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Le livre de poche, un objet aussi simple que précieux

Le livre de poche, un objet aussi simple que précieux

Source: The Conversation – in French – By Olivier Bessard-Banquy, Professeur des universités, spécialiste du livre et de l’édition période contemporaine, Université Bordeaux Montaigne

Salon Lire en poche, à Gradignan (Gironde, France), ici en octobre 2016. Franck fnba/Wikipédia, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Lancé en France en 1953, le livre de poche est toujours un objet emblématique de la culture populaire.

  • Malgré l’apparition de nouvelles collections aux prix encore plus modiques ou l’avènement du livre numérique, son succès ne se dément pas.

  • Une longévité qui s’explique en partie par la capacité de renouvellement des maisons d’édition, qui font du poche un livre de plus en plus soigné, agréable à collectionner.


Qui aurait pu croire, quand le livre de poche a été lancé en 1953, qu’il serait toujours là soixante-dix ans plus tard, et même plus fort que jamais ? S’il ne représente que 15 % des ventes de livres en valeur, plus de 25 % des exemplaires écoulés relèvent du petit format).

Selon les années, de 100 millions à 130 millions de volumes de petite taille partent entre janvier et décembre,, dont beaucoup de Freida McFadden depuis 2023.

Tout le monde en possède, chacun en a lu ou en lira. Il est partout, sous de multiples formes, et plus personne ne songe à critiquer un objet qui a toutes les vertus en apparence, puisqu’il facilite l’accès à la culture et permet un lien plus simple ou moins compassé avec les trésors de l’écriture.

Et pourtant, il n’a pas été conçu comme une révolution. Il a dû même, souvent, affronter des vents contraires et subir des critiques acerbes de tous ceux qui ne lui ont trouvé que des défauts…

Aux origines du livre de poche

S’il est né en 1953, au sein de la Librairie générale française (LGF), filiale de la Librairie Hachette, il faut dire qu’il n’a été conçu que dans la poursuite ou le prolongement d’une autre collection, la « Pourpre », coanimée par « la pieuvre verte » comme on l’appelle alors avec Calmann-Lévy depuis les années 1930, série reliée qu’il s’agit de simplifier. Comment ? En transformant la reliure vieillotte par un façonnage industriel moderne afin de produire un volume brut, broché collé, sans couture, réduit à sa plus simple expression.

Le livre devient certes fragile, périssable, mais maniable, souple, facile à transporter, à lire au lit comme dans le métro, à la plage, où l’on veut, sans façon. On peut le prêter, le corner, l’annoter, le donner, le jeter même, après usage. Il devient un objet courant du quotidien dans une société de consommation.

Le principe en est très simple : il s’agit de reprendre des succès de librairie, des ouvrages indémodables, des long sellers pour les proposer partout, dans plus de 20 000 points de vente, en France, sur des tourniquets, jusque dans des échoppes au fin fond de la campagne la plus reculée. La génération du baby-boom s’en empare. On trouve alors en poche les classiques à étudier, les romans célèbres, les œuvres incontournables, du Journal d’Anne Frank au Silence de la mer de Vercors, parmi bien d’autres.

Une fois passé le temps de la surprise, les concurrents, timides encore, s’organisent. Flammarion lance J’ai lu en 1958, Plon baptise sa série 10/18 en 1962, l’année même où les Presses de la cité publient les premiers titres en Presses Pocket, deux ans avant que les Garnier avec les Flammarion donnent en boutique leurs poches siglés GF, cependant que Gallimard, fâché de ne pouvoir donner des essais en poche, a créé sa série « Idées ».

Les intellectuels s’enflamment.

Un secteur en soi

Au milieu des années 1960, ce qui tout d’un coup apparaît nettement, c’est que le poche n’est pas un genre de livre éphémère ou passager, comme toute collection en somme dure un temps avant de disparaître, inéluctablement, c’est un secteur en soi, un nouveau type de livre et – par-delà même ce simple constat – un mode de rapport inédit à la culture ; proposé sous la forme de petits « tas de feuilles sèches » partout disponibles pour quelques sous (150 anciens francs dans les années 1950).

Il n’en faut pas plus pour que les discussions virent à l’affrontement. En 1964, dans le Mercure de France, le philosophe Hubert Damish publie une violente attaque contre le livre de poche accusé d’œuvrer à une fausse démocratisation des lettres, à une dégradation de la culture présentée à vil prix sous des formes repoussantes. Ce n’est pas en réduisant le livre à un quelconque produit de base comme un paquet de détersif que les publics vont pouvoir plus aisément accéder au contenu. Les œuvres supposent un effort de la part du lecteur, pour se laisser saisir. Le poche n’est qu’un ersatz qui donne l’illusion d’un accès plus franc à la culture, alors que seul un long travail patient de maturation, de réflexion, permet d’entrevoir le secret renfermé par les livres.

À la télévision, même, certains sont plus durs encore qui dénoncent, lors d’un micro-trottoir, le mal que peut faire le poche en mettant à la disposition de tous la littérature, y compris auprès de personnes à qui elle n’est pas destinée.

Dans la revue les Temps modernes, Sartre et quelques autres leur répondent pour défendre l’objet dont la valeur principale tient précisément à sa simplicité ou à sa modicité. Peu importe si l’objet est basique, à obsolescence programmée, peu importe ce que les lecteurs peuvent en faire, il ne peut être mauvais de mettre à la portée de toutes les bourses les œuvres ayant vocation à toucher le plus grand nombre.

Car si les plus agressifs attaquent, à travers le poche, la culture de masse, force est de reconnaître que, dans les années 1960, « la culture poche » est avant tout une culture littéraire : sous la marque de la LGF, ce sont surtout les livres des gros vendeurs de l’univers Gallimard qui partent par brassées, les Sartre et autres Camus, quand en 10/18, ce sont les Vian et quelques autres qui marchent bien et toute la littérature classique en GF.

Très largement plébiscité, le poche gagne toujours plus de terrain et s’enrichit sans cesse de nouvelles séries, comme « Folio » dans les années 1970 ou la marque « Points » au Seuil.

Menaces sur le poche

Malgré les succès accumulés, pour des tirages initiaux jamais en dessous de 60 000 exemplaires au début, à la LGF, malgré les collections qui s’étoffent, les pochothèques créées en librairie, le petit livre pas cher n’a cessé d’être attaqué de toutes parts.

Dans les années 1990, c’est le livre à 10 francs qui est apparu sous la forme bigarrée, attrayante, des petits livres colorés des Mille et une nuits, souvent polémiques, inattendus ou singuliers, qui a semblé tout d’un coup faire du poche un livre cher. La charge a été d’autant plus rude que, dans la foulée, ont été impulsées les séries standardisées à bas prix, notamment sous la nouvelle marque Librio, avant les Folio 2 euros, qui ont étendu la gamme des livres à très bas prix, renvoyant le poche à des collections de livres intermédiaires, pour ne pas dire embourgeoisés.

Attaqué par le bas, il a aussi été agressé dans le dos, si l’on peut dire, par le numérique quand les tablettes et autres liseuses ont donné à croire qu’elles allaient remplacer le bon vieux codex et le poche en particulier, puisque ces nouveaux outils ont eu l’ambition de permettre de tout transporter partout et d’offrir des choix de lecture infinis à petits budgets.

En France, le prix unique du livre numérique adopté en 2011 a empêché la casse des prix dans le domaine des livres dits numériques et l’offre en poche est restée très attractive pour les acheteurs demeurés fidèles.

Les offres à très bas prix de fichiers numériques auto-édités, notamment sur Amazon, ont parfois réussi à séduire des lecteurs, mais toujours à la marge jusqu’ici. Et les stars de l’autopublication, comme Aurélie Valognes ou Agnès Martin-Lugand, ont vendu bien plus en poche, une fois récupérées par l’édition traditionnelle, que sur les plateformes numériques.

S’adapter et surprendre

Qu’est-ce qui lui a permis de résister à tout ? Son petit prix, bien sûr, son offre variée, littératures, essais, chefs-d’œuvre du passé ou succès commerciaux du jour, son hyper-accessibilité en librairie, en hypermarché, en point relais, sa petite taille si commode – sa capacité à s’adapter parfaitement aux contraintes de la vie moderne.

Il a surtout été l’objet de mille soins de la part des marketeurs à partir des années 2000 pour le transformer en objet chic, soigné, bichonné. Proposé au moment des fêtes en objet collector avec couvertures spéciales, bel ensemble sous coffret, sans oublier les goodies. « Points » a innové dans ce domaine, bientôt suivi par toutes les autres marques qui ont compris que l’objet, moqué jadis pour son côté brut, est plus que jamais tendance.

Il a gagné en noblesse, mieux présenté, doté d’un papier de qualité, comme chez « Folio », il est même monté en gamme avec La Pochothèque de la LGF, sans doute la plus rayonnante des séries de poche avec la défunte collection à la japonaise de L’École des lettres opérée par Le Seuil. La LGF a su surprendre aussi en confiant l’une de ses séries pour Noël sous coffret au couturier Christian Lacroix qui a réalisé là les plus beaux vêtements possibles pour cet assortiment de livres colorés avec goût. L’une des plus belles réussites du petit livre pas cher.

Si le poche a survécu à tout, c’est qu’il s’est sans cesse adapté aux époques traversées, qu’il a su répondre aux attentes des amateurs, offrir un volume simple d’aspect, facilitant la lecture, pour devenir un objet varié, multiple, toujours aussi accessible, mais nettement customisé depuis peu, avec tranches jaspées par ici, jolie reliure par-là, pour apparaître plus beau que jamais. À des personnes qui veulent toujours un lien direct et franc avec la culture sous toutes ses formes. Mais qui se disent aussi bibliophiles et soucieuses de collectionner les plus belles œuvres lues avec ardeur.

N’a-t-il pas été sauvé par les réseaux sociaux ? Ce n’est pas impossible. Sa couverture devenue Instagrammable a poussé les éditeurs à soigner l’objet, des efforts ont été faits de tous côtés, les séries collectors des uns ou des autres sont devenues remarquables. Le poche s’adressait hier à de futurs soixante-huitards désireux de plonger dans le plus riche de la culture, il vise aujourd’hui des publics soucieux de faire bibliothèque et d’avoir des volumes de qualité sans se ruiner. On aura compris que le poche a survécu à tout parce qu’il est un monde en soi, qu’il répond à toutes sortes d’attentes et que les Français l’ont adopté sans façon. Pour toujours ?

The Conversation

Olivier Bessard-Banquy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Le livre de poche, un objet aussi simple que précieux – https://theconversation.com/le-livre-de-poche-un-objet-aussi-simple-que-precieux-294705

Original source: https://submissions.mil-osi.com/2026/11/04/le-livre-de-poche-un-objet-aussi-simple-que-precieux-294705/