Source: The Conversation – in French – By Vincent Devictor, Directeur de recherche au CNRS en écologie, Université de Montpellier
L’ESSENTIEL
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La mode n’est pas qu’une question de vêtements ou de musique, elle touche aussi le langage scientifique.
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Certains mots sont sélectionnés, encouragés ou abandonnés par les scientifiques. Ceux utilisés pour décrire les causes et les conséquences de la destruction de la biodiversité ne font pas exception.
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Depuis une trentaine d’années, une série de mots colonisent ainsi le vocabulaire employé par les scientifiques en présentant la situation écologique sous un angle managérial. De quoi aligner les résultats de la science avec les exigences du capitalisme.
Cherchez l’erreur dans ces deux formulations :
« Notre ambition est de faire de l’alimentation une solution qui préserve et régénère la nature tout en renforçant la résilience des systèmes agricoles. »
« Protéger une savane artificielle est une solution fondée sur la nature pour restaurer le carbone et la biodiversité. »
Premier indice : ces deux formules sont pleines de promesses. « Régénérer la nature » ou « restaurer le carbone et la biodiversité » sonnent comme des petits miracles. Autre indice : les deux formules utilisent des termes un peu techniques et mystérieux, comme « résilience » et « solution fondée sur la nature », qui méritent une explication.
Ces deux énoncés ont autre chose de commun : ils pourraient parfaitement figurer dans un discours de greenwashing. Mais le premier est une communication du groupe Danone, alors que le second est le titre d’une publication scientifique. Ces ressemblances ne sont pas tellement surprenantes.
Nous avons suivi l’émergence et le devenir de 30 nouveaux termes devenus très présents dans les publications scientifiques consacrées à la crise écologique : crédit carbone, compensation écologique, écologie win-win, trame verte, réensauvagement, One-Health…
Résultat : en prenant 60 000 articles publiés dans 19 des principales revues scientifiques consacrées à la conservation de la biodiversité entre 1990 et 2024, on constate que la grande majorité de ces termes (26 sur 30) ont une tendance significative à la hausse. À titre d’exemple, l’expression « service écosystémique », qui présente la nature comme simple réservoir de ressources à gérer, est aujourd’hui 50 fois plus fréquente, proportionnellement, qu’au début des années 2000.
LES SERVICES ÉCOSYSTÉMIQUES
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L’expression « service écosystémique » est utilisée pour désigner l’ensemble des biens et des services que tirent les sociétés humaines de la biodiversité et du fonctionnement des écosystèmes.
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En concevant la nature comme le lieu de production de services écosystémiques, on divise celle-ci entre ce qui est utile et ce qui ne l’est pas. Utiliser ce terme permet, par exemple, de considérer que les insectes pollinisateurs fournissent des services en favorisant de bonnes récoltes, mais que les autres, qui n’assurent pas cette fonction, sont inutiles ou nuisibles.
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Cette expression est la pierre angulaire du développement des instruments du marché consacrés à la conservation de la biodiversité. Or, non seulement l’utilisation de cette expression renforce la vision instrumentale du vivant qui participe à sa destruction, mais elle tourne le dos à tous les processus écologiques impliqués dans les interactions entre les espèces, qu’elles soient utiles ou non. Cette réduction éthique et écologique n’a pas empêché la diffusion et l’adoption de ce terme par de nombreux acteurs.
Ce véritable assaut sémantique n’est pas anodin. Il installe une novlangue qui adoucit la destruction du vivant. Ces termes consolident l’imaginaire d’un système capitaliste plein de promesses et engagé dans la protection de la nature alors même que ce système est largement responsable de sa destruction.
La destruction des habitats, première cause de disparition du vivant, découle en grande partie d’une économie fondée sur la croissance et l’accumulation : lorsque les terres et les mers sont exploitées pour produire toujours plus de profit, leur transformation est plus rentable que leur préservation.
Il devient donc nécessaire de décrypter et de déminer ce langage scientifique politiquement correct.
Les mots, ces outils de pouvoir
Pour cela, commençons par voir d’où viennent tous ces mots, comme adaptation, résilience, compétitivité, capital naturel, savoir-être, bienveillance, sobriété, gouvernance… La plupart de ces termes sont issus du management et ont commencé à progressivement saturer notre quotidien.
Retrouver ces mots dans la recherche scientifique peut donc sembler anecdotique. Après tout, ce ne sont que des mots et ces derniers sont désormais utilisés dans de nombreuses sphères. On peut aussi penser qu’en adoptant la langue du management que les entreprises et les décideurs parlent couramment, il sera plus facile de les sensibiliser aux questions écologiques et climatiques.
Cette stratégie demeure pourtant inefficace : non seulement la destruction du vivant s’est accélérée depuis le succès de cette novlangue, mais son utilisation empêche de penser autrement.
C’est pourquoi le choix des mots et des figures linguistiques employés par les scientifiques est une étape cruciale de leur travail. Par exemple, la métaphore est une figure linguistique qui permet de faciliter la compréhension d’un concept à l’aide d’une analogie. Un « corridor écologique » évoque ainsi l’image d’un habitat favorable au déplacement des espèces. « L’érosion de la biodiversité » fait une analogie entre une réalité hétérogène de disparition du vivant et un processus géomorphologique.
Mais certains termes ont une fonction qui dépasse la simple volonté de décrire et de se faire comprendre. Plus grave, leur fonction est de modifier une réalité qui dérange. C’est le cas de l’euphémisme. Par exemple, un tir de « prélèvement » à des fins de « régulation » dans les plans de chasse sont des manières de ne pas parler de mise à mort. Ou encore, la « compensation écologique » utilisée après la destruction d’un habitat évite de traiter les causes de la destruction en se cachant derrière la promesse d’une réparation. Une promesse, qui, soit dit en passant, ne contrebalancera jamais ce qui est détruit : une nouvelle haie plantée, par exemple, ne compense jamais la destruction d’une ancienne haie.

Fourni par l’auteur
Un langage qui dépolitise la crise écologique
Au-delà de l’usage de termes isolés, ce sont leurs caractéristiques communes qui sont particulièrement frappantes.
Premièrement, la novlangue écologique est techno-solutionniste. Cet aspect est particulièrement flagrant avec des expressions comme nature positive, win-win, biodiversity gain, eco-friendly, nature-based solutions, adaptative management, etc. Ces expressions suggèrent que les problèmes écologiques sont de simples questions techniques à résoudre. Une « solution fondée sur la nature » (nature-based solution, en anglais) laisse par exemple planer l’idée rassurante que la nature porte en elle des solutions qu’il suffit de trouver, mais ne dit rien du problème structurel auquel nous faisons face.
Deuxièmement, la novlangue est compatible avec les logiques de marché. Elle regorge de termes comme carbon credit, ecosystem services, offsetting, nature capital, biodiversity net gains… qui laissent penser que la biodiversité peut être facilement mesurée, quantifiée, échangée ou compensée, en accord avec une approche purement comptable et instrumentale de la destruction du vivant.
Or, non seulement ces termes reconduisent des logiques d’exploitation et de marchandisation, mais elles sont largement inefficaces pour freiner la destruction du vivant ou la crise climatique. À cet égard, le « crédit carbone » est l’un de ces fiascos particulièrement bien documentés : la commercialisation de l’émission de carbone n’a absolument pas empêché ni même freiné les émissions de gaz à effet de serre.
Enfin, la novlangue cherche aussi à mettre tout le monde d’accord avec des termes comme local knowledge, community-based conservation, environmental justice… Invoquer la participation des populations locales ou les catégories de justice permet de susciter l’adhésion immédiate, mais masque souvent des causes d’inégalités et de domination.
Par exemple, malgré les mérites vantés des projets de conservation labellisés community-based, censés être « coconstruits » avec « les communautés locales », ceux-ci se révèlent souvent largement exagérés. Des inégalités structurelles et la participation limitée des communautés aux décisions demeurent, ainsi que les problèmes de financements et les causes de la dégradation des habitats.
Bien entendu, l’usage d’un terme isolé ne permet en aucun cas de préjuger des intentions des auteurs et peut correspondre à d’authentiques recherches d’inclusivité et de respect du vivant ou au développement d’un point de vue critique. Afin de choisir avec prudence les mots que l’on emploie, voici donc une petite méthode pour débusquer les termes qui pourraient s’apparenter à cette novlangue manageriale.
Quatre questions pour combattre la novlangue écologique
Étape 1 Beaucoup des mots de la novlangue sont porteurs de promesses. L’écologie win-win ou le rewilding nous placent, par exemple, dans l’imaginaire d’une coexistence heureuse et pacifique entre activités humaines et présence d’espèces sauvages.
Mais pourquoi tant de promesses ? Se poser cette question est une bonne manière de filtrer les usages qui évitent, par principe, les réalités difficiles à entendre, par exemple l’incompatibilité entre certaines activités humaines et la persistance de nombreuses espèces.
Étape 2 Des entités vivantes sont-elles considérées ? La novlangue raffole d’abstractions ou de notions ambiguës qui évitent de s’encombrer des entités observables et vivantes. Parler de « trames » noires, vertes ou bleues dans le paysage pour évoquer des zones sans lumières, végétalisées ou parcourues par des cours d’eau, ne dit par exemple rien des déplacements réels de la faune sur le terrain.
Étape 3 Les solutions ou les actions proposées sont-elles compatibles avec la logique de destruction et de marchandisation du vivant ou s’agit-il de proposer des logiques qui auraient leur place dans un monde post-capitaliste ? Faut-il que la protection du vivant soit toujours guidée par des logiques de mise en service, de capital, de gain, de dette ou de compensation que les acteurs capitalistes puissent absorber sans rien changer ?
Étape 4 L’utilisation d’un terme est-elle uniquement justifiée par le bien-être humain ou rend-elle possible une protection du vivant qui n’aurait pas un bénéfice direct, immédiat et quantifiable pour les sociétés humaines ?
Si un terme échoue à répondre facilement à au moins deux de ces questions, méfions-nous.
La conservation de la biodiversité n’a pas besoin de nouveaux slogans, mais plutôt de mots qui nomment clairement la destruction du vivant, les logiques qui les favorisent et les conflits qui en résultent. Refuser de diffuser la novlangue managériale est une manière de résister.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Ce nouveau langage scientifique qui adoucit la destruction du vivant – https://theconversation.com/ce-nouveau-langage-scientifique-qui-adoucit-la-destruction-du-vivant-294016
Original source: https://submissions.mil-osi.com/2026/11/05/ce-nouveau-langage-scientifique-qui-adoucit-la-destruction-du-vivant-294016/
