire du vieux-perse (spāda), communément employé dans les armées perses, mogholes, balkaniques et ottomanes], découvertes à travers les sources numériques. À l’écriture de ces dernières lignes, la faute se répète. Trump s’entiche au sommet du G7 à Évian-les-Bains d’avoir enfin signé avec l’Iran le 14 juin 2026 un peace deal – qui n’est pour l’heure qu’un mémorandum d’entente actant temporairement la fin des opérations militaires au Liban et en Iran et la réouverture du détroit d’Ormuz –, et la machine médiatique annonce la fin de la guerre sans s’attarder sur la résultante du conflit : le renforcement d’une élite militaire pragmatique renouvelée aux commandes de la République islamique et enrichie par la guerre.

Alors qu’il devait être l’autorité exécutive de dernière instance, le nouveau guide suprême Mojtaba Khamenei semble être un riche colosse aux pieds d’argile, entouré de conseillers visionnaires. À l’inverse, le président du Parlement Mohammad Qalibaf, ancien commandant des narrateurs [unité du « département d’histoire » du Sepah créée en 1981, qui deviendra à la fin de la guerre Iran-Irak un centre de recherche en histoire affilié à la Légion] devient le chef de guerre le plus crédible aux yeux des ennemis américains pour négocier. Quant au président réformiste Massoud Pezeshkian, vitrine démocratique de l’Iran, sa marge de manœuvre est si faible qu’il a fini par soumettre sa lettre de démission au guide suprême, qui l’a refusée.

Pour pallier ces manquements, le « modèle de la Défense sacrée » que nous avons formulé vise à offrir d’autres chemins d’analyse que ceux, fort stériles, du décryptage immédiat et souvent partial. (…)

Les gardiens de la culture ou de l’historiographie de la Défense sacrée, bien qu’ils ne soient certes pas au centre de la décision opérationnelle des armées, continuent à graviter autour des questions épineuses de sécurité et de stratégie, par les liens de camaraderie qui les unissent entre eux.

Au bureau politique, [Mohammad] Dorudiyan [gardien de la révolution devenu historien, créateur du département d’histoire dans lequel figurait Mohammad Qalibaf] avait été le camarade d’Ali Shamkhani, ministre de la Défense entre 1997 et 2005 et conseiller militaire de Khamenei, assassiné le même jour que son guide ; Ali Mohammad Naini, l’expert de la guerre douce, avait côtoyé durant ses jeunes années Safavi et Jafari, tous chefs d’état-major du Sepah entre 1997 et 2007 puis 2007 et 2019, et Qalibaf, maire de Téhéran entre 2005 et 2017 et président du Parlement depuis 2020. Si ces hommes du domaine de la Défense sacrée ne sont jamais loin des cercles du pouvoir, l’ouvrage montre qu’il faut désormais les intégrer dans l’analyse. Parce que la « culture » devenait un instrument militaire, parce que l’« information » devenait l’arme d’une guerre quasi civilisationnelle contre les États-Unis et leur modèle hégémonique à partir de la seconde moitié des années 2000, le sujet de la culture et de la Défense sacrée montrait l’implication des gardiens dans la vie sociale et dans des cadres institutionnels sous des formes plurielles. (…)

Pour comprendre le jeu diplomatique iranien dans la région, il faut saisir ce qui motive ses joueurs, quelle sociologie et quelle histoire les traversent. Élu président de la République en juin 2024 après la mort accidentelle d’Ebrahim Raisi, Massoud Pezeshkian est un cas intéressant. Personnalité politique du camp réformiste, chirurgien cardiologue azéri et kurde – ethnie que l’on trouve rarement parmi les élites politiques iraniennes –, Pezeshkian n’est pas gardien et est même un opposant politique des principistes. Engagé contre la violence d’État, en faveur des libertés individuelles et d’un rapprochement diplomatique et économique avec l’Europe, le nouveau président s’est pourtant toujours illustré comme un fervent soutien de la Légion et de l’Axe de la Résistance lors des diverses escalades militaires avec Israël et les États-Unis.

Au rebours de ses prédécesseurs du clergé chiite, qu’ils fussent principistes comme Raisi, centristes comme Rohani et Rafsanjani ou réformistes comme Khatami, Pezeshkian dispose encore d’un lien bien plus fort avec les gardiens : celui de la guerre. Âgé de 30 ans lorsqu’il arrive sur le front comme jeune médecin-combattant en 1984, Pezeshkian garda cette proximité indicible avec la Légion que même les idées et le pouvoir politiques n’avaient pu briser. Aux côtés d’autres membres réformistes du Parlement, Pezeshkian, député entre 2008 et 2024, alla jusqu’à porter l’habit pasdar en avril 2019 pour afficher son soutien à la Légion. Afin d’expliquer ce geste, il déclarait :

« Je porte toujours l’uniforme de la Légion. Celle-ci est différente de ce que vous en percevez aujourd’hui. Sans elle, le pays aurait été divisé. »

Ces extraits sont tirés d’Une histoire des gardiens de la révolution, de Sophia Mahroug.
PUF, 2026

Le soutien au Sepah d’une personnalité réformiste, président de la République islamique depuis juin 2024, corrobore ce que ce livre aura démontré : c’est bien la guerre Iran-Irak et la participation de la Légion à ce conflit qui structurent la pensée politique et la diplomatie en République islamique. Que ce soit dans la guerre Iran-Irak entre 1980 et 1988 ou dans la lutte contre les talibans aux côtés de Qassem Soleymani à la fin des années 1990, les manœuvres américaines abordées tout au long de cet ouvrage avaient provoqué autant de déception que de méfiance dans les relations diplomatiques. Les vétérans, qu’ils soient réformistes, centristes ou principistes, avaient retenu les leçons de la Défense sacrée [expression héritée de la propagande iranienne pour nommer la défense iranienne dans la guerre Iran-Irak (1980-1988) qui, par extension, désigne la politique culturelle et informationnelle des gardiens de la révolution depuis les années 1990]. (…)

En 2026, les innombrables prévisions d’un changement de régime, héritage de la doctrine du Greater Middle East des néoconservateurs de l’administration Bush, se sont rapidement confrontées à ce réel : faite de plusieurs continuités impérialistes – l’Iran demeure un empire millénaire –, la République islamique administre un territoire multiethnique et multiconfessionnel, par le biais d’intermédiaires bureaucratiques à la fois loyaux et compétents, qui lui assurent une continuité de ses frontières, par-delà les ruptures idéologiques et les guerres traversées.

Sophia Mahroug ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Iran : l’État profond des Gardiens de la révolution – https://theconversation.com/iran-letat-profond-des-gardiens-de-la-revolution-293363

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