Source: The Conversation – in French – By Olivier Burtin, Associate Professor of US History and Civilization, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
The Daily News Journal/Wikimédia, CC BY-ND
La liberté d’expression protégée par le premier amendement de la Constitution des États-Unis laisse une vaste marge de manœuvre aux idées et aux organisations d’extrême droite. Du Ku Klux Klan aux suprémacistes blancs actuels, en passant par des formations politiques en bonne et due forme comme l’American Nazi Party, l’historien Olivier Burtin (Université Picardie Jules-Verne) nous présente dans Petite Histoire du fascisme américain, qui vient de paraître aux éditions Payot, un siècle de militantisme d’une mouvance profondément hétérogène.
Février 1939. Au cœur de New York, près de 20 000 personnes se pressent dans l’enceinte mythique du Madison Square Garden. Elles ne sont pas venues assister à un match ou à un concert, mais célébrer l’anniversaire de la naissance de George Washington, premier président des États-Unis. Sur la scène, l’immense portrait du père fondateur domine l’assemblée. De part et d’autre, des drapeaux américains encadrent des bannières frappées de la croix gammée. Le rassemblement est organisé par le German American Bund, groupe paramilitaire qui se présente alors comme le principal porte-voix du nazisme aux États-Unis. Tout, dans cette mise en scène, vise à produire le même effet : présenter le fascisme comme un pur produit de l’Amérique et non comme son ennemi.
Une génération plus tard, à l’été 1966, la scène se déplace dans les quartiers blancs de Chicago.
Le leader du mouvement des droits civiques Martin Luther King Jr. s’y rend en personne afin d’attirer l’attention du pays sur la ségrégation résidentielle qui continue de structurer les grandes villes du Nord, malgré les victoires remportées contre la discrimination raciale dans le Sud. Sa présence déclenche une hostilité violente. Dans les rues, des foules blanches insultent les manifestants et les attaquent physiquement ; King lui-même est blessé à la tête. Parmi ses opposants se trouvent des militants du Parti nazi américain, venus exploiter cette colère et lui donner une forme politique plus explicite.
Leur chef, George Lincoln Rockwell, harangue les habitants depuis le toit d’un mobile home transformé en tribune ambulante. Autour de lui flottent le drapeau national et les emblèmes nazis ; à ses côtés, ses storm troopers en chemise brune, brassard à croix gammée au bras, brandissent un slogan appelé à connaître une longue postérité : « White Power ».
Plus proche de nous, en août 2017, à Charlottesville, en Virginie, le rassemblement Unite the Right est organisé pour protester contre l’enlèvement annoncé de l’espace public de statues de généraux confédérés, ces hommes qui, un siècle et demi plus tôt lors de la guerre de Sécession, ont combattu pour maintenir en esclavage une population noire dont faisaient partie les ancêtres de King.
Pendant deux jours, cette ville universitaire d’ordinaire paisible devient le théâtre d’une démonstration de force de l’extrême droite. Dans les rues, des militants défilent en brandissant côte à côte plusieurs étendards : le drapeau des États-Unis, celui de la Confédération et, à nouveau, la croix gammée. Là encore, la juxtaposition des symboles dit l’essentiel : nationalisme américain, suprémacisme blanc et fascisme ne sont pas aussi étrangers les uns aux autres qu’on pourrait le croire.
Ces trois tableaux, qui couvrent près d’un siècle d’histoire américaine, résument l’énigme que cet ouvrage entend élucider. Le trouble qu’ils suscitent, hier comme aujourd’hui, tient moins à la présence de la croix gammée qu’à sa juxtaposition répétée avec l’emblème national américain. Comment le pays qui s’est présenté comme le rempart de la liberté contre le totalitarisme, celui qui a combattu Hitler et s’est longtemps défini en opposition au fascisme, a-t-il pu produire des mouvements capables de revendiquer simultanément l’Amérique et ses ennemis les plus honnis ? C’est cette tension, inscrite au cœur de l’histoire politique des États-Unis, que ce livre retrace. (…)
Ayant constaté les limites d’une candidature indépendante, Duke (David Duke, né en 1950, ancien néonazi et leader du Ku Klux Klan dans les années 1970, ndlr) changea de stratégie et s’affilia au Parti républicain. Cette décision se révéla presciente. En 1989, il se présenta à un siège à la Chambre des représentants de Louisiane dans une banlieue majoritairement blanche de La Nouvelle-Orléans. Dès le premier tour, Duke surprit les observateurs en recueillant un tiers des voix, arrivant largement en tête du scrutin. Lors du second tour, il l’emporta de quelques centaines de voix malgré la mobilisation de nombreux dirigeants républicains, dont Reagan et le président George H. W. Bush, qui soutinrent officiellement son adversaire.
Ironiquement, son électorat provenait en grande partie des Reagan Democrats, ces électeurs blancs des classes populaires qui avaient basculé du Parti démocrate vers le camp républicain au cours des années 1980. Nombre d’entre eux, surtout dans un État sudiste et pauvre comme la Louisiane, où Huey Long avait démontré dès l’entre-deux-guerres l’efficacité d’un registre démagogue et populiste, se montrèrent réceptifs à un discours qui mêlait les thèmes traditionnels du nationalisme blanc (dénonciation des médias « biaisés » car contrôlés par les juifs, critique des « assistés » assimilés aux minorités raciales, et opposition à la discrimination positive) tout en dissimulant soigneusement ses liens avec le mouvement fasciste.
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Fort de ce succès local, Duke se lança dans plusieurs campagnes de plus grande ampleur. En 1990, il obtint 44 % des voix lors de la primaire républicaine pour un siège de sénateur au Congrès, remportant même près des trois cinquièmes du vote blanc. L’année suivante, candidat au poste de gouverneur de Louisiane, il accéda au second tour et recueillit à nouveau la majorité du vote blanc, mais fut finalement battu par l’ancien gouverneur démocrate.
Duke tenta ensuite de capitaliser sur son élan en se lançant dans la primaire présidentielle républicaine de 1992, mais son incapacité à élargir sa base électorale et la révélation de son passé néonazi mirent rapidement fin à ses ambitions nationales (il obtint moins de 1 % des voix).
L’échec de Duke s’explique en partie par l’important travail de terrain accompli par des militants antiracistes, qui s’efforcèrent de mettre en lumière son parcours ainsi que ses positions négationnistes.
Mais il résulta également de la récupération de ses idées par des candidats comme Pat Buchanan, qui n’étaient pas entravés par son passif compromettant. Ancien conseiller de plusieurs présidents républicains, et figure médiatique de premier plan au sein du mouvement conservateur, Buchanan s’inspira directement des percées électorales de Duke pour orchestrer les siennes. Dans l’une de ses tribunes publiées à la fin des années 1980, il insista sur le sens politique de la victoire de Duke en Louisiane, estimant que l’ancien membre du Klan avait « conquis le terrain abandonné par le Parti républicain ».
Duke n’avait fait, selon Buchanan, que « combler le vide politique laissé par les républicains conservateurs qui, sous Reagan, s’étaient laissé intimider et avaient renoncé à des thématiques sociales porteuses » telles que la résistance à l’intégration résidentielle et scolaire. Quelques années plus tard, Buchanan appela les républicains à ne pas « s’affoler parce que Duke, adolescent, paradait en uniforme nazi », mais plutôt à « examiner attentivement le catalogue des thèmes gagnants de Duke, et à s’approprier ceux qui ne sont pas en contradiction avec les principes du GOP [Grand Old Party, désignation traditionnelle du parti républicain] ».
Éditions Payot, 2026
Convaincu du bien-fondé de cette stratégie, Buchanan se porta plusieurs fois candidat à la Maison-Blanche. Ce faisant, il se fit le champion d’idées qui, sous un vernis de respectabilité souvent très mince, flirtaient ouvertement avec les thèses défendues par le mouvement fasciste depuis des décennies : opposition frontale aux droits des minorités raciales, bien sûr, mais aussi hostilité au libre-échange et à l’immigration, négationnisme plus ou moins assumé, soutien à l’apartheid en Afrique du Sud et aux criminels de guerre nazis, ou encore remise en cause de la démocratie comme système politique.
Il fit la démonstration de la portée de ces thèmes lors des primaires républicaines en recueillant environ trois millions de voix en 1992, puis à nouveau en 1996, année faste où il l’emporta même dans quatre États. En 2000, sa campagne sous l’étiquette indépendante du Reform Party se solda cependant par un revers cuisant, avec moins d’un demi-million de voix. Cette défaite montra à nouveau ce dont Duke avait déjà fait l’expérience avec le Populist Party : il était extrêmement difficile, voire impossible de percer en dehors des deux grands partis dans un système politique profondément bipartite.
Olivier Burtin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Fascisme : une histoire américaine – https://theconversation.com/fascisme-une-histoire-americaine-294393
