Source: The Conversation – France (in French) – By Joseph Bohbot, Géographe, Sorbonne Université
L’ESSENTIEL
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En 2020, l’État a d’abord dissuadé la population de porter un masque qu’il ne pouvait pas fournir, avant de l’imposer, jusqu’au collège et au lycée à la rentrée, puis à l’école élémentaire.
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Dans les mobilisations lycéennes de 2026, le masque chirurgical ou FFP2 protège des gaz lacrymogènes et cache le visage.
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Des préfets ont interdit les équipements de protection en manifestation ; le Conseil d’État a validé ces interdictions, tout en précisant qu’elles ne visent pas les masques chirurgicaux et FFP2.
Le 20 mars 2020, Sibeth Ndiaye, alors porte-parole du gouvernement, déclarait ne pas savoir utiliser un masque. Son port supposait, expliquait-elle, des « gestes techniques précis ». À la rentrée 2020, l’État le rendait obligatoire au collège et au lycée, puis, en novembre, dès l’école élémentaire.
Depuis, les élèves masqués pendant la pandémie de Covid-19 ont grandi, et ceux qui étaient en fin de primaire sont aujourd’hui au lycée. Si le confinement n’est heureusement plus qu’un souvenir, le masque, lui, a changé de destination. Les grandes mobilisations de 2026, portées par la jeunesse, sont marquées par le retour des masques, contre les gaz lacrymogènes ou pour ne pas être reconnus. Ceux que l’État masquait pour les protéger le portent désormais face à un État dont beaucoup disent ne plus rien attendre.
Objet d’État
Le masque condense bien des errances et des revendications. En géographe attentif aux pratiques et au sort des objets, mais aussi en enseignant, je ne peux qu’être saisi par tout ce qu’incarne aujourd’hui ce petit rectangle de fibres plastiques.
D’abord, la pénurie. En 2009-2010, l’État disposait d’un stock stratégique d’un milliard de masques chirurgicaux et de 700 millions de FFP2 (masques filtrants de protection respiratoire, plus protecteurs que le masque chirurgical). Faute de renouvellement, il ne restait, début 2020, que 117 millions de masques chirurgicaux, et plus aucun stock stratégique de FFP2. Le 4 mars 2020, la même porte-parole assurait pourtant qu’il n’y avait « pas de risque de pénurie ». Le jour même, un décret réquisitionnait les stocks de masques pour les réserver aux soignants et aux malades.
Pendant des semaines, le gouvernement a dissuadé la population de porter un masque qu’il était incapable de lui fournir, une communication que le tribunal administratif de Paris a jugée fautive en 2022, face à une pénurie que la commission d’enquête du Sénat a jugée « sciemment dissimulée ».
Puis, le revirement. Au printemps 2020, le masque devient obligatoire dans les transports, puis l’été dans les lieux publics clos, et à l’école à la rentrée. L’objet jugé inutile est devenu obligatoire. À partir de ce moment, et pendant près d’un an et demi, des millions d’élèves ont appris à porter le masque, l’ajuster et parler avec. L’anthropologue Marcel Mauss notait en 1936, dans « Les techniques du corps », que les gestes du corps s’apprennent de ceux en qui l’on a confiance et qui ont autorité, que l’acte « s’impose du dehors, d’en haut ».
En 2020, le port du masque s’est transmis par la règle et la sanction pour les adultes, et à l’école pour des millions d’enfants. C’est précisément cette confiance envers l’autorité qui transmet le geste que l’État a depuis perdue auprès d’une partie de la jeunesse.
Objet du faible
Il faut déjà dire que le masque n’a jamais tout à fait quitté les visages d’une partie de la génération Z (jeunes nés approximativement entre la fin des années 1990 et le début des années 2010). Il est resté chez ceux et celles qui voulaient se soustraire aux regards. Au Japon, en 2023, près de la moitié des 15-19 ans qui voulaient garder le masque invoquaient leur timidité, et des phénomènes similaires sont observés en Belgique ou au Québec, mais aussi en France jusque dans mes classes. Discret, le masque a donc survécu à la pandémie avant de revenir en force dans la rue au fil des mobilisations.
Depuis la rentrée de septembre 2026, des blocus lycéens aux grandes journées de manifestation, il se retrouve sur les visages et dans les sacs, recommandé par les mini-guides militants qui circulent abondamment sur les réseaux sociaux. Le masque sert alors à deux choses : protéger des gaz lacrymogènes, mais aussi couvrir le visage, dans des rassemblements où la vidéo diffusée en ligne est devenue reine.
Le droit, lui, hésite. Début octobre, plusieurs préfets ont interdit les équipements de protection aux abords des lycées, la préfète de l’Hérault visant même les « masques filtrants ». Saisi en référé, le Conseil d’État a validé l’interdiction, tout en précisant qu’elle ne vise ni les masques chirurgicaux ni les FFP2.
L’objet que l’État imposait hier échappe en principe aux interdictions d’aujourd’hui, mais pas toujours dans la rue : le 17 octobre, à Paris, des masques chirurgicaux ont été confisqués à des manifestants.
Le masque chirurgical ou FFP2 joue ainsi de l’héritage du Covid. Avant 2020, les pouvoirs publics associaient le visage couvert aux casseurs, au point d’en faire un délit en 2019. Après des mois de port généralisé, un masque chirurgical se fond dans la foule, et c’est l’administration qui doit lui prêter, non sans difficulté, une intention. Son usage relève de ce que Michel de Certeau, dans L’Invention du quotidien (1980), appelait la « tactique », par opposition à la « stratégie » des institutions, « un art du faible » : retourner contre l’État l’objet qu’il avait mis tant d’efforts à imposer.
Objet générationnel
La mobilisation de la jeunesse française en 2026 n’est pas un cas isolé. Du Kenya en 2024, où j’effectuais alors mes recherches, au Népal, en passant par Madagascar et le Maroc, la génération Z se mobilise à travers la planète.
Ces mobilisations s’organisent sans chefs clairement identifiés, sur des messageries sous pseudonymes. Dans la rue, le masque prolonge ce que le pseudonyme permet en ligne. On manifeste comme on navigue, en laissant peu de traces.
Cette génération est aussi la première à avoir reçu, dans de nombreux pays et presque au même moment, le même apprentissage corporel, ces « techniques du corps » décrites par Mauss. Suivant les recommandations de l’OMS et de l’Unicef, entre 2020 et 2022, de très nombreux États ont fait porter le masque à leurs écoliers et à leurs lycéens.
Rarement un objet aura été imposé avec une telle simultanéité, et par les pouvoirs publics eux-mêmes. La pandémie était mondiale, ces mobilisations le sont aussi, et traversent les pays du Sud comme ceux du Nord. S’il y a un objet qui a unifié cette génération, c’est bien ce petit bout de fibres plastiques bleu, noir ou blanc.
Dans le cas de la France, en six ans à peine, le masque aura incarné l’imprévoyance de l’État, la règle imposée à tous au nom de la santé publique et, finalement, la défiance de la jeunesse.
Joseph Bohbot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Du Kenya à la France, le masque, signe de ralliement de la génération Z – https://theconversation.com/du-kenya-a-la-france-le-masque-signe-de-ralliement-de-la-generation-z-295564
